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Code n°157 – S’homosexualiser par le matriarcat

S'homosexualiser

S’homosexualiser par le matriarcat

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Les possibles conséquences désirantes (homosexuelles) d’une maternisation (portée par des femmes ou des hommes) de la société

 

Existe-t-il un lien entre homosexualité et féminisme agressif/pouvoir des mères dans notre société ? À en croire les créations et les discours de nombreuses personnes homosexuelles, oui… même si ce lien n’est pas causal, et qu’il ne s’agit pas du tout, à travers ce code, de condamner les femmes et les mères réelles, ni même leurs défenseurs. Pour moi, les vrais féministes sont ceux qui se battent pour que les femmes trouvent leur véritable place et identité dans le monde, et non ceux qui veulent en faire un équivalent exact des hommes, des tigresses toutes-puissantes au désir machiste (= des prostituées), des femmes phalliques qui n’ont plus besoin des membres de l’autre sexe.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Mère possessive », « Matricide », « Inceste », « Mère gay friendly », « Substitut d’identité », « Symboles phalliques », « Femme-Araignée », « Actrice-Traîtresse », « Grand-mère », « Tante-objet ou Maman-objet », « Femme et homme en statues de cire », « Regard féminin », « Reine f», « Sirène », aux parties « Hamlet » et « Recherche du père avortée par la mère » dans le code « Parricide la bonne soupe », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

 

« Change de trottoir ! Le mien est piégé ! Si c’est trop tard, ne reste pas figé ! Sors du trou noir ! Je fais mon métier ! J’ai peur de rien ! Je suis une femme pressée ! » (Claire Litvine, dans la chanson « Une Femme pressée » du groupe L5)

 

Groupe L5

Groupe L5


 

L’influence symbolique que les femmes maternantes (et les hommes maternants ! car le matriarcat et le féminisme agressif, contrairement à l’idée reçue, ne sont pas réservés aux femmes, ni attribuables à toutes les femmes, loin s’en faut) peuvent jouer sur l’homosexualité est notamment observable à travers la place prépondérante que prend la figure maternelle dans la fantasmagorie homosexuelle, et dans les sociétés où grandissent les personnes homosexuelles. Le matriarcat progresse au sein de nos civilisations occidentales couveuses et de nos États-Providence (qui veulent nous éviter tout risque et les limites objectives du Réel), malgré le fait que les femmes réelles soient presque systématiquement présentées comme d’éternelles victimes des hommes, et qu’elles restent tout autant – si ce n’est plus – sous la menace des violences conjugales. Il suffit de nous pencher sur notre système juridique français pour constater que les femmes-mères ont de plus en plus les lois de leur côté : les pères modernes sont fréquemment mis sur le banc de touche, invités à devenir des mamans auxiliaires ou à fuir le domicile familial pour aller se suicider.

 

Du côté des statistiques sociologiques, dans un pays comme la France où actuellement 39% des mariages se terminent par un divorce (celui-ci étant demandé à 75% par les femmes), et où, dans 9 cas sur 10, l’enfant reste habiter seul chez sa mère, le père n’a pas d’autre choix que de partir (Michel Schneider, Big Mother (2002), p. 363). Le taux de suicide des pères séparés de leur(s) enfant(s) est six fois supérieur à la moyenne nationale, ce qui n’est évidemment pas un petit chiffre !

 

Il convient ici de bien distinguer la question de la féminisation des pouvoirs dans la société (qui n’est pas en soi problématique : bien au contraire) et celle de la maternisation des liens sociaux. Aujourd’hui, derrière un certain nombre de revendications d’égalité des femmes se cache la conquête d’une domination des mères, celles-ci étant d’ailleurs excessivement bienveillantes, assoiffées de toute-puissance et de vengeance envers les hommes et surtout les pères réels. Et ça, c’est un réel problème.

 

L’agression iconographique (et parfois réelle) des femmes envers les hommes a très probablement une influence sur l’orientation sexuelle de certains garçons et certaines filles, quand bien même les liens entre homosexualité et matriarcat/féminisme se trouvent toujours rangés dans le cadre de la coïncidence. Si les hommes gays ont eu peur d’emprunter le chemin de la différence sexuelle, ce n’est pas uniquement parce que les femmes ont pris une place prédominante relativement rapide dans nos sociétés occidentales en moins de cinq décennies : une certaine libération de la femme était et reste plus que jamais nécessaire. Mais c’est d’une part en termes de « maternalisme désexualisant » (Michel Schneider, « L’Indifférence au sexe provient de l’indifférence entre les sexes », cité dans la revue Philosophie magazine, « Hommes-Femmes : la Confusion des Genres », n°11, juillet/août 2007, p. 36) et d’infantilisation (dont sont capables même les hommes !) et non de féminisation du pouvoir social, et d’autre part en termes d’images de femmes phalliques irréelles, et donc de fantasme, qu’il faut envisager cette crainte de l’autre sexe.

 

« L’homosexuel » n’est pas le fils de sang de la femme forte iconographique, mais son fils d’idolâtrie, son enfant spéculaire. N’est-ce pas la femme phallique médiatique qui a initialement demandé aux hommes de décamper de son « trou noir » pour qu’ils la laissent faire son métier de prostituée, et d’aller « sur le trottoir d’en face », autrement dit de se faire homosexuels (cf. la chanson « Une Femme pressée » des L5) ? Dans l’ordre des symboles véhiculés par les media, les hommes ne sont plus ceux qui dominent les femmes ; ils sont en passe de devenir des mauviettes qui s’abaissent au statut d’objet de consommation à disposition du deuxième sexe. Cela peut traduire ou engendrer la réalité fantasmée de l’identité homosexuelle. Force est de constater que certaines femmes lesbiennes, en promouvant l’effacement progressif de la réalité du sexe par le concept flou de « genre », ouvrent la voie au transsexualisme et à l’homosexualité. Elles se félicitent parfois d’avoir permis socialement aux hommes de s’assouplir, de se questionner sur leur virilité, d’être moins machos… alors que l’absence de virilité de ces derniers est justement un concentré de machisme peinturluré de rose. En effet, les femmes qui veulent des hommes faibles ne désirent plus des hommes réels, ni même être femmes, puisque par nature, la première qualité qu’une femme attend d’un homme, c’est la force. En deuxième position vient la tendresse… mais seulement en deuxième (cf. la conférence « Le Célibat » de Denis Sonet, Paray-Le-Monial (France), session 2003). L’homme qui n’est que tendre avec elle lui parait mièvre. Celui qui n’est qu’une brute, elle ne l’aime pas non plus. Pour se faire reconnaître, il faut que l’homme vraiment aimant réunisse le paradoxe de la force tranquille, c’est-à-dire l’essence même de la sexuation des hommes. Au fond, seuls les hommes forts sont doux : les faibles deviennent violents. Leur brutalité trahit leur faiblesse. Les femmes qui veulent émasculer les hommes sont aussi machistes que les machos dont elles se croient éternellement victimes. Jacqueline Shaeffer a bien saisi cette énigme du féminin qui trouve sa victoire et son affirmation dans une forme d’abdication qui n’est pas sujétion mais reconnaissance d’une force masculine qui dépasse les femmes et les honore : « Que veut la femme ? Elle veut deux choses antagonistes : son moi hait la défaite, mais son sexe l’exige. Il veut la chute, la défaite, le ‘masculin’ de l’homme. C’est là le scandale du ‘féminin’. » (Jacqueline Schaeffer, Clés pour le féminin : femme, mère, amante et fille (1999), pp. 37-38) Chez l’homme droitier, la main droite agissante n’a pas de force sans la main gauche, discrètement agissante aussi. Ou, pour prendre un nouvel exemple, il n’y a pas de bon ministre des Affaires étrangères sans bon ministre de l’Intérieur. En quelque sorte, nous nous retrouvons avec les femmes face au mystère de l’action dans l’accueil. Il est souvent mal compris par beaucoup d’Hommes de notre temps puisque les valeurs du service, de l’accueil, et de l’obéissance à une autorité bienveillante sont dénigrées dans notre monde actuel. La prétention de la femme à être comme l’homme et à bénéficier des privilèges de la condition masculine, aussi paradoxal que cela puisse paraître, va dans ce sens de l’irrespect des femmes via la condamnation de l’autorité et de la force des hommes. La sexualité est une force de vie, mais une force quand même, à respecter en tant que telle. « Les violences sexuelles doivent être sanctionnées, mais la violence du sexe ne saurait être éradiquée. Il n’existe pas de sexualité sans violence et ceux qui rêvent du contraire oublient qu’ils ne seraient pas là si un jour, un homme, leur père, n’avait pas pris, avec une certaine violence, une femme, leur mère. Prendre, non au sens de violer son corps mais de désirer son désir. Le désir n’est pas une relation égalitaire accordant deux volontés en un contrat. Psychiquement, pour les hommes qu’il emporte dans la conquête sexuelle comme pour les femmes qui cherchent à le susciter, il comporte toujours une part d’agressivité, de ravalement de l’objet sexuel à côté de son idéalisation. » (Michel Schneider, op. cit., p. 99) ; « Oui, le sexe est dangereux, et le désir est une maladie mortellement transmissible. Est-ce une raison suffisante pour s’en détourner ? » (idem, p. 127)

 

B.D. "Le Monde fantastique des Gays" de Copi (Planche "Maman et Marc" )

B.D. « Le Monde fantastique des Gays » de Copi (Planche « Maman et Marc » )


 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) La mère phallique ou l’entourage féminin du héros fait tout pour le rendre homosexuel :

 

On observe une emprise matriarcale sur le personnage homosexuel dans la pièce L’Héritage de la Femme-Araignée (2007) de Christophe et Stéphane Botti, la chanson « Une Femme pressée » du groupe L5, le film « Serial Mother » (1994) de John Waters, le film « Les Damnés » (1969) de Luchino Visconti, la chanson « Seules les filles pleurent » de Lio, le film « Eve » (1949) de Joseph Mankiewicz, le film « Mors Hus » (1974) de Per Blom, le film « Les Frissons de l’angoisse » (1975) de Dario Argento, le film « Working Girls » (1986) de Lizzie Borden, le film « Le Livre de Jérémie » (2004) d’Asia Argento, le film « Girl King » (2001) d’Ileana Pietrobruno, le film « ¿ Por Que As Mulheres Devoram Os Machos ? » (1980) d’Alan Pak, le film « La Fête des mères » (1998) de Chris Van der Strappen, le film « Napolitaines » (1993) de Pappi Corsicato, le film « Singapore Sling » (1990) de Nikos Nikolaidis (avec la mère au pénis), le film « Ma vie est un enfer » (1991) de Josiane Balasko, la pièce Cosmopolitain (2009) de Philippe Nicolitch (avec Marie, la mère de Jean-Luc, tout de mauve vêtue), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears (avec la mère de Fred), le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky (avec l’odieuse et écrasante mère de Nina), etc.

 

Par exemple, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade, Isabelle, une des potentielles mères porteuses de Pierre (le héros homosexuel), souhaite formater complètement son futur fils, en le prénommant « Superman », en voulant pour lui le « meilleur », la « réussite », la « perfection »… et non le bonheur. Dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, Camille, la mère gay friendly, maquille son propre fils Matthieu en femme. Puis, après sa mort, elle espionne le copain de son Matthieu, Franck, en le suivant partout. Dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen, Tom, le héros homosexuel, gravite dans des ambiances très féminines qui éjectent les pères et les maris, et qui l’empêchent d’être homme, d’être lui-même, en le confortant dans une pseudo homosexualité : que ce soit dans sa vie passée (avec sa grand-mère et sa mère, des femmes à poigne omniprésentes et machos) que dans sa vie présente (avec sa « fille à pédé » Cindy qui lui sert de couverture hétérosexuelle, ou encore avec son agent Graziella, qui le maintient dans une homosexualité tacite et une hétérosexualité officielle). Dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan, Steve, homosexuel, est maltraité par sa mère, qui lui parle très mal, qui le bat (« C’est toujours toi ma préférée, même si tu me bats. »). Celle-ci finit par le placer en hôpital psychiatrique à son insu. Cette femme féminise « son gars » quand il danse sur la chanson « On ne change pas » de Céline Dion. Elle le traite ironiquement de « pétasse ». La voisine de quartier, Kyla, apprend à Steve comment se raser la barbe : « Montre-moi. » lui demande-t-il. Steve n’est absolument pas aidé par les femmes de son entourage à devenir un homme adulte. Dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch (2015), Fabien, le héros homosexuel, revient sur la genèse de son homosexualité : « Ça remonte à l’époque où je feuilletais les 3 Suisses de ma mère. » Dans le téléfilm « Just Like A Woman » (2015) de Rachid Bouchareb, Mona est encouragée au lesbianisme par son acariâtre belle-mère, qui est odieuse avec elle parce qu’elle est stérile, qu’elle ne donne pas d’enfant à son fils. Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Damien, l’un des héros bisexuels, a été fortement influencé par la carrière de théâtre-amateur de sa mère, fan des planches. Elle lui demandait de jouer sa réplique au théâtre. Cette influence semble avoir été anxiogène : « C’est pathologique chez moi. C’est ma mère qui m’a refilé cette superstition, avec son théâtre ! » Dans le film « La Princesse et la Sirène » (2017) de Charlotte Audebram, une tante lesbienne raconte un conte à son petit neveu pour lui faire croire à son histoire d’amour interdite. Dans le film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, la maman d’Oren, Hanna – exerce un mystérieux pouvoir divinatoire d’homosexualité sur Tomas, le héros homo : elle a compris énigmatiquement le lien érotique qui reliait son fils décédé Oren à Tomas. Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, la maman de Nathan pousse son fils et Jonas, l’amant de ce dernier, dans les bras l’un de l’autre… notamment par le biais de la mère de Jonas (qu’elle invite chez elle) et par le biais de la cigarette (car elle fume comme un pompier : « Ta mère, elle sait aussi que tu fumes ? Ce sera notre petit secret, alors… » dit-elle à Jonas, comme si elle lui parlait d’homosexualité). Dans la série The Last of Us (épisode 3, 2023) de de Neil Druckmann et Craig Mazin, c’est la maman de Bill qui lui a appris le piano, et notamment des chansons au texte cryptogay de Linda Rondstadt.

 

Dans le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare, Clémence, la mère bobo gay friendly de Jérémie, supporte très mal que son fils, qu’elle a toujours cru homosexuel, vire sa cuti avec une femme : « T’es pédé, mon chéri ! » Elle voudrait le forcer à se marier homosexuellement. Le père de Jérémie fait à son fils le même chantage : « T’as changé d’orientation ?!? Eh bien t’as perdu un père ! » lui balance-t-il avant de quitter la table.
 

Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Solange, la mère de Zoé et la belle-mère de Julien le héros bisexuel qui est devenu homosexuel suite à sa rupture avec Zoé, est accusée par son gendre Julien d’avoir provoqué la séparation entre lui et Zoé, et donc son homosexualité : « Voilà. C’est de votre faute si on est séparés. » (Julien) Zoé, sa fille, n’est pas non plus étrangère au virement de cuti de Julien : « L’énorme bêtise, elle l’a faite en me quittant. Elle m’a trop fait souffrir. Elle m’a largué sans aucun état d’âme. » Finalement, Zoé découvre que sa mère est responsable de l’homosexualisation de son ex-mari : « C’est à cause de ma mère que t’es devenu homo ?? »
 

Pièce La Casa De Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca

Pièce La Casa De Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca


 

L’opinion publique a déjà vent d’un lien fort entre maternité possessive et homosexualité, même si, pour se rassurer elle-même, elle fait souvent l’erreur de le causaliser par des raccourcis psychologiques faciles : « Moi, je suis sûre. C’est sa mère… » (la bouchère par rapport à l’homosexualité d’Abram, dans le film « Scènes de chasse en Bavière » (1969) de Peter Fleischmann) ; « J’la sens bien castratrice, cette Catherine… » (Dominique parlant de la femme de Jérôme, soupçonné d’être gay, dans la pièce On la pend cette crémaillère ? (2010) de Jonathan Dos Santos) ; « Ça aurait pu faire de moi un pédé ! » (Malik, le personnage hétéro, qui se décrit entouré d’une mère castratrice et de cinq tantes dès sa petite enfance, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Les femmes se sont tellement émancipées. » (le Dr Katzelblum, homosexuel, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; « Tu peux avoir une copine… ou un copain. » (Sam, la mère possessive de Rupert, son fils homo de 10 ans, dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan) ; etc.

 

Dans beaucoup de fictions traitant d’homosexualité, la mère du héros homosexuel rêve de changer le sexe de son fils ou de sa fille : « Chère maman, […] j’aimerais me souvenir de ton visage lorsque tu m’as vue pour la première fois. Ce n’est pas mes yeux que tu as regardés, non, tu as vite écarté mes jambes pour voir si un bout de chair pointait hors de mon corps à peine fait. » (Nina Bouraoui, La Voyeuse interdite (1991), p. 35) ; « Enfant d’un géniteur muet mais point sourd, d’une génitrice déguisée en eunuque. » (idem, p. 65) ; « J’aimerais que tu sois une femme. Tu n’iras pas à la rivière… » (la mère au fiancé, dans la pièce Bodas De Sangre (1932) de Federico García Lorca) ; « C’est moi qui t’ai mise au monde ! Je sais bien que tu as un trou à la place d’une banane et que c’est tout ton atout ! » (Solitaire s’adressant à sa fille Lou, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; etc.

 

Dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut, la mère de Bill veut profiter de la castration de son chat pour faire par la même occasion castrer son fils. Dans la comédie musicale La Bête au bois dormant (2007) de Michel Heim, les trois fées travestissent Henri en Henriette. Dans le film « Mon fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, la mère de Julien exerce sur lui une action émasculante en l’habillant en fille. Dans le roman Papa a tort (1999) de Frédéric Huet, la mère de Julien lui achète des poupées. Dans le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar, Ernesto est déguisé en fille par sa mère. Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance, le héros gay, dit avoir vécu son premier émoi homosexuel à 4 ans, quand sa mère l’a amené voir le ballet Casse-Noisette, et qu’il a été fasciné par le danseur. Dans la pièce Le Gai Mariage (2010) de Gérard Bitton et Michel Munz, lorsqu’Henri a eu 8 ans, sa mère a voulu l’inscrire à un cours de danse classique. L’univers éthéré de la mère trouble, capte, et atrophie les sens du personnage homosexuel : « Tu te souviens des photographies de galas d’Opéra dans les revues de ta mère. » (Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 160) ; « Ta chambre est une ode à la couleur mauve : des tapis aux abat-jour, des peintures aux statuettes, des draps aux alaises, le décor couvre chaque nuance du violet. » (idem, p. 169) ; « T’étais beau quand t’étais bébé. T’étais beau, t’avais l’air d’une petite fille. J’m’amusais bien avec toi : t’avais l’air d’une poupée. T’étais mignonne. » (Laurent Spielvogel imitant sa mère s’adressant à lui, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; etc.

 

Kylie Minogue

Kylie Minogue


 

C’est parfois dans l’interdit maternel (édicté sans amour et dans une rigide fidélité à la différence des sexes) que l’encouragement implicite à l’homosexualité vient. Par exemple, dans le film « Dolls » (2008) de Randy Caspersen, Thomas, un ado un peu secret, supporte mal que sa mère s’apprête à vendre les poupées qui ont accompagné son enfance… Dans le film « Maigret tend un piège » (1958) de Jean Delannoy, Marcel Maurin, l’homosexuel, vit sous la coupe d’une mère castratrice. Dans le roman La Máscara De Carne (1960) de Maxence van der Meersch, Manuel est entouré d’une mère et d’une sœur très masculines. Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Mercy, la mère de Kena, l’héroïne lesbienne, est très inquisitrice, catholique de façade, et se met à fliquer sa fille… et elle devine son homosexualité avant cette dernière : « J’ai l’impression que tu as changé, Kena. ». Dans le film « Ma Vie avec Liberace » (2013) de Steven Soderbergh, Liberace, le pianiste virtuose, présente sa mère comme un tyran qui l’a homosexualisé et isolé : « Ma mère m’obligeait à jouer au piano tous les jours. Je n’avais aucun ami. »

 

Il arrive que cette maman encourage plus ouvertement son fils à s’homosexualiser, et se targue d’avoir participé à la « libération » que serait son coming out : « J’ai fini par accepter ton vice, mon chéri. Tu es la fille que j’aurais voulu avoir. » (la mère à « L. » dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « Aurais-tu peur de t’avouer le garçon que tu es vraiment ? Est-ce que je perdrais la raison parce que t’aimes un garçon ? » (cf. la chanson « Un Garçon » de Lorie) ; « Il n’y a plus d’hommes dans cette famille, il ne reste plus que mon frère, autant dire personne. Quand j’étais petite, […] il prenait soin de moi, comme une mère. » (Cécile dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 58) ; « Cette sourde inimitié de Fernand contre sa mère fait horreur ; et pourtant ! C’était d’elle qu’il avait reçu l’héritage de flamme, mais en même temps la tendresse jalouse de la mère avait rendu le fils impuissant à nourrir en lui ce feu inconnu. Pour ne pas le perdre, elle l’avait voulu infirme ; elle ne l’avait tenu que parce qu’elle l’avait démuni. Elle l’avait élevé dans une méfiance, dans un mépris imbécile touchant les femmes. » (François Mauriac, Génitrix (1928), pp. 72-73) ; « Pas de femmes ! Que ta petite maman ! » (la mère de Jeanjean, dans le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Mi-fugue mi-raisin » (1994) de Fernando Colomo, la mère envahissante de Pablo veut à tout prix que son fils soit gay. Dans le film « The Family Stone » (« Esprit de famille », 2005) de Thomas Bezucha, Everet, le frère de Ben, le héros homo, avoue en pleine réunion de famille que sa maman « a essayé de rendre ses enfants tous gay » ; celle-ci riposte, avant de lui donner raison : « Mais enfin, de quoi tu parles ? Je n’ai jamais rien fait dans ce sens ! Non, ce qui est vrai, c’est que j’ai espéré, je dois dire, j’ai désespérément espéré que tous vous seriez gays, tous mes fils, et que comme ça vous ne me quitteriez jamais, et je m’en excuse auprès de mes filles. » Dans son one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand, la grand-mère de Rodolphe a tout fait pour que son petit-fils Rodolphe devienne homo… et ça a marché : « Je suis soulagée ! Enfin un pédé dans la famille ! ». Et elle veut aussi que le dernier enfant de sa sœur, le petit Alexandre, suive les pas de son oncle (apparemment, Alexandre joue déjà à la majorette avec sa cape de Zorro…). Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Annella, la mère de Elio, fait tout pour pousser son jeune fils Elio de 17 ans dans les bras d’Oliver, qui a le double de son âge. « Tu l’aimes bien, hein, Oliver… » s’amuse-t-elle à lui dire, devinant ses sentiments naissants. Elle lui lit également un conte du XVIe siècle d’un prince qui avoue son amour interdit à une princesse… ce qui poussera Elio à oser déclarer sa flamme à Oliver tout de suite après. Elle organise même aux deux amants un séjour d’une semaine en vacances pour qu’ils ne se retrouvent que tous les deux. Hallucinant. Dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti, La mère de Simon, le héros homo, est psychanalyste, féministe, et passe son temps à analyser son entourage. Une fois que son fils lui fait son coming out, elle lui avoue tacitement qu’elle l’a toujours su : « J’ai souvent voulu t’en parler, mais je ne voulais pas être indiscrète. » Dans l’épisode 98 « Haute Couture » de la série Joséphine ange gardien, Dallas, l’assistant-couturier homosexuel de Cecilia, s’appelle en réalité Claude François. « Ma mère l’adorait. » À la fin, il mime avec Joséphine le coup de griffe de « Baracouda » de la chanson « Alexandrie-Alexandra ».

 

Dans le film « Die Mitter der Welt » (« Moi et mon monde », 2016) de Jakob M Erwa), Phil, le héros homo, a rencontré Nicholas lorsqu’ils n’avaient que 8 ans… et Glass, la mère narcissique de Phil, juste après leur bousculade, incite déjà son fils à croire en leur idylle : « J’ai vu qu’il te plaisait. » Plus tard, à l’âge quasi adulte (17 ans), pendant la nuit, Phil vient dans la chambre de sa maman, la réveille pour lui demander conseil au sujet de son premier béguin pour un garçon de sa classe, Nicholas : « C’est juste que j’ai un rancard demain et j’arrive pas à dormir. Qu’est-ce que je dois faire ? » Glass l’invite à s’asseoir à ses côtés et dit à son fils d’accepter directement toutes les pratiques homos du premier coup : « Fais tout. » Mais elle lui donne aussi un avertissement faustique (l’interdit d’aimer) : « Mais ne lui demande pas s’il t’aime. Crois-moi, je m’y connais. » Phil remercie sa mère maquerelle : « Merci Mum. Tu m’as bien aidé. » Lorsque Phil présente en chair et en os son amant Nicholas à sa mère bobo, celle-ci est tout émoustillée : « Niveau bon goût, tu tiens de moi, c’est sûr ! » Et c’est limite si elle ne leur file pas des préservatifs… « Amusez-vous bien. Et ne vous déchaînez pas trop. » Par ailleurs, Glass, quand elle est tombée enceinte à l’âge de 16 ans, a quitté définitivement le père de Phil, laissant ce dernier amputé de sa relation filiale avec son père biologique. Cette mise à l’écart a certainement concouru à l’émergence d’un désir homosexuel chez le jeune homme : « Une femme avec deux enfants et pas de mari, ça faisait tache ici. Mais on gérait, même sans homme à la maison. Les copains nous interrogeaient sur notre père. Alors on demandait à Glass, qui disait un truc du genre ‘Un marin en voyage’. Ou bien ‘Un cow-boy dans un ranch’. Et plus tard, quand on ne gobait plus tout ça, ‘Je vous le dirai quand vous serez prêts’. Un jour, on a arrêté de demander, vu que ça ne servait à rien. Et aujourd’hui ? C’est normal de ne rien savoir sur notre père, le mystérieux numéro 3 de la liste. Pour moi, ça restait un vide étrange. Un trou noir. »
 

Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, raconte comment, pendant toute son adolescence et au début de sa vie d’adulte, lui et sa mère ont signé un pacte tacite pour s’imiter l’un l’autre (« … même si on a prétendu le contraire parce que ça nous arrangeait bien tous les deux. » révèlera Guillaume), pour s’installer dans la plainte et la douilletterie (« Maman, maman, maman, maman… j’ai un peu mal à la tête. » est la première phrase du film), et comment sa mère, par jalousie et pour garder son fils rien qu’à elle (« C’est elle qui a eu peur que j’aime une autre femme qu’elle. » avouera Guillaume à la fin du film, après avoir fait entrer une femme dans sa vie), lui a fait croire qu’il était homosexuel, qu’il n’avait rien d’un homme (elle le maltraite verbalement : « T’as toujours eu peur des chevaux. » ; « T’as jamais été sportif. » ; etc.), qu’il était devenu elle (« Pourquoi ma mère n’est-elle pas heureuse ? Pourtant, je suis une fille, comme elle. »), qu’il remplacerait son mari ou sa meilleure ami (par exemple, la mère appelle son fils « ma chérie »). La scène du coming out forcé (= outing) est assez parlante : Guillaume vient voir sa mère près de la piscine pour se faire consoler de son chagrin d’amour pour Jeremy (et non pour lui annoncer qu’il se sentirait homosexuel, étant donné qu’il ne se prend que pour une femme, et qu’il ne connaît même pas le mot « homo »). Et là, sa mère, maladroitement et voulant bien faire (ou faire « gay friendly »), lui colle agressivement l’étiquette de « l’homo » dont il aura du mal à se défaire par la suite : « Tu sais, y’en a plein qui vivent très heureux… » Et comme lui ne comprend pas le sous-entendu, elle se met à lui gueuler dessus et à lui demander de ne pas jouer à plus bête qu’il n’est : « Enfin, les pédés, les homos, quoi ! » Guillaume essaie de résister en vain à la prédiction de sa mère : « Mais je suis pas homo parce que je suis une fille attirée par un garçon. C’est on ne peut plus hétéro… »

 

Cette mère incestueuse qui homosexualise peut tout à fait être un homme : le matriarcat n’a pas de sexe ; c’est un désir machiste et sur-féminin à la fois. « J’ai 22 ans et je vis toujours chez mon père. En plus, il est persuadé que je suis une fille de 2 ans. Du coup bah… je m’appelle Sophie. » (Bill dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut) ; « Ça doit être mon père qui m’a fait ainsi ! Il était trop beau lui aussi ! Comme un gamin-papillon, j’étais fasciné par sa beauté d’homme solitaire. Peut-être que je m’y suis brûlé les ailes ! Je devrais jeter toutes ces photos que j’ai de lui ! Cesser de penser que j’aurais hérité de lui cette attirance pour les garçons. Un désir refoulé qu’il m’aurait transmis en quelque sorte. Et tout cela, parce qu’il nous prodiguait, à moi et à mon petit frère, la tendresse de la mère perdue. » (Adrien dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 60) ; « C’est chose terrible, la sentimentalité d’une mère. Parole de Garbo. Et vraie calamité un père lui-même sirupeux tout lâche à l’heure de se coltiner ce primordial mensonge de l’amour maternel qui vous raconte la vie gentil conte de fée, de sa voix doué vous berce de l’illusion jusqu’à profond sommeil plein de rêves, et au réveil, ensorceleur encore, vous console de l’histoire pas vraie en vous minaudant de pires faussetés à l’oreille. » (le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 87) ; etc. Par exemple, dans la pièce Moi aussi, je voudrais avoir des traumas familiaux… comme tout le monde (2012) de Philippe Beheydt, Eddy, le « père » fictif d’Édouard, imagine pour son « fils » une relation homosexuelle avec Michael, un camarade de cour d’école.

 

Le matriarcat qui rend le héros principal homosexuel peut parfois être porté par la « fille à pédés », la meilleure amie, la tante, ou bien la courtisane post-pubère soucieuse de tester son pouvoir d’attraction sur les garçons : « Tu sais Bruno, ça ne me dérange pas que tu sois homosexuel ! » (Christiane, balançant arbitrairement dans la boîte Number One cette présomption à son ami Bruno, d’une part afin de prêcher le faux pour savoir le vrai, et d’autre part afin de se servir de la beauté physique de ce pote comme appât pour s’attirer un mec pour elle, dans la pièce Célibataires (2012) de Rodolphe Sand et David Talbot) ; « Ah non mais attends, j’suis pas gay ! » (Bernard, le personnage homo qui fera plus tard son coming out à sa meilleure amie Donatienne qui l’insiste régulièrement à cracher le morceau, dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo) ; « Si j’amenais un homme de Gomorrhe à Sodome… » (cf. la chanson « Ma robe » d’Élodie Frégé) ; « T’es ma fofolle à moi ! » (Alice à son meilleur ami homo Fred dans la pièce Coloc’ à taire ! (2010) de Grégory Amsis) ; « Cette fois, c’est toi qui te maquilles, les faux cils et les talons aiguilles. Faut qu’c’ait l’air de te plaire. » (cf. la chanson « Un Garçon facile » d’Élisa Tovati) ; « Je serais si heureuse si tu devenais un pédé ! » (Tante Ida à son neveu Gator, dans le film « Female Trouble » (1975) de John Waters) ; « T’es rien qu’un fils de pute. Et ta mère, elle fait le trottoir. » (une camarade de classe à Franck, un garçon qu’elle traite de pédé, dans la pièce Mon Amour (2009) d’Emmanuel Adely) ; « Olivier jette quelques coups d’œil rapides vers son ami, il ne peut pas s’en empêcher. Au bout d’une demi-heure environ, il se rend compte qu’Alice l’observe. Depuis quand le regarde-t-elle ? A-t-elle compris quelque chose ? Les femmes sont plus rapides que les hommes pour décrypter les signes. Olivier se sent comme pris sur le fait, il n’ose plus fixer autre chose que ses feuilles de cours. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 92) ; « Tom et Jerry sont un couple gay. » (Veronika face à deux garçons qui la draguent elle et Nina en boîte, et qu’elle cherche à mettre mal à l’aise pour les mettre à l’épreuve de sa drague de femme fatale, dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky) ; « S’il ne le sait pas, moi, je le sais ! » (Sibylle par rapport à Nelligan Bougandrapeau, le présentateur télé homo, dans la pièce En circuit fermé (2002) de Michel Tremblay) ; « Votre virilité aurait-elle subi des dommages après moi ? » (Merteuil s’adressant à Valmont, dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller) ; « En fait, en tant qu’homme, tu sers à rien. » (Ninon s’adressant à Stan, l’hétéro, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Le Secret d’Antonio » (2008) de Joselito Altarejos, Antonio, à 15 ans, tombe amoureux de son oncle Jonbert ; sa meilleure amie, Mike, est en faveur de son coming out. L’homosexualisation du héros gay par la Lolita allumeuse est parfois le signe d’une vexation féminine de ne pas séduire facilement tous les hommes… Dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb, Anton, en tant qu’assistant à domicile de personnes âgées (ergothérapeuthe), va faire des ménages chez Olga, une grand-mère qui passe son temps devant la télé et l’initie aux jeux télévisés. Celle-ci veut absolument le caser avec une femme, et tente même de le séduire, en maintenant avec lui une relation fusionnelle (elle l’appelle « mon chéri »). Dans le film « La Ballade de l’impossible » (2011) de Tran Anh Hung, Kisuki est poussé au suicide parce que sa « première fois » avec Naoko, sa copine, se révèle désastreuse : cette femme lui fait croire à son impuissance sexuelle. Dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont, le héros homosexuel raconte qu’il a croisé une femme dans la rue qui l’a ignoré. Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, se prend plusieurs fois des vents de la part des femmes fatales de son entourage (« Toi, tu danses comme une fille. Je ne veux pas danser avec une fille. » dira Pilar, la belle Andalouse qui décline l’invitation de Guillaume à danser avec lui), soit parce qu’elles ne le considèrent pas comme un homme, soit parce qu’elles le traitent d’homo (sa mère en premier lieu ; ses tantes en second), soit parce qu’elles le torturent (Ingeborg dans le centre de thalassothérapie). Dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, Stella, l’héroïne lesbienne, traite Prentice de « Sissy », juste parce qu’il fait des mouvements de danse sur la plage. Dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, le père de Jean-Charles dit qu’il est devenu homo parce qu’il a été envahi par les femmes. Dans le roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, le narrateur est élevé par des femmes : sa mère, sa nanou, etc.

 

Pour en revenir à la mère, je pense qu’elle ne veut pas tant faire de son enfant une fille (s’il est né garçon) ou un garçon (si elle est née fille), un gay ou une lesbienne, qu’un être asexué (tout-puissant et désincarné), un objet sacré pouvant être vénéré, consommé, mutilé. « Tu aimes les bijoux, hein ? Prends ça aussi. Et le collier. Tiens, tiens, ne me remercie pas. […] Tu aimes l’argent, hein ? » (Evita à l’infirmière dans la pièce Eva Perón (1969) de Copi) ; « L’idéal d’la féminité, c’est d’être née avec du blé ! C’est comm’ ça qu’elle’ pond’ des pédés. […] Ell’ font d’eux des efféminés. » (Cachafaz, le fils de la bourgeoise et donc de la bourgeoisie, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi)

 

Pièce Les Amazones, 3 ans après de Jean-Marie Chevret

Pièce Les Amazones, 3 ans après de Jean-Marie Chevret


 

C’est pourquoi on voit tellement de héros homosexuels qui ont une maman transsexuelle ou prostituée dans les fictions. Par exemple, dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, Marina, la « mère » de Fred, le héros homo, se trouve finalement être un homme transsexuel : « Fred, je suis ton père. » Dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, Anna, le personnage transsexuel M to F, materne Jake, l’homosexuel, comme une grand-mère : elle lui offre des chocolats, vient le visiter à l’hôpital, etc. Dans le film « Todo Sobre Mi Madre » (« Tout sur ma mère », 1998) de Pedro Almodóvar, Esteban est le fils homosexuel d’un homme transsexuel. Idem dans le spectacle musical Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte, où Kevin, l’homosexuel de 17 ans, est le fils de Jenny, le chanteur trans. Dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Quentin, le héros homosexuel, a eu une relation avec une prostituée (Martine) avant de s’engager dans l’homosexualité. Dans le film « Little Gay Boy » (2013) d’Anthony Hickling, le héros homosexuel, Jean-Christophe, dont la mère est prostituée (de métier), découvre son homosexualité. Dans le film « Zodiac » (2012) de Konstantina Kotzamani, Peter, un jeune garçon de huit ans, est confié, après la mort subite et mystérieuse de sa mère, à un homme transsexuel M to F nommé Giofa vient prendre soin de lui, contre sa propre volonté.

 

La mère du personnage homosexuel – mais cela peut être aussi un frère ou un amant – oblige son fils à se prostituer (tout comme elle), à devenir hypersexué/asexué, à travailler pour elle tout en gardant ses distances (car ils sont en concurrence professionnelle directe !) : « Il [Maria-José] fut élevé par son frère aîné qui l’habillait en fille et le prostitua dès l’âge de six ans. » (cf. la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, p. 30) ; « Change de trottoir, le mien est piégé ! Si c’est trop tard, ne reste pas figé ! Sors du trou noir ! Je fais mon métier ! J’ai peur de rien, je suis une femme pressée ! » (cf. la chanson « Une Femme pressée » du groupe L5) ; etc. Par exemple, dans le film « Miss Mona » (1986) de Medhi Charef, Mona engage Samir à se lancer dans la prostitution masculine. Dans le roman Dix Petits Phoques (2003) de Jean-Paul Tapie, Rick s’homosexualise sous la pression d’une actrice porno qui le pousse dans les bras (ou plutôt dans le derrière !) d’un autre acteur. Dans la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, la boulangère laisse sa fille se prostituer sur le trottoir d’en face : « La rue Henri-Monnier était déserte […] Seule la jeune prostituée se tenait en face. » (p. 47) Dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi, la mère offre une barrette, des bijoux, à sa fille Irina : elle l’aide à se travestir. Dans le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma, Lisa maquille Laure (qu’elle pense être Michaël) en fille, en lui disant que ça lui va bien. Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F explique qu’il est devenu femme-objet à cause de son meilleur ami Annonciade, travesti et prostitué aussi (« C’est grâce à elle que je suis devenue Miss Pointe-Rouge. ») et qu’il a relooké sa nièce « hideuse » Claire comme une pute pour qu’elle se fasse dépuceler sur un parking et « fasse son apprentissage de la sexualité ». Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, Irène la sœur de Bryan, le héros homo croyant, qui est une femme libérée et adultère, défend son frère autant que sa propre luxure : « Bryan, marche donc sur ce trottoir, et moi je vais sur celui d’en face. »

 

Dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali, Rosa, la prostituée, se voit courtisée par deux clients qui veulent coucher avec elle séparément. Mais elle fait tout pour les réunir pour un plan à trois :« Si vous voulez, on peut monter tous les trois. ». Au départ, le client 1 rechigne un peu, et finit par se laisser tenter : « Moi, ça me va… du moment qu’il ne me tripote pas. » Après avoir couché ensemble, les deux hommes prennent leur douche ensemble et se comparent leur bite. Rosa s’en amuse, et fait tout pour les homosexualiser : « Vous en avez fait, des folies ! J’espère que j’ai pas suscité une vocation. »
 

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Le personnage homosexuel s’identifie à sa mère phallique, jadis abusée par les hommes, et qui revient, en amazone conquérante et victorieuse, se venger d’eux. Les « nouvelles femmes » (autrement dit les mères célibataires) débarquent ! Elles n’arrivent pas la fleur au fusil, et ne sont pas là pour faire de la couture : elles revendiquent une égalité identitaire avec les hommes. Et que ça saute ! « Les femmes détiennent le pouvoir ! » (cf. la chanson de Madame Mime, dans la pièce Les Divas de l’obscur (2011) de Stéphane Druet) ; « Les pin-up jouent les machos, c’est la folie sous les flambeaux » (cf. la chanson « Soca-Party » de la Compagnie Créole) ; « Femme des années, mais femme jusqu’au bout des seins, ayant réussi l’amalgame de l’autorité et du charme… » (cf. la chanson « Être une femme » de Michel Sardou) ; « La plupart des femmes d’aujourd’hui sont devenues des hommes d’autrefois. Le pire, c’est qu’à ce train-là, les hommes d’aujourd’hui risquent de devenir des femmes d’autrefois. » (Dominique et Julie dans le roman Les Julottes (2001) de Françoise Dorin, p. 45) ; « N’oubliez pas que pour le monde, dorénavant, je suis Madame Dubonnet. […] Je serai une Madame Dubonnet insupportable, attendez-vous à subir une tyrannie féminine sans merci. » (Cyrille s’adressant à Hubert, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Tu vas dans le sens de l’histoire, maman. Partout les femmes prennent le pouvoir. » (Laurent à sa mère Suzanne, dans le film « Potiche » (2010) de François Ozon) ; « Quand une femme a décidé quelque chose, tout arrive. » (Anamika, l’héroïne lesbienne, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 85) ; « Je veux de vous. Je suis la société ! » (Tante Eva parlant à Anthony, son neveu homosexuel qui se sent rejeté par la société, et qu’elle essaie de caser avec d’autres hommes, dans le roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; etc.

 

Quand le personnage homosexuel décrit sa chère et douce maman, on a l’impression qu’il fait le portrait d’un macho ou de son propre père (cette fois féminisé) : « Ma mère, c’est Schwarzenegger dopé aux OGM ! » (Jarry dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Tu vas trouver sa bête mais j’étais sur le net, j’ai vu ta mère sur Chat Roulette, j’ai appuyé sur ‘next’, j’ai flashé sur sa tête, j’ai vu ta mère sur Chat Roulette. Entre deux quéquettes. […] Je l’ai vue et j’ai tout de suite compris que ma vie prenait un tournant. Je dois reconnaître un petit air de famille et se n’est pas si déplaisant. Bientôt, j’irai là où tu as passé neuf mois. Bientôt, tu m’appelleras Papa. […] Tu m’avais dit que toutes les mères étaient des princesses. La tienne est une reine. Je vais l’aimer comme ma fille, ou ma sœur, ou mon père. » (cf. la chanson « Chatroulette » de Max Boublil)

 

La mère devient le centre de la famille et prend la place du père : cf. la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand (l’épisode 3 : « État secret »), le film « Pôv’ fille ! » (2003) de Jean-Luc Baraton et Patrick Maurin, le film « Ken Park » (2002) de Larry Clark, etc. Les rôles dans le couple hétéro ont été échangés par le héros homo, mais l’inversion n’a pas mis fin à la tyrannie pour autant : c’est juste le despote et son esclave qui ont échangé les masques. « Ma mère c’est mon père ; mon père c’est ma mère. » (une réplique du one-man-show Jérôme Commandeur se fait discret (2008) de Jérôme Commandeur) ; « Je veux un couple comme toi et papa, où tu prends le dessus de suite ! » (Zize, le travesti M to F s’adressant à sa mère, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Je m’occupe de tout à la maison. On n’a pas besoin d’une fille. » (Laurent Spielvogel imitant sa maman qui rejette la petite copine d’un de ses fils, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Je l’empêcherai de te toucher. » (la maman de Davide, le héros homosexuel, lui parlant de son père, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso) ; etc. Par exemple, dans le téléfilm « Prayers For Bobby » (« Bobby : seul contre tous, 2009) de Russell Mulcahy, la mère du héros gay fait totalement écran à son mari. Dans le film « Órói » (« Jitters », 2010) de Baldvin Zophoníasson, le père de Gabriel (le héros homosexuel) n’a aucune autorité : « Elle a toujours tout régenté. » dira-t-il par rapport à sa femme. Dans le film « No Se Lo Digas A Nadie » (1998) de Francisco Lombardi, la mère de Joaquín est ultra-protectrice et diabolise le père devant son fils. Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Gabriele, le héros homosexuel, avoue que chez lui, pendant son enfance, c’est sa mère qui régentait tout. À cause de cela, son père a quitté le domicile familial. Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, Harge, le mari amoureux éconduit, est rejeté comme une merde par sa femme Carol, lesbienne, ainsi que par Abby, l’ex de sa femme. Il n’a que ses yeux pour pleurer.

 

Non seulement le protagoniste gay nous raconte que sa mère a pris la place de son père, mais en plus, on apprend qu’elle a tué son mari (cf. le film « Volver » (2005) de Pedro Almodóvar) et tous les associés à son sexe de « mâle ». Le personnage homosexuel a assisté au meurtre de l’homme par la femme phallique (cf. le film « Ronde de nuit » (2004) d’Edgardo Cozarinsky, le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, etc.) : « Les voisines disaient qu’elle était devenue un homme. Elles avaient raison. Ma mère faisait sa révolution. Elle se libérait. Retrouvait sa jeunesse. Et pour cela, elle avait besoin de détruire notre monde, le centre de notre monde : mon père. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 34-35) ; « Ma mère m’a trop aimé. […] Maman me parlait toujours en mal de papa. » (cf. la chanson « Luca Era Gay » de Povia) ; « Elle s’est mise à insulter l’Innommable, comme d’habitude. » (Dany parlant de sa mère par rapport à son père, dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras) ; « Enlevez le micro des mains de mon idiot de mari. » (Tessa, la mère de Rachel l’héroïne lesbienne, dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker) ; « On fait jamais rien avec ton père, tu sais bien. » (Laurent Spielvogel imitant sa mère s’adressant à lui, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Est-ce que je fais de la dépression, moi ? Pourtant, j’aurais de quoi, avec le mari que j’ai… » (idem) ; etc. Cet assassinat n’est pas dû à une détestation claire et directe de la gent masculine, mais au contraire à une idolâtrie, une jalousie, un fanatisme idolâtre : « Vous rêviez toutes de cet homme, et vous l’avez écartelé. » (Magdalena parlant du Prince démembré par ses groupies, dans la pièce Les Divas de l’obscur (2011) de Stephan Druet)

 

Ce n’est pas uniquement le père du héros homosexuel qui est tué par la mère. Le prochain sur la liste, c’est le héros lui-même. Elle ne le tue pas nécessairement physique : elle le châtre plutôt, le castre, le mutile, l’anesthésie, brise en lui tout désir. « Mais je garde le meilleur pour la fin, mon petit Yvon. Le produit de la dernière salve du pendu marque aussi la fin de ta propre carrière de don Juan. Grâce à ce cocktail à base de mandragore pilée, tu ne pourras plus nuire à la gent féminine. Je t’ai coupé le sifflet. C’est fini, les prouesses libertines. Tu resteras impuissant jusqu’à la fin de ta vie. Ça t’apprendra à préférer les fillettes remplies de vin aux vraies femmes de chair et de sang. » (Groucha à Yvon le « beauf », dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 267) ; « Tu m’as castré. » (Stéphane à sa copine Lili, dans la pièce Le Clan des joyeux désespérés (2011) de Karine de Mo) ; « Alors oui, j’avoue monsieur le juge : je lui ai vraiment cassé les… Ah oui mais récemment hein, des œufs sur le plat… des œufs brouillés !! C’est arrivé un soir, clak, ahhhh il a hurlé, oui… À force de répéter que j’étais castratrice, et bien voilà oui, je le suis réellement devenu. […] En lui arrachant la bite je l’ai aidé à se transformer en femme, depuis le temps qu’il en rêvait ! » (la femme à propos de son ex-compagnon Jean-Luc, converti en homo, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Lui s’était, par accident, fait une irrémédiable mutilation dont on imagine la gravité, puisqu’il ne lui restait entre les jambes qu’un tout petit morceau sans rapport avec ce dont disposent même les plus indigents. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne parlant du patron du café, castré par sa femme, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 216) ; etc. La femme phallique rêve d’avoir un pénis, et est même prête à le couper à son fils pour se le coller sur elle. « Si ma baguette casse, que le grand crick me croque. » (cf. la chanson « L’Histoire d’une fée, c’est… » de Mylène Farmer)

 

Par exemple, dans le film « New Wave » (2008) de Gaël Morel, la mère de Romain empoisonne son fils gay (elle met une surdose de médicaments dans son café pour l’endormir et le tuer). Dans la pièce La Muerte De Mikel (1984) d’Imanol Uribe, la mère possessive de Mikel finit par assassiner son fils. Dans la comédie musicale Pacific Overtures (1976) de Stephen Sondheim, le spectateur entend une chanson racontant l’histoire d’une mère qui empoisonne son fils lentement et jusqu’à la mort. On retrouve la mère tueuse dans le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, dans la pièce Hamlet, Prince de Danemark (1602) de William Shakespeare, dans le film « Serial Mother » (1994) de John Waters, etc. Dans la chanson « Bohemian Rhapsody » de Queen, Freddie Mercury chante que sa mère l’a tué : « Mama, just killed a man, put a gun against his head, pulled my trigger, now he’s dead. » Dans le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard, la mère de Thomas décide de supprimer l’instance de son fils cloné quand celle-ci ne correspond pas au fils idéal souhaité et qu’elle lui désobéit.

 

Si le héros homosexuel survit à cette dictature maternelle mortifère, il y laisse en général son désir amoureux et génital pour les êtres du sexe « opposé ». À travers son homosexualité, et son engagement d’adulte en couple homo, il recherche quand même le confort douillet, infantilisant et déréalisant de la mère. Le matriarcat a vaincu, et se perpétue en lui, même si en apparence sa mère n’est plus présente au milieu des amants. Chacun des deux membres du couple homosexuel veut aimer et être aimé de l’autre comme il imagine qu’une mère aime passionnément son petit enfant : « J’avais éveillé sa fibre maternelle – c’est un trait de mon caractère, je semble produire cet effet-là chez tous les gens que je rencontre ! » (Jean-Marc décrivant son amant Gerry, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 100) La lourdeur du matriarcat semble concomitante à beaucoup de relations amoureuses homosexuelles racontées dans les fictions !

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

À force d’être entourées de femmes dans leur famille, certaines personnes homosexuelles ont pu, à leur contact, développer par réaction une homosexualité. « Aujourd’hui, toutes les femmes me font horreur, et, plus que toutes, celles qui me poursuivent de leur amour ; elles sont malheureusement très nombreuses. En revanche, j’aime ma mère et ma sœur, de tout mon cœur. » (lettre de Ernst Röhm, à 42 ans, le 25 février 1929)
 

Tout au long du XXème siècle, les mouvements féministes, en lutte contre le « patriarcat hétérosexiste », et les mouvements de libération homosexuelle ont marché côte à côte (je vous renvoie en France aux nombreux croisements entre le FHAR – Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire – et le MLF – Mouvement de Libération des Femmes)… à tel point qu’on suspecte encore les associations féministes d’être des « repères de lesbiennes ». Même si le féminisme n’implique pas forcément la défense de l’homosexualité, on voit bien qu’il est une passerelle idéale au lesbianisme, ou du moins à la bisexualité.

 

Mouvements féministes

Mouvements féministes


 

Sans forcément en avoir conscience, aujourd’hui, les personnes homosexuelles, en cautionnant leur homosexualité et le couple homo sous les drapeaux du féminisme et du matriarcat social, défendent en réalité une asexualité, une surféminité de femmes phalliques qui ne respecte pas les femmes réelles, un déni de la castration, et donc des limites du Réel. Par exemple, dans le documentaire « Mamá No Me Lo Dijo » (2003) de Maria Galindo, certaines femmes féministes et lesbiennes sont en attente de la castration des hommes ; dans le documentaire « Se dire, se défaire » (2004) de Kantuta Quirós, Beatriz Preciado exprime l’envie d’avoir un pénis.

 

En janvier 1958, Lacan soutient que la plupart des individus homosexuels ont connu l’inversion des identités et donc des rôles entre leur père et leur mère : « C’est la mère qui se trouve avoir fait loi au père au moment décisif. » (Jacques Lacan, « Les formations de l’inconscient », Le Séminaire V, 1998, p. 210) Et cela est confirmé par certains d’entre eux: « Je suis allé voir une psy qui a voulu me faire comprendre que je suis PD et que je considère plutôt les femmes comme des mamans ou comme un trophée. Voila la résultante. Dans mon cas, c’est la mère sur-protectrice qui a joué le rôle du père. Et les femmes qui m’ont le plus excitées étaient des femmes à poigne, fortes, des femmes qui me disent non qui me résistent, qui sont masculines dans leur façon de penser, des femmes qui renvoient de la perversité – oui c’est le mot ! – ou des femmes qui me renvoient l’image de père. » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014) Tout concorde pour montrer que l’homosexualité prend racine dans la politique parricide d’une mère cinématographique abusive, d’une hyène de films pornos… et parfois d’une mère biologique machiste réelle. « J’appartenais à ma mère, selon la logique matriarcale. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 14) ; « Éric est victime de la ‘revendication virile’ de sa mère, celle de posséder le pénis. Chez une femme, cette revendication est d’abord d’ordre narcissique : quand elle découvre qu’elle ne possède pas le pénis, les petites filles se sentent humiliées. La mère a tendance à ‘déviriliser’ son fils, comme si elle s’emparait de sa virilité pour son propre usage, pour devenir l’homme qu’elle n’est pas. » (Virginie Mouseler, Les Femmes et les homosexuels (1996), p. 38) ; « Je sais bien que je suis la mère d’un enfant anormal. » (Estelle, la mère de Stéphane, homosexuel, dans l’autobiographie Et dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas (2014) de Paul Veyne, p. 239) ; « J’accuse aujourd’hui ma mère d’avoir fait de moi le monstre que je suis et de n’avoir pas su me retenir au bord de mon premier péché. Tout enfant, elle me considère comme une petite fille et me préfère à ma sœur, morte aujourd’hui. De mon père, j’ai le souvenir lointain d’un officier pâle, doux, presque timide, perpétuellement en butte aux sarcasmes de son épouse. » (Jean-Luc, homosexuel, 27 ans, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 75) ; « Au départ de presque toutes ces lamentables existences, il y a les mères. Les petites vies étriquées de ces êtres qui vivent à deux ou se contentent des sordides aventures d’urinoirs sont les résultats de la bonne éducation, les fruits de leçons trop bien suivies sur la crainte du péché, les dangers de la femme, tout ce qui fait la honte d’une religion mal comprise. Cette haine de la femme et cet excessif attachement à la mère, je les ai connus et je sais qu’ils peuvent, par instants, atteindre à la véritable névrose. Encore aujourd’hui, je ne suis pas tout à fait habitué à l’absence de ma mère et, lorsque je suis loin d’elle, je cherche à la joindre par téléphone et lui écris tous les jours. C’est elle, cependant, qui est en grande partie responsable de mon état misérable, par la façon dont elle m’a obligé à vivre constamment sous son sillage. L’opinion que je me suis formée sur les femmes, je la dois selon moi, à ma mère : elle avait un caractère si malheureux que j’en suis arrivé maintes fois à me dire que mon angoisse vient de la crainte de tomber sur une femme semblable à elle. » (idem, p. 104) ; « Le taux considérablement supérieur d’homosexualité masculine s’explique par le fait que ce sont essentiellement les femmes qui ont la garde des enfants, d’où la difficulté pour le garçon d’acquérir une identité masculine faute d’un modèle à admirer et imiter. » (Thomas Montfort, Sida, le vaccin de la vérité (1995), p. 21) ; etc.

 

Par exemple, dans l’émission 100% Politique de Patrick Buisson traitant du « communautarisme gay » sur la chaîne LCI en 2003, le romancier homosexuel Guillaume Dustan explique que l’homosexualité masculine vient du fait que les individus gays ont eu « peur de leur mère » : « Je pense que ma mère était beaucoup plus meurtrière à mon égard que mon père. Ma mère, elle voulait vraiment vraiment vraiment ma mort. »

 

L’action homosexualisante que peuvent avoir certaines mères vis à vis de leur fils ou de leur fille n’est pas tant une homosexualisation qu’une asexuation ou une inversion de sexes (ce n’est qu’après avoir été modifié dans son identité que la personne homosexuelle se posera la question de son désir sexuel) : « Je suis la dernière d’une fratrie de 3 enfants et seule fille. Ma mère m’a toujours considérée comme son ‘troisième fils’. Il en a résulté une garçonnisation volontaire de sa fille : elle m’habillait comme mes 2 frères, me faisait raser les cheveux à la tondeuse chez le coiffeur du village, disait à tout le monde que j’étais un ‘véritable garçon manqué’. Et ce travestissement de mon enveloppe corporelle était si réussi, que les gens qui ne me connaissaient pas me disaient ‘Bonjour mon garçon’. À chaque ‘bonjour garçon’, je sentais le couperet de la guillotine me tomber sur la nuque. J’avais honte de ce à quoi je ressemblais, mais je ne pouvais lutter car ma mère était violente avec moi si je tentais de me rebiffer. Alors, j’ai fini par adopter les codes des garçons : marcher comme un mec, parler comme mon père et mes frères, regarder les filles comme mon père et mes frères les regardaient, me battre avec les copains comme un vrai mâle. Il arrivait même que des filles de mon âge qui me voyaient pour la 1ère fois soient troublées par moi et tombent sous mon charme. Alors, je les séduisais. Ce travestissement a duré jusqu’à l’âge de 12 ans, âge où ma mère m’a mise à l’internat pour filles. Le jour de la rentrée, j’entends encore raisonner en moi la parole méchante et ironique dite avec un rictus moqueur ainsi qu’un léger pouffement de rire de la part du père d’une fille ‘tiens, y’a des garçons dans cet internat ?’. Là, je me suis dit ‘c’en est trop, je veux être une fille’. Quelque mois après, je suis tombée follement amoureuse de ma prof de français à l’internat. Belle femme douce, féminine et ferme. Tout l’opposé de ma mère. Et ça a été le point de départ d’une lutte tenace pour m’affranchir de la méchanceté de ma mère. Mais j’ai réussi à devenir une belle femme. Dans mon entourage, personne ne connaît mon combat et cet attrait si puissant pour les femmes. » (une amie lesbienne, Valérie, 31 ans, qui m’a écrit ce mail en 2012)

 

Par exemple, dans l’émission Infra-Rouge intitulée « Souffre-douleurs : ils se manifestent » diffusée sur la chaîne France 2 le 10 février 2015, le jeune Lucas Letellier, lycéen se disant « homosexuel », témoigne du harcèlement scolaire qu’il a subi, aux côtés de sa mère, une femme agressivement gay friendly, qui, derrière un soutien expansif, marque bien son territoire (et le fils ne s’en révolte même pas !) : « T’es toujours mon grand bébé quand même ! »
 

Autre exemple : la mère de Charles Trénet a empêché le mariage de son fils homosexuel avec la femme qu’il aimait, Monique Pointier. Dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud, Bertrand Bonello est obsédé par le monde de la peinture : « Pourquoi cette attirance pour les musées ? Il ne l’a jamais su. » (la voix-off de la mère de Bertrand, parlant de son fils) Il rêve de fuir sa réalité pour pénétrer dans les toiles, et sa mère l’a initié à cette drogue : « C’était comme une maison de poupées. Un théâtre de marionnettes. On passait des heures devant les agneaux à deux têtes. Il était bouleversé. Nous étions en plein syndrome de Stendhal. Ivres de beauté. Il voulait vivre là. À côté. Et moi j’étais là, sans savoir quoi faire. C’est dans un musée que j’ai senti que mon fils était un homme. » (la voix-off de la mère de Bertrand)
 

L’idéal féminin de nombreuses personnes homosexuelles est une mère symbolique castratrice : « À Vienne, Gustave Klimt, à Paris, Regnault, le jeune prix de Rome ami de Mallarmé, Gustave Moreau dont c’est le cœur de la mythologie intime, à Londres Oscar Wilde et Aubrey Bearsley, en Allemagne von Stuck, en Belgique Delville, Toorop, Mellery ou Ferdinand Knopff : tous ont été obsédés par le thème de la femme destructrice. Ce ne sont qu’Hérodiades, Salomés et Judiths, que femmes thraces déchirant le corps d’Orphée ou contemplant rêveusement sa tête coupée. On retrouve, en costumes 1900, les mêmes redoutables et sataniques amazones dans les romans de l’époque : chez D’Annunzio (Il Triomfo Della Morte), chez Pierre Louÿs (La Femme et le pantin) ou Octave Mirbeau (Le Jardin des supplices). L’homme – ou ce qu’il en reste : la tête, belle, douloureuse et asexuée – est donc chaque fois la victime d’une femme et comme prédestiné à l’être par ses aspirations célestes et sa nature ambiguë. » (Françoise Cachin, « Monsieur Vénus et l’ange de Sodome : L’androgyne au temps de Gustave Moreau », Bisexualité et Différence des sexes (1973), pp. 84-85) ; « Ma mère était assez violente, peut-être plus que mon père, en réalité, et dans la seule confrontation qui, à ma connaissance, les opposa physiquement, ce fut elle qui le blessa, en lançant sur lui le bras du mixeur électrique qu’elle était en train d’utiliser pour préparer une soupe : le choc fut tel qu’il en eut deux côtes fêlées. Elle est assez fière de ce fait d’armes, d’ailleurs, puisqu’elle me l’a raconté comme on raconte un exploit sportif. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 81)

 

Il n’est pas exagéré de parler de meurtre symbolique du père ou de l’homme dans notre société. Cela n’a pas exactement à voir avec la question de la « masculinité » (ou même du « genre », cette nouvelle entourloupe idéologique trouvée par les Queer & Gender Studies pour maquiller ce meurtre castrateur de la « domination masculine » orchestrée par une société du « tout génital sans le sexuel » ; c’est pourquoi je ne suis pas complètement d’accord avec Élisabeth Badinter quand elle écrit dans son essai X Y de l’identité masculine (1992) que « les crises de la masculinité naissent dans les pays à la civilisation raffinée, où les femmes jouissent d’une plus grande liberté qu’ailleurs. », p. 25). Il s’agit plus d’une crise de la sexuation que de la masculinité. Cela dit, l’étude que mène Badinter est très pertinente par rapport au thème du parricide et de la misandrie : elle a relevé que dans les romans du XXème siècle, la figure de « l’homme qui pleure » était particulièrement récurrente. Cette tendance au massacre du cœur des hommes via l’humiliation des hommes-objets (= c’est le système des poupées vaudous) s’observe aussi dans les films et les publicités, où les hommes et les pères s’en prennent plein la figure, et sont montrés comme des gros bébés immatures. L’homosexualité sera la proposition sociale fleurie, la méthode douce, pour tuer le père à petit feu, l’air de rien. « Pour nous, les enfants, il y avait entre nos parents comme une cloison étanche. Pour moi, de onze à quinze ans, il y eut deux mondes sans communication possible. Le monde de la mère et le monde du père. Incompatibilité renforcée par la division politique : le monde de la mère gaulliste et le monde du père collabo. Mais la division politique restait secondaire par rapport à la coupure morale décidée par notre mère, veto originel et d’autant plus fort, d’autant plus paralysant qu’il n’était pas exprimé. Affreuse oppression du non-dit.[…] Je m’obligeais en moi-même à rester étranger à celui que ma mère me désapprouvait de continuer à reconnaître pour mon père. » (Dominique Fernandez, Ramon (2008), pp. 36-37) ; « J’avais intériorisé l’interdit maternel. […] Amoureux de mon père, je l’ai toujours été, je le reste. Ma mère, je l’ai admirée, je l’ai crainte, je ne l’ai pas aimée. Lui, c’était l’absent et c’était le failli, l’homme perdu, sans honneur. C’était le paria. » (idem, p. 45)

 

Par exemple, en me rendant à la projection d’un navet tel que « La Croisière » (2011) de Pascale Pouzadoux, je n’ai pas eu de mal à voir quelle mauvaise pente veulent nous faire prendre beaucoup de productions cinématographiques actuelles. Dans ce film, on ne nous montre que des hommes émasculés : entre les curés frustrés sur le point de se défroquer, les hommes qui reçoivent des bouchons de champagnes dans les couilles, les maris qui délaissent leur femme et oublient leur anniversaire, les types qui s’égarent à tout jamais dans les toilettes, les chefs qui démissionnent de leur poste (Alix dira au capitaine du bateau, Jean Benguigui, qui veut fuir son navire, qu’il « ne sert à rien »), les queutards menottés et réduits au silence, les mecs défigurés sur des civières… le tableau de la gent masculine n’est pas brillant ! Symboliquement, c’est le désir masculin tout entier qui est mis à mort. Et bien sûr, les femmes toutes-puissantes, avec plusieurs maris ou/et célibattantes, ont le dernier mot ! Le seul homme (Raphaël) qui va trouver grâce aux yeux de ces despotes femelles, et qui réussit à tirer son épingle du jeu dans le film, il sera dans l’obligation de se travestir. Mieux : de s’homosexualiser ! Hortense, au moment de tomber amoureuse de lui, conclura : « J’ai envie d’être homosexuelle… avec un homme. » On a là la démonstration par a + b d’une parfaite homosexualisation par le matriarcat !

 

Dans la pièce Desperate Housemen (2010) de Stéphane Murat, les comédiens évoquent la féminisation de la société et des « auteurs » littéraires actuels, tels que Marc Lévy ou Guillaume Musso, qui, pour leurs titres de romans, ne choisissent que des questionnements très féminins : Seras-tu là ?, Où es-tu ?, Que serais-je sans toi ?, Je reviens te chercher, etc.

 

On constate, chez les sujets homos, que l’influence maternelle dans l’affirmation future de leur homosexualité, est en général capitale. Par exemple, certains hommes gays ont été habillés dans leur enfance en fille par leur mère : c’est le cas de Gabriele D’Annunzio, Félix Youssoupov, Oscar Wilde, Federico García Lorca, André Gide, etc. « Lors de la naissance d’Oscar, lady Wilde n’a pas voulu accepter l’idée que le destin pût lui donner un autre garçon. Pour elle, ce second enfant est une fille et c’est en fille qu’elle l’élève : elle fait de lui sa compagne ; surtout, elle l’exhibe, le caresse, le guide comme une petite fille. Il n’a pas de jeux de garçon : ondulé, paré, parfumé et pur, il fait de la tapisserie. Pour lui, son père est laid, sale, débraillé, puant l’alcool. Quant à son frère Willie, il n’est qu’un vice incarné. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 75) ; « C’est ainsi qu’au plus secret de moi-même, dès mes premières années d’enfance, j’ai voulu imiter ma mère ; par instinct, mais aussi par orgueil, je me suis comporté en femme. » (idem, p. 80)

 

Le dressage castrateur ne se limite pas aux vêtements. Ce sont l’attitude, la gestuelle, la sociabilité, qui se coulent dans le moule maternaliste. « C’est elle qui souvent rappelait à l’ordre son fils lorsqu’il se servait de sa voix basse. » (Sandor Ferenczi concernant le cas d’une mère de fils homosexuel, « Le Rôle de l’homosexualité dans la pathologie de la paranoïa » (1911), cité dans l’ouvrage collectif L’Homosexualité de Platon à Foucault (2005) de Daniel Borillo et Dominique Colas, p. 413)

 

Les mères des personnes homosexuelles sont autant celles qui habillent leur fils en fille que celles qui les force à incarner, par purisme sexiste, l’« éternel masculin », qui ne supportent pas le moindre écart de conduite appartenant soi-disant uniquement aux membres de l’autre sexe (ex : « Les garçons, ça ne pleure pas » ; « Les filles, c’est sensible et ça ne cherche pas la bagarre »), qui sacralisent la différence des sexes de manière rigide et bourgeoise : « Elle détestait particulièrement les chochottes. » (Frédéric Mitterrand en parlant de sa mère, dans son autobiographie La Mauvaise Vie (2005), p. 89) ; « La plupart du temps ils me disaient ‘gonzesse’, et ‘gonzesse’ était de loin l’insulte la plus violente pour eux. […] Même ma mère disait d’elle ‘J’ai des couilles moi, je me laisse pas faire’. » (Eddy Bellegueule dans son autobiographie En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 30) ; etc. Et à ce titre, le jugement de Badinter « Les hommes sont plus homophobes que les femmes. » (Élisabeth Badinter, X Y de l’identité masculine (1992), p. 177) mériterait, à mon sens, d’être revu…

 

Pour continuer dans cette lancée, on observe que l’homosexualité est souvent le fruit d’une castration, d’une humiliation imposée par la maman. Par exemple, dans l’autobiographie d’Abdellah Taïa Une Mélancolie arabe (2008), Slimane, homosexuel, a été battu par sa mère, « une vieille femme autoritaire » (p. 106), durant son enfance. Dans le film « Moonlight » (2017) de Barry Jenkins, la mère de Chiron, le jeune héros homosexuel, se moque de lui et de sa « démarche » efféminée.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Cette mère incestueuse qui homosexualise, choie, et soumet, peut tout à fait être un homme, un père, ou tout simplement jouer à l’homme en s’homosexualisant. Par exemple, toujours dans Une Mélancolie arabe, Taïa se dit « protégé par un père tendre et une mère un peu sorcière. » (p. 31) Le matriarcat n’a pas de sexe ; c’est avant tout un désir machiste, incestueux, qui écoute tout mais qui n’entend rien. Qu’il soit appliqué par un homme ou femme, peu importe, finalement.

 

Il n’y a pas que les hommes réels qui pâtissent de la propagande des amazones phalliques. Le pire, c’est que ce sont aussi les femmes réelles qui sont victimes des revendications de ceux (les « féministes », les filles à pédés, les femmes lesbiennes, les mères vengeresses, les hommes et des femmes surprotecteurs) qui prétendent les défendre. Le sexisme pro-femmes ou pro-mères fait des dégâts collatéraux, et instille la misogynie dans les veines de nombreux êtres humains (futurs homosexuels ?) : « Durant ce temps, ma mère ne cesse de tisser autour de ma vie d’enfant un véritable cocon de tendresse mais se garde bien de m’élever en garçon. […] Je n’avais aucune pensée sexuelle à l’égard de l’autre sexe car, pour moi, un être féminin était neutre et je n’aurais su que faire avec lui ; toute femme, pour moi, à cette époque, était une mère. Je surpris néanmoins, un soir, à la campagne, une jeune fille qui se baignait dans un ruisseau, n’ayant pour tout vêtement que sa chemise. Je n’eus pas le courage de regarder bien longtemps et je m’enfuis chez moi pour conter, en toute sincérité mon aventure… à ma mère. C’était la première fois, au cours de mes douze années d’existence, qu’il m’avait été donné d’approcher une femme inconnue… surtout dans une tenue aussi sommaire. Ma mère me fit la morale et brossa pour moi un tel tableau physique et moral des femmes que je n’en dormis pas de la nuit : la femme, la jeune fille… êtres abjects, lâches, sans hygiène ; la nudité… quelle horreur !… surtout chez la femme, cet être perpétuellement maudit… C’est ainsi que, par suite des extraordinaires révélations de ma mère, le sexe féminin me fut à jamais interdit alors que cette même occasion aurait pu doucement me le révéler… […] Tout en me chérissant, ma mère me présentait les relations avec l’autre sexe comme un mal immoral. […] Hormis ma mère, la bonne et la cuisinière, je ne voyais jamais de femmes… et encore moins de petites filles. […] Si, dans une famille, la mère est la plus forte, les enfants se disent alors : ‘Je voudrais être une femme, pour dominer et conquérir avec ces mêmes armes.’ » (Jean-Luc, homosexuel, 27 ans, parlant de ses premières années, à 9-12 ans, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, pp. 76-78) ; « Mon père a eu une très mauvaise influence sur mon adolescence. Et ma sœur et moi, nous avons été élevées dans la haine du père. Par ma mère, d’ailleurs, qui nous a montées contre notre père. » (Germaine, femme lesbienne suisse, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta)

 
S'HOMOSEXUALISER June
 

Le problème de cette agression féministe/maternante, c’est qu’elle s’annonce sous les hospices de la douceur, de la mode, de la sensibilité, de l’écoute « participative », de l’amour, de la sécurité. « Toute ma vie des femmes auront monté la garde autour de moi. » (Pascal Sevran, Le Privilège des Jonquilles, Journal IV (2006), p. 41) ; « Les garçons manqués […] sont d’authentiques casse-cou. Moi, bien au contraire, je dois rester tranquille dans mon coin et surtout ne pas remuer trop d’air parce qu’on craint toujours qu’il m’arrive un accident. […] Ma mère est inquiète […] Mon père n’est pas en reste. Quand on se promène, je ne peux pas accélérer un tant soit peu l’allure sans que je l’entende prophétiser derrière moi : ‘Tu vas tomber’, et je tombe, en effet, comme si j’avais à cœur de lui donner raison. […] On m’élève dans du coton comme si je risquais de me briser. On veille constamment à ce qu’il ne m’arrive rien de fâcheux. Et on ne cesse de me répéter que c’est parce qu’on aime beaucoup l’enfant gâtée que je suis qu’on agit ainsi. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 51-52) La mère d’enfant homosexuel n’est pas tant violente d’avoir été sciemment méchante que d’être sincère et trop aimante. C’est la violence troublante de l’inceste, celle qu’on n’attend pas étant donné sa proximité, sa familiarité, sa beauté. « La bonne mère est naturellement incestueuse et pédophile. » (Élisabeth Badinter, X Y de l’identité masculine (1992), p. 76) ; « Jocaste a-t-elle su et voulu vivre l’inceste avec son fils ? Les femmes d’aujourd’hui veulent-elles et savent-elles ce qu’elles font en prenant la première place auprès de leur enfant ? Ont-elles connaissance de ce qu’elles déclenchent ainsi chez leurs fils, chez leurs filles ? Ces femmes qui disent le plus naturellement du monde, en parlant de leur fils ‘il fait son Œdipe’, pensent-elles une minute ‘et moi je fais ma Jocaste’ ? Si Œdipe est considéré comme le modèle universel de l’homme, Jocaste ne peut-elle pas être tenue pour le mythe éternel de la femme-mère ? » (Christiane Olivier, Les Enfants de Jocaste (1980), p. 12) Une trop grande sollicitude maternelle peut engendrer plus tard une misanthropie, un rempli narcissique d’ordre sexuel (= l’homosexualité), chez le fils surprotégé : « Lorsque j’étais enfant, nous habitions un quartier appelé Marrac ; ce quartier était plein de maisons en construction dans les chantiers desquelles les enfants jouaient ; de grands trous étaient creusés dans la terre glaise pour servir de fondations aux maisons, et un jour que nous avions joué dans l’un de ces trous, tous les gosses remontèrent, sauf moi, qui ne le pus ; du sol, d’en haut, ils me narguaient : perdu ! seul ! regardé ! exclu ! (être exclu, ce n’est pas être dehors, c’est être seul dans le trou, enfermé à ciel ouvert : forclos) ; j’ai vu alors accourir ma mère ; elle me tira de là et m’emporta loin des enfants, contre eux. » (Roland Barthes, « Un Souvenir d’Enfance », Roland Barthes par Roland Barthes (1975), p. 111)

 

Michel Schneider, dans son excellent essai La Confusion des sexes (2007), nous parle de la « politique maternaliste du non-sexe » (p. 23) que nos sociétés actuelles mettent insidieusement en place, du « maternalisme désexualisant » (idem, p. 27), celui qui nous prive de désir (du Désir) : « Les familles se structurent de plus en plus autour des femmes (en cas de séparation, l’enfant et la résidence sont presque toujours confiés à la mère). » (idem, p. 82) ; « Les mères feraient-elles des maîtres moins tyranniques que les pères ? Le pouvoir moderne serait-il moins absolu d’être exercé par des femmes ou par des hommes s’inspirant de ce qu’ils pensent être des vertus maternelles ? Mais d’où tire-t-on de l’Histoire l’idée que la politique serait une histoire d’amour, une affaire de cœur ? N’y a-t-il pas là dénégation du lien fondamental entre le pouvoir et la violence, entre la politique et la mort ? » (idem, p. 36) Éric Zemmour va le sens de Schneider quand il écrit que l’uniformisation des rapports femme-homme participe d’un même asexuation sociale à visage maternel : « Il n’y a plus d’hommes, il n’y a plus de femmes, rien que des êtres humains égaux, forcément égaux, mieux qu’égaux, identiques, indifférenciés, interchangeables. […] on suggère la supériorité évidente des ‘valeurs’ féminines, la douceur sur la force, le dialogue sur l’autorité, la paix sur la guerre, l’écoute sur l’ordre, la tolérance sur la violence, la précaution sur le risque. […] La société unanime somme les hommes de révéler la ‘féminité’ qui est en eux. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), p. 10) ; « Le patriarcat, c’est l’accumulation des petits et grands secrets, pour se forger en dehors de la mère ; le matriarcat, c’est la transparence, la mise à mort de tous les secrets, la fusion placentaire. Comme dans tout régime totalitaire, le secret, voilà l’ennemi. L’homme finit par s’y résoudre. C’est lui qui doit guérir. Qui doit se transformer. Qui doit lier désir et sentiment, sexe et famille, pulsion et fidélité. C’est l’homme qui doit devenir une femme. » (idem, p. 47)

 

Alain Finkielkraut et Pascal Bruckner, dans Le Nouveau désordre amoureux (1977), évoquent à juste titre le culte moderne non de la « Surfemme » mais plutôt du « Surhomme féminin » (p. 83). Ce n’est pas un hasard si, dans l’esprit et le discours d’un certain nombre de personnes homosexuelles, la mère est confondue avec la femme-objet macho (partiellement incarnée en la personne transsexuelle, la prostituée, ou la femme lesbienne) : « À la fête de l’Huma, j’étais à côté d’une transsexuelle, à la peau bleutée. Rapprochement inconscient avec ma mère. » (Annie Ernaux, Je ne suis pas sortie de ma nuit (1997), p. 42) ; « Lorsque j’ai eu 40 ans, elle m’a dit : ‘Maintenant, tu fais ce que tu veux, mais, surtout, ne dis rien à ton père, ne lui montre jamais que tu es comme ça, il va dire que c’est de ma faute, que je suis une prostituée. » (Brahim Naït-Balk citant sa mère, dans son autobiographie Un Homo dans la cité (2009), p. 89) ; « Je t’avais demandé ce que voulait dire le mot ‘pute’. Tu m’avais expliqué que c’était une femme qui se donnait aux hommes contre de l’argent. Et sans que j’insiste, tu as voulu préciser ce que signifiait puto, pute au masculin. Tu m’as dit que c’était de cette façon qu’un homme allait par plaisir avec un homme, mais qu’il devait payer. Je t’ai demandé pourquoi. Tu m’as dit que ces hommes-là étaient généreux. Je ne comprenais toujours pas. » (Alfredo Arias à sa grand-mère, dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), p. 161) ; « Tu me rappelais souvent que le premier mot que j’aie prononcé était ‘pute’. » (idem, p. 164) ; « Lito [une femme transsexuelle transformée en homme] avait fait converger toutes ses forces dans le but unique d’imiter sa mère. Dans l’intimité, il s’habillait comme elle. Il interprétait le répertoire lyrique qui avait fait la gloire de Katia. Elle acceptait volontiers cet hommage filial et le miroir qu’il lui tendait : elle se voyait plus jeune et, grâce à ce subterfuge, elle parvenait à se croire éternelle. » (Alfredo Arias, idem, p. 291) ; « J’avais seize ans quand ma grand-mère est venue voir ma première pièce représentée, avec les meilleures comédiens argentins. Une des vieilles comédiennes avait été sa maîtresse. » (Copi évoquant sa grand-mère lesbienne, dans l’article « Entretien avec Michel Cressole : Un mauvais comédien, mais fidèle à l’auteur » de Michel Cressole, le journal Libération du 15 décembre 1987) ; « Mamie Jeannine a divorcé lorsque mon père avait 3 ans. Elle a quitté son mari pour Jacques Larue, cet homme dont elle est tombée passionnément amoureuse. Mamie était d’une incroyable modernité ! À l’époque, ça ne se faisait pas de divorcer, ni de porter de pantalon, ou d’avoir les cheveux coupés court à la garçonne ! Mais mamie s’est toujours moquée du qu’en-dira-t-on. Elle était libre ! […] Avec mamie, on discute des heures, ‘on blague’, comme elle dit, et on rit. Des bavards invétérés ! Je l’ai convertie à la sitcom britannique hilarante ‘Absolutely Fabulous’. Une mamie branchée, croyez-moi ! D’une incroyable modernité. Parfois, on va au cinéma tous les deux. Je me souviens comme si c’était hier du jour où nous sommes allés ensemble au multiplex voir le film ‘Pourquoi pas moi’. Une comédie kitsch sur le coming out. […] Un nanar totalement oublié mais qui tient une place à part dans mon coeur tant il est lié à un moment crucial de ma vie. Mamie a adoré ! Évidemment, elle a tout compris, pas besoin de mettre des mots. Juste son regard, doux, malicieux et bienveillant, suffit à exprimer tout l’amour qu’elle me porte. Je sais qu’elle m’aime comme je suis. » (c.f. l’autobiographie Fils à papa(s) (2021) de Christophe Beaugrand, Éd. Broché, Paris, pp.36-39) ; etc.

 

L’homosexualité est bien un désir machiste peinturluré de rose, un rose souvent porté et défendu par les femmes, les mères, et les hommes faibles. « Ma mère m’a soupçonnée d’être lesbienne avant que je ne le sache moi-même. » (Lidwine, femme lesbienne de 50 ans, dans l’essai Se dire lesbienne (2010) de Natacha Chetcuti, p. 67) ; « Elle passait la soirée chez la voisine. Elle rentrait ivre avec la voisine, elles se faisaient des blagues lesbiennes ‘Je vais te bouffer la chatte ma salope’. » (Eddy Bellegueule à propos de sa mère, dans son autobiographie En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p.66). Et ce désir machiste n’est pas réellement sexué, puisqu’il concerne aussi les femmes lesbiennes, niées dans leur féminité et masculinisées, quelque part : « Nous autres voulons dans notre folie faire de la femme un instrument de pensée logique, nous lui apprenons tout ce qui est possible. Je trouve cela catastrophique. Nous masculinisons les femmes de telle sorte qu’à la longue la différence sexuelle et la polarité disparaissent, que nous voulions tant les masculiniser qu’avec le temps la différence entre les sexes, la polarité disparaîtra. Dès lors, le chemin qui mène à l’homosexualité n’est pas loin. Nous masculinisons également trop notre jeunesse. Il est catastrophique qu’un jeune soit raillé au-delà de la normale parce qu’il est amoureux d’une fille, que pour cette raison on ne le prenne pas au sérieux, qu’on le prenne pour un faible. ‘Il n’y a que des amitiés de garçon. Ce sont les hommes qui décident sur terre’, lui dit-on. L’étape suivante, c’est l’homosexualité. J’estime qu’il y a une trop forte masculinisation dans l’ensemble du mouvement[nazi], et que cette masculinisation contient le germe de l’homosexualité. » (Himmler, cité dans l’essai Le Rose et le Brun (2015) de Philippe Simonnot, pp. 260-263) ; « Je suis arrivée au pensionnat à l’âge de 14 ans. J’étais très naïve. Et je me suis retrouvée très tôt face à ces problèmes. Et j’ai été choquée. Il ne se passait que ça autour de moi, et je ne voulais pas le voir. Et j’en étais choquée. Depuis la surveillante qui couchait avec la surintendante, jusqu’aux élèves qui partageaient ma chambre, il n’y avait que ça autour de moi. » (Germaine, femme lesbienne suisse, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta) ; etc.

 
 

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Code n°158 – Scatologie (sous-codes : Pipi / Caca)

scatologie

Scatologie

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

« Caca ?? Oh quelle horreur !!! ». C’est justement la réaction que je n’attends pas de vous, chers lecteurs, face à ce code pipi/caca, qu’on a tendance à dénigrer, à tourner en ridicule ou en blague graveleuse, à étouffer avec nos émotions, avant même d’avoir compris qu’il s’analysait. Parler de matière fécale n’est ni merdique, ni affreux, ni sale, ni suspect, ni « mal ». Le mot n’est pas la chose, ni même le goût de la chose.

 

Je définis souvent le désir homosexuel comme la peur d’être unique, donc la difficulté à accepter son propre corps… ou son corps propre (ça marche dans les deux sens !) c’est-à-dire non-sale. Avec l’omniprésence de la scatologie dans les fictions traitant d’homosexualité, on est au cœur de cette problématique de l’unité. La régression au stade infantile de l’analité, avant d’être jugée moralement « choquante », « ultra minoritaire » (comprendre « insensée » pour les gens de mauvaise foi), ou « intentionnelle » (comprendre « géniâââle » pour l’élite bobo), dit simplement chez la majorité des personnes homosexuelles – y compris celles qui sont très propres sur elles, qui se disent « hors-milieu », et qui haïssent la grossièreté ou la saleté ! – , un éloignement du Réel et du corps. Dites-vous une chose : au-delà des intentions et de l’humour, quand on se fait chier ou quand on fait chier ses personnages, c’est que vraiment, au bout du compte, on se fait beaucoup plus chier qu’on n’imagine ! La scatologie, ce n’est pas autre chose que l’expression voilée et innocemment désespérée de l’ennui.

 

Il existe dans l’usage de la scatologie une revendication légitime du droit à connaître les merdes de l’existence. Certaines personnes homosexuelles demandent en effet à la société surprotectrice qui les a gavées pourquoi, depuis leur enfance, elle leur a barré l’accès à la merde (mort, privations, risques, efforts, combats, interdits, rappel des limites et des manques, etc.), celui qui leur aurait permis de comprendre que la vie est plus forte que la mort, qu’elle a un sens, et que ce sens est beau. Arrivées à l’âge adulte, leur quête de la merde se fait alors plus autoritaire… et s’exprime parfois radicalement par le désir de la produire elles-mêmes et de la goûter ! (on appelle cela la coprophagie) Sans aller jusqu’à ces extrêmes, et quand leur esprit romantique impose la décence et le refus de la saleté, elles en restent généralement à la frontière du fantasme de merde légèrement actualisé (humour « pipi caca » ou « en dessous de la ceinture », saleté couplée paradoxalement à une scrupuleuse coquetterie, focalisation sur le porno, grossièreté langagière, dépendance au sexe et aux drogues, etc.).

 

À travers le traitement de la scatologie, les personnes homosexuelles désirent finalement montrer la merde qui se cache derrière le maquillage social (c’est pourquoi elles présentent souvent la blancheur comme perdue ou trompeuse), signaler que ce maquillage est lui-même de la merde, ou que la merde proprement dite n’est pas plus méprisable que celui-ci puisqu’elle peut embellir et dissimuler une réalité sociale jugée insupportable.

 
 

N.B. : Je vous renvoie aux codes « Blasphème », « Humour-poignard », « Éternelle jeunesse », « Haine de la beauté », « Adeptes des pratiques SM », « Chiens », « Train », « Obèses anorexiques », « Homosexualité noire et glorieuse », « Cannibalisme », « Vampirisme », « Mort », « Parodies de Mômes », « Artiste raté », à la partie « Chocolat » du code « Bonbons », et à la partie « Kitsch » du code « Fan de feuilletons », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 
 

a) L’Éloge homosexuel mi-ironique ni-sérieux de la pisse et de la merde :

 

B.D. "P'tite Blan" de Blandine Lacour

B.D. « P’tite Blan » de Blandine Lacour


 

Dans les fictions traitant d’homosexualité, cela pourra surprendre, mais il y a énormément d’occurrences au pipi et au caca : cf. le film « Kakaphony » (2007) de Ricardo Rojstaczer, le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, le film « The Dead Man 2 : Return Of The Dead Man » (1994) d’Aryan Kaganof, la pièce Des Bobards à maman (2011) de Rémi Deval (avec la référence au caca), la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard (avec la référence au caca), le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (proposant un spectacle de Chantal Goya version scato, avec Mr Trouducou et Mr Vomi), le roman La Vie est un tango (1979) de Copi (avec la référence à la pisse), la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali, le film « Aids Conference Cocksucker » (2009) de Charles Lum (se déroulant dans des toilettes), le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar (avec le vomi), le film « Musée haut, Musée bas » (2007) de Jean-Michel Ribes (avec le duo efféminé Sulky et Sulku), le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven, la pièce Fatigay (2007) de Vincent Coulon, la chanson « Piss Factory » de Patty Smith, la pièce La Femme assise qui regarde autour (2007) d’Hedi Tillette Clermont Tonnerre, le one-woman-show Vierge et rebelle (2008) de Camille Broquet, le film « Another Gay Movie » (2006) de Todd Stephens, le film « Adam et Steve » (1995) de Craig Chester, le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell, le film « Urinal » (1988) de John Greyson, le film « O Fantasma » (2000) de João Pedro Rodrigues, le film « World And Time Enough » (1994) d’Éric Mueller, la comédie musicale La Bête au bois dormant (2007) de Michel Heim, le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, les poèmes « Polvo », « (Estado y soledad) » et « Nelson Vive » de Néstor Perlongher, la chanson « Un Enfant de la pollution » de Ziggy dans le spectacle musical Starmania de Michel Berger, le film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini (avec l’artiste faisant pipi sur sa toile), le one-(wo)man-show Le Jardin des dindes (2008) de Jean-Philippe Set, la pièce Ubu Roi (1896) d’Alfred Jarry (avec le « Merdre ! » d’ouverture), la pièce Dépression très nerveuse (2008) d’Augustin d’Ollone, la pièce Howlin’ (2008) d’Allen Ginsberg, le film « Je t’aime moi non plus » (1975) de Serge Gainsbourg (avec les éboueurs homosexuels Krassly et Padovan), le film « Les Nuits fauves » (1991) de Cyril Collard, le film « Gespenster » (2005) de Christian Petzold (avec l’éboueuse lesbienne), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, la pièce Loretta Strong (1974) de Copi, la pièce Démocratie(s) (2010) d’Harold Pinter (avec des scènes de coprophagie), la pièce Le Gai Mariage (2010) de Gérard Bitton et Michel Munz (avec la merde de chien mise sur le paillasson suite à un PaCS), le film « La Parade » (2011) de Srdjan Dragojevic (avec la scène de diarrhée de Rocco), la pièce Drôle de mariage pour tous (2019) de Henry Guybet (avec les rouleaux de PQ marrons de Marcel), etc.

 

Film "O Fantasma" de João Pedro Rodrigues

Film « O Fantasma » de João Pedro Rodrigues


 

Il n’y a qu’à prêter l’oreille à ce que disent les héros homosexuels pour voir la place prédominante que prend la scatologie dans les créations artistiques homo-érotiques : « Ça sent le vomi, ici ! » (Jean, l’un des héros homosexuels de la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Maintenant, avec tous les étrons qu’on déverse dedans, elle [« el Riachuelo », la rivière autour de laquelle est construite la ville de Buenos Aires] a une vraie couleur de merde. » (Luisito dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 225) ; « Chaos, chaos, ca, ca, ca, ca, ca… » (cf. la chanson « Désenchantée » de Mylène Farmer) ; « Je ne veux pas me laver. » (Irina dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) ; « J’aime la salade, le caca, et le poisson. » (Érik Satie dans la pièce Érik Satie… Qui aime bien Satie bien (2009) de Brigitte Bladou) ; « Elle a une bonne odeur, cette glaise. […] Il y a du plaisir à devenir de la bouillie. » (Luca, le héros homo du roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 13) ; « Vous tenez à cette crasse. Elle fait partie de vous. » (le narrateur parlant de lui-même en se vouvoyant, dans le roman N’oubliez pas de vivre (2004) de Thibaut de Saint Pol, p. 172) ; « J’arrive escorté de mouches. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; « Des geysers de vomi et de merde… Qu’est-ce que je fous ici ? » (idem) ; « Je faisais caca. » (Benjamin, l’un des héros homosexuels, dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit) ; « Moi, la merde, justement, ça me connaît. » (André, homosexuel, dans l’épisode 369 de la série Demain Nous Appartient diffusé 2 janvier 2019) ; etc.

 

Certains personnages gays et lesbiens, alors qu’on ne s’y attend pas du tout, nous offrent des grands moments de poésie : « Si je ne lève pas le cul, je vais me faire caca dessus. » (Bernard, le héros homosexuel de la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Attends : j’ai envie d’aller aux toilettes. » (l’un des héros de la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) ; « Je vais aux toilettes. » (Evita, l’héroïne de la pièce Eva Perón (1969) de Copi) ; « Oh, j’ai lâché un pet ! Pourvu qu’ils m’aient pas entendu ! […] Je vais me chier dessus. Je peux pas me retenir. » (un des personnages de la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi) ; « Sur vos tombes, j’irai cracher. Chacun, je les souillerai de mes déjections de pédé. » (Luca dans le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès) ; « Excusez-moi, il faut que j’aille chier. Pardon… que je me repoudre le nez. » (la mère jouée par le travesti M to F David forgit, dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show, 2013) ; « Je vous couvre de caca ! » (Philippe, le héros homosexuel de la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, Smith, le héros homosexuel, marche sur une merde ; un peu plus tard, il fait à nouveau preuve de vulgarité scatologique (… et misogyne) : « J’ai envie de pisser comme une femme enceinte. » Dans le film « Como Esquecer ? » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, Antonia, l’ex de Julia, est traitée ironiquement de « poubellologue ». Dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, la membre du jury Mlle Rebecca Lynn réclame sans cesse « sa pause caca » : « T’as aussi besoin de chier un bon coup. » conseille-t-elle à un de ses collègues. Dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, le puissant poison offert par Dargelos à Paul est une boule qui a exactement la forme d’un étron déféqué : « Tous se taisaient. Cette boule imposait le silence. Elle fascinait et répugnait, à la manière d’un œuf de serpent qu’on croit formé d’un seul reptile et où l’on découvre plusieurs têtes. Elle répandait une grande odeur de peste et de géranium. » Dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, le spectateur trouve son compte question scato : Prentice, le jeune auto-stoppeur, dans un show de danseur, doit pisser sur scène comme un geste « artistique » commandité par son chorégraphe ; et Dotty, l’héroïne lesbienne, chie dans le bidet du père de Prentice pour se venger de son soi-disant « machisme ». Dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012), Didier Bénureau rentre dans la peau d’un homme-adulte, Jeanjean, qui déblatère ses délires scatologiques : il joue avec ses excréments et en fait des petits personnages (par exemple, il a sculpté un Louis XIV en caca). Un autre des personnages que joue Bénureau est un gars homosexuel qui, au moment de faire l’amour avec son amant, lâche une caisse : « Dans le canapé, j’ai fait un pet. » Dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, Marie-Ange chante la nécrophilie et la scatophilie. Dans la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu, Max, le héros homo, décide de porter un rouleau de papier toilette autour du cou, en guise de collier. Dans le film « À trois on y va ! » (2015) de Jérôme Bonnell, c’est quand Michel, en couple avec Charlotte, et l’amant secret de Mélodie, se retrouve aux toilettes que le couple lesbien Charlotte/Mélodie se forme dans la cuisine. Et un peu plus tard, quand il flâne dans la rue, il marche dans une crotte de chien. Dans la pièce L’Héritage était-il sous la jupe de papa ? (2015) de Laurence Briata et Nicolas Ronceux, du cercueil du père de Vanessa, mais aussi de Vincent et Nicolas, les deux frères et amants homosexuels, surgit un gros pet : « Papa pète encore. C’est vrai qu’il a toujours aimé péter. » Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, c’est au moment où Thérèse « flashe » sur Carol dans le magasin de jouets où elle travaille, qu’elle se fait interrompre par une cliente qui lui demande : « Où sont les toilettes ? » pour sa jeune enfant. Dans l’épisode 4 de la saison 3 de la série Black Mirror (« San Junipero »), Kelly et Yorkie, les héroïnes lesbiennes, découvrent leur homosexualité dans les toilettes de la boîte. Dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, Jacques vante la « baise dans les chiottes » : « Que ça pue la pisse, franchement, on s’en tape ! ».

 

Sans en avoir trop conscience, le héros homosexuel affiche qu’il se prend pour de la merde : « Moi, si je me mets à nue, je peux faire une pub pour Action Contre la Faim. Avec des mouches autour des yeux. » (Shirley Souagnon dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014).
 

Par ailleurs, beaucoup plus trivialement, l’identification du héros homosexuel à une merde traduit une homophobie, en général exprimée entre personnes homos ou entre (futurs) amants : « Pauvre merde. » (Barthélémy Vallorta, le héros homo, s’adressant à son amant Hugo Quéméré, dans l’épisode 441 de la série Demain Nous Appartient diffusé sur TF1 le 12 avril 2019)
 
 

b) « Ceci est mon caca, livré pour vous. Ceci est ma pisse, versée pour vous. » (l’androgyne)

Dans les fictions homosexuelles, la merde est en général magnifiée en étant juxtaposée à la beauté plastique, au confort bourgeois, à la préciosité artistique, à l’humour camp. Et pour le coup, elle sera niée par un procédé stylistique très apprécié des créateurs homosexuels : l’inversion. « Eh oui ! Même Marilyn faisait caca. Ça casse le mythe. » (Lourdes, l’actrice obèse déguisée Marilyn Monroe, dans la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier) ; « La Mylène, elle est pure ! Elle fait pas caca ! » (Tom, le fan de Mylène Farmer, dans la pièce Et Dieu créa les fans (2016) de Jacky Goupil) ; « Son visage et ses beaux cheveux blonds étaient couverts d’excréments. » (cf. la description de la belle Truddy dans la nouvelle « Les Potins de la femme assise » (1978) de Copi, p. 33) ; « Suppôt de Satan ! Étron de Belzébuth ! » (le Père 2 s’adressant à son futur gendre, dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud) ; etc. Par exemple, dans le film « Rose et Noir » (2009) de Gérard Jugnot, on assiste à une scène de diarrhée épique dans laquelle Saint-Loup, le couturier homosexuel pourtant très précieux et sophistiqué, pète et chie comme un gros porc dans ses latrines. Dans le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto, on nous montre l’ange qui défèque. Dans le film « Entre Tinieblas » (« Dans les ténèbres », 1983) de Pedro Almodóvar, la jolie chanteuse de cabaret, Yolanda, est filmée en train de chier dans les toilettes d’un appartement en bazar. Dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, tous les personnages misent sur leur apparence extérieures distinguée… pour finir par la détruire par la grossièreté : par exemple, Jules, l’écrivain homo dandy, se met à jurer comme un charretier, en gratifiant le public de gros mots ; Lucie, la diva-chanteuse gracieuse chante « Va chier !! ». Dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., Jonathan, le héros homo qui se dit pourtant ultra-maniaque, très sensible aux odeurs (il veut toujours avoir une haleine fraîche), se place en spectateur de latrines de son amant Matthieu qui prend sa douche à côté de lui (ce dernier lui fait la remarque qu’« il a fait caca rapidement »). Jonathan prie pour que, suite à son passage aux toilettes, « il n’y ait pas d’odeurs ».

 

Le caca et le pipi, à force d’être mentalement poétisés, finissent, grâce à la métaphore gastronomique filée du chocolat ou de la friandise, par perdre leur puanteur et leur caractère repoussant. Certains héros homosexuels prétendent même les ingérer et les boire avec délectation ! : « Ses lèvres – je veux dire son anus – [étaient] semblables à un beignet au chocolat » (la description de Majid, l’homme-pipi des toilettes publiques, dans la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 83) ; « En attendant que ça vienne, je triturais mon petit robinet, le recouvrant de la peau des pruneaux ou au contraire l’étirant comme une guimauve. » (le narrateur de la nouvelle « La Carapace » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 13) ; « Terrorisé, je m’imaginais prisonnier comme une guêpe dans la main d’un géant, Neptune coprophile régnant au fond de la fosse. » (idem, p. 11) ; « Sers-le-nous [le Rat] avec une sauce que tu feras avec ton urine et les excréments battus à la neige ! » (la Reine à la Princesse, dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « Vidvn, qui était de toute évidence ivre, criait pipi ! caca ! en riant et se soulageant sur Mimile qui suçait ses excréments et son urine. » (le rat Gouri, le narrateur du roman La Cité des Rats (1979), p. 110) ; « La jeune prostituée pissait sur le trottoir (pour ce faire, elle avait soulevé sa mini-jupe en lamé, elle n’avait même pas de caleçon, le petit caniche léchait son urine dans le caniveau). » (cf. la nouvelle « Madame Pignou » (1978) de Copi, p. 51) ; « La grande Allemande était comme en état de ravissement. Elle sentait la chaleur de cette pisse de femme qui coulait sur sa bouche, et le goût aussi, puisqu’elle entrouvrait de temps en temps ses lèvres pour en boire un peu, avec sa langue, comme si elle lapait. Elle faisait aussi de petits mouvements de succion, en la reniflant comme une animale. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 108) ; etc. Par exemple, dans la pièce Comme ils disent (2008) de Christophe Dauphin et Pascal Rocher, la mousse au chocolat que le couple homosexuel déguste est comparée à un saladier de merde.

 

Les excréments sont à ce point déshumanisés par l’art et les intentions qu’ils placent le personnage qui les a produits (souvent l’androgyne, le transsexuel, ou l’enfant asexué) en Créateur tout-puissant égalant Dieu, et ayant l’honneur de siéger sur le trône « sacré » des toilettes : cf. le roman Notre-Dame des Fleurs (1944) de Jean Genet (où scatologie et spiritualité sont catalysés par le personnage mi-prostituée mi-christique de « Divine »), le film « Pink Flamingos » (1972) de John Waters (avec le travesti « Divine » avalant des crottes de caniche), la nouvelle « Adiós A Mamá » (1981) de Reinaldo Arenas, le film « Salò O Le 120 Giornate Di Sodoma » (« Salò ou les 120 journées de Sodome », 1975) de Pier Paolo Pasolini, etc.

 

Les toilettes se transforment en sanctuaire : « Elle passa sa nuit sainte dans les latrines. » (cf. le poème « Les Premières communions » (1869-1872) d’Arthur Rimbaud) ; « Il croit qu’il est devenu Jésus-Christ et il trouve normal que les bonnes sœurs viennent le changer quand il pisse sur lui ou lui donner de la nourriture d’enfant à la petite cuillère. Il a les stigmates dans les mains et les pieds que les bonnes sœurs nettoient bien à fond avec de l’alcool et couvrent de gazes. » (le narrateur homo parlant de son amant Pietro, dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 94) ; « Le trottoir, c’est mon Royaume ! Sur le trottoir, je suis née, la pissoire c’est mon Palais. » (Fifi dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Fut un temps, j’étais Dame Pipi. » (Marina, la mère du héros homosexuel Max, dans la pièce Des Bobards à maman (2011) de Rémi Deval) ; etc.

 

Par exemple, dans la chanson « Toi jamais toujours » d’Étienne Daho, il est question d’une « pissotière sacrée ». Dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, le caniche et le fox-terrier pissent contre l’autel de la Sainte-Chapelle (p. 86). Dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, Omar explique à son amant Khalid que le pipi aurait des vertus curatives (il accélèrerait la cicatrisation des plaies) ; Khalid demande alors très sérieusement à Omar s’il peut pisser sur lui pour le guérir, et ce dernier accepte, comme un magnifique geste d’amour salvateur.

 
 

c) Pisse & Love :

Film "La Mauvaise Éducation" de Pedro Almodovar

Film « La mauvaise éducation » de Pedro Almodovar


 

Justement, venons-en à « l’amour » ! Parfois, la scatologie est présentée par les personnages homosexuels comme la manière idéale d’exprimer la sensualité homosexuelle, la beauté de l’union génitale entre semblables sexués, la fougue naturelle et violente des passions : « Nous sentions la sueur, nous sentions la pisse, nous sentions le foutre et la merde. » (Pretorius, le vampire homosexuel de la pièce Confessions d’un vampire sud-africain (2011) de Jann Halexander) ; « Le petit François se mit à pisser sur le petit Ludovic. » (cf. la nouvelle « Une Langouste pour deux » (1978) de Copi, p. 81) ; « Par la passion et par le travail qu’elle avait fait entre mes fesses, mon endroit s’était éveillé à des chaleurs inattendues. N’ayant jamais été si bien traitée, cette voie se mit à me procurer des sensations aussi inconnues qu’étranges, proches de celles que j’éprouvais habituellement seulement avec mon ventre. […] Elle me mit dans les fesses son doigt le plus petit qu’elle avait préalablement mouillé. Je m’aperçus qu’en faisant cela elle comblait chez moi comme un manque, et que le travail qu’elle avait fait avec sa bouche appelait cet achèvement. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 67) ; « J’aime une femme pas lavée, plutôt sale même. Lorsqu’elle est lavée, tout son meilleur est parti. » (idem, p. 72) ; « Marie fut prise d’une envie pressante. La bonne ayant le même besoin, j’en fus prise à mon tour. J’ai remarqué que souvent lorsque qu’une commence toutes suivent. Nous restâmes assez groupées malgré la situation, et c’est presque côte à côte que nous dûmes nous satisfaire, en camarades, comme dans ma jeunesse quand, avec des filles de mon âge, nous le faisions sans malice. Riant de bon cœur, nous pissâmes, puis, soulagées, nous reprîmes notre route. » (Alexandra, Marie, et sa bonne, op. cit., p. 114) ; « La chasse d’eau, c’est mon éjaculation. Dès qu’un beau gosse me sort sa jolie queue molle et commence à la manipuler, je gicle. […] J’aime qu’on me frappe, qu’on me pisse dedans, qu’on me chie dessus, que le sperme asperge l’émail de mon palais. Surtout quand les mecs ont la chiasse. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 82) ; « Quant à moi, rien ne me fait jouir de la chasse comme un beau pet tonitruant émis à contretemps, suivi d’un long étron qu’on largue en plein milieu du trou dans un clapotement vif éclaboussant les fesses d’un conspirateur heureux de sa délivrance. » (idem, p. 86) ; « Majid rapplique et s’enferme avec moi. Il ouvre au maximum la fermeture éclair de son bleu sous lequel il ne porte aucun sous-vêtement. Il sort son tuyau, active sa pompe et me lèche consciencieusement toutes les coulures encore tièdes, en compressant sa queue brûlante contre le marbre froid de mes cloisons. » (la description de Majid, l’homme-pipi des toilettes publiques, op. cit., p. 83) ; « Je veux manger vos excréments. » (Valmont s’adressant à Merteuil, dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller, mise en scène en 2015 par Mathieu Garling) ; etc.

 

Il est courant qu’homosexualité et scatologie s’agencent symboliquement. Par exemple, dans la pièce Arlequin, valet de deux maîtres (2008) de Goldoni, le travestissement et le changement de sexe sont associés au caca. Dans le film « Les Meilleurs amis du monde » (2009) de Julien Rambaldi, la scène des toilettes laisse imaginer l’espace d’un instant une aventure homosexuelle entre Max (Marc Lavoine) et Jean-Claude (Pierre-François Martin-Laval) : « Fais pas ta chochotte ! » dit Max avant d’installer de force son ami sur la cuvette de ses nouvelles chiottes High Tech. Dans la pièce Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy, le personnage de Cosette (joué par un comédien homme) affirme vouloir être proctologue plus tard. Dans la nouvelle « La Carapace » (2010) d’Essobal Lenoir, le jeune protagoniste aime regarder les ouvriers de la fabrique de tuiles se baigner dans la rivière ou pisser (p. 15) : cela provoque en lui un émoi homosexuel précoce.

 

Cependant, une fois passé le fantasme amoureux ou littéraire, l’engouement scatologique et urophile du héros homosexuel perd assez vite sa magie et se confronte à sa propre finitude : la merde ne se ravale pas et ne se recycle pas. En toile de fond, l’éloge inversante de la pisse et du caca indique chez lui une peur inconsciente de la castration et de la sexualité : « Il y avait seulement une espèce de blessure à la place, dont dégouttait du sang, comme si on venait de lui couper son tuyau. […] J’en conclus que les pédés sont une race inférieure de gens, qui n’ont pas de queue et qui sont obligés de se cacher pour pisser comme s’ils chiaient […] » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 85)

 
 

d) Les toilettes publiques : lieu privilégié du rencard homosexuel

Film "I Think I Do" de Brian Sloan

Film « I Think I Do » de Brian Sloan


 

Fréquemment dans les fictions, les rencontres amoureuses homosexuelles ont lieu aux toilettes communes, dans des endroits sordides comme les vespasiennes, les aires d’autoroute, les parkings, les parcs, les quais désertés, les backrooms, les cabines de saunas, les lieux publics du passage furtif : cf. le film « Vacationland » (2006) de Todd Verows, le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto (commençant précisément par une scène de pissotière), le roman Les Silences de Colonel Bramble (1918) d’André Maurois (également dans les pissotières), le one-woman-show Betty Speaks (2009) de Louise de Ville, le film « Dérive » (1983) d’Amos Gutmann (où Robbie, le héros homosexuel, rencontre un amant dans les toilettes), la B.D. Le Petit Lulu (2006) de Hugues Barthe (avec les rendez-vous anonymes dans une pissotière), le film « Get Real » (« Comme un garçon », 1998) de Simon Shore (avec la scène de drague gay dans les toilettes d’un parc), le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise éducation », 2003) de Pedro Almodóvar (Ignacio et Enrique sont surpris dans les toilettes de leur pensionnat), le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau (se déroulant dans les toilettes d’une gare), le film « Mauvaises fréquentations » (2000) d’Antonio Hens, le film « Taxi Zum Klo » (1980) de Frank Ripploh, le film « Love And Deaf » d’Adam Baran (ayant lieu dans des toilettes), le film « Honeypot » (2010) de Nghi Huynh (avec la scène dans une pissotière), le film « Ce n’est pas un film de cowboys » (2012) de Benjamin Parent (se déroulant entièrement dans des toilettes d’un collège), le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche (Adèle se déclare pour la première fois à une fille dans les toilettes), le film « Fucking Different XXX » (2012) de Bruce LaBruce et Émilie Jouvet, etc. Dans le film « Week-end » (2012) d’Andrew Haigh, la première fois que Russell et Glen se rencontrent, c’est dans les toilettes d’une boîte gay. Dans le film « Atomes » (2012) d’Arnaud Dufeys, Hugo, éducateur de 34 ans à l’internat, voit son quotidien perturbé par Jules, un adolescent provocateur, avec qui il flirte dans les sanitaires communs. Dans le film « Free Fall » (2014) de Stéphane Lacant, Marc et Engel, pourtant en couple régulier, font l’amour dans les WC d’une discothèque homo.

 

Les toilettes publiques semblent être l’anti-chambre du paradis artificiel de la drague homosexuelle : « Pourquoi les femmes vont toujours aux toilettes par deux ? » (Casimir dans la pièce Casimir et Caroline (2009) d’Ödön von Horváth) ; « Tu me parles de misère, mais est-ce que tu connais la terre ? La terre de la pissotière, tu en connais l’odeur, ma mère ? » (Lou à Solitaire, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Tes pédés, c’est des pompes à chiottes ! Des pompes à chiottes ! T’entends ? » (Vincent à Emmanuel, dans le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta, p. 178) ; « Qui donc restaurera la mémoire des vespasiennes ? » (le narrateur homosexuel dans la nouvelle « La Chambre de bonne » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 56) ; « Je vais faire la seule pissotière intéressante qui reste dans le quartier, place Saint-Sulpice. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 158) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan, Catherine et Chloé se rencontrent dans les toilettes, avec le désespoir similaire d’être abandonnées par les hommes. Dans le film « Ellas Se Aman » (2008) de Laura Astorga Carrera, lorsque Estella et Rosario se retrouvent par hasard dans les toilettes de l’usine textile où elles travaillent, elles sont immédiatement prises pour des lesbiennes. Dans la toute première scène du film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye, les deux amants homosexuels se cherchent des toilettes pour pisser ensemble. Dans son roman L’Armée du salut (2006), le romancier marocain Abdellah Taïa décrit ce qu’il appelle « la sexualité poétique des pissotières ». Dans le film « Ander » (2009) de Roberto Castón, José et Ander font la première fois violemment l’amour (par sodomie) dans les toilettes, un jour de mariage. Dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel raconte comment il a été en galère de papier toilettes à la piscine alors qu’il avait fini de chier : « Il s’en passe des choses aux toilettes. » Un peu plus tard, le délire scato se poursuit lorsqu’il a la courante en plein séjour à New York : « Quand on dit que les gays chient des paillettes, je peux vous dire que c’était pas le cas. »

 

Plus profondément, le fait que beaucoup de rencontres homosexuelles fictionnelles (et souvent réelles !) aient lieu dans les toilettes rappelle les nombreuses confluences qui existent entre la pratique homo et les vanités humaines, l’inutilité, la nullité (l’amour homo, concrètement, « fait chier »), la laideur, l’insalubrité, l’infidélité, le libertinage, la déchéance, la prostitution, voire le viol et l’inceste. « Suis-moi aux toilettes. Si tu veux une sucette, je veux être une traînée. » (Paul, l’un des héros homos du film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « La première fois que je l’ai fait, c’était pendant la grossesse de ma femme.  Il y avait une réunion de professeurs, à New York. Ma femme ne se sentant pas bien, j’y suis allé seul. Et dans le train, j’y ai pensé. J’y pensais, j’y pensais pendant tout le voyage. Et peu après mon arrivée, j’avais emballé un mec dans les toilettes de la gare. » (Hank, l’un des héros homos du film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; « L’endroit le plus sûr, paraît-il. » (Harold, le héros homo parlant des toilettes… pour planquer son « herbe », idem) ; « Sur les marches qui mènent aux chiottes de la gare du Nord, je rencontre H. Il a un air triste, sa tête retenue sur ses deux mains emballées dans deux gros gants de ski, assis sur les marches. Je passe deux fois devant lui. Une première fois en allant aux pissotières. De l’ouverture à la fermeture de la gare, y a des hommes, de tous âges, de toutes origines qui se branlent lamentablement, debout, dans l’odeur de pisse et de foutre, en matant en coin les bites des autres. On dirait des puceaux, aussi fébriles que surexcités. Venir ici me désespère autant que ça me réjouit. » (Mike, le narrateur homosexuel du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 59) ; « Je parie que dès que ça sent la merde, tu bandes. » (Mike, le héros homophobe s’adressant à Johnny, le héros gay, un peu avant de le poignarder, dans le film « Children Of God », « Enfants de Dieu » (2011) de Kareem J. Mortimer) ; « Regarde-moi ce tas de merde. » (Grand-Guy désignant un homosexuel à terre qu’il vient de passer à tabac, dans le film « Le Français » (2015) de Diastème) ; « Je fais la chasse aux pigeons dans les toilettes des gares. » (Herbert, homosexuel, dans la pièce Le Cheval bleu se promène sur l’horizon, deux fois (2015) de Philippe Cassand) ; « On l’a retrouvé dans les toilettes d’un bar à Londres. » (Hall parlant de son frère homo Arthur décédé, dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018) ; etc. Par exemple, dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, la mère de Guillaume, une grande bourgeoise distinguée et vulgaire à ses heures, chie devant son fils. Dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, Jean tabasse et tue ses clients dans les toilettes de la gare.

 

La scatolophilie homosexuelle est en réalité l’homophobie. Par exemple, dans l’épisode 2 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Éric, le héros homo, s’est sali l’arrière du pantalon de boue, et tout le monde se moque de lui : « On dirait qu’il a chié dans son froc. » (Otis, son meilleur ami). Dans l’épisode 4 de la saison 1, il exerce le métier de « promeneur de chiens » et se plaint de devoir ramasser les crottes des 6 chiens qu’il tient en laisse. Adam, son futur amant, l’humilie pour cela : « Tu sens pas comme une odeur de merde de chien ? » Dans l’épisode 6 de la saison 1, il dit qu’« il en a juste vraiment marre que tout le monde le traite comme une merde. »
 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) L’Éloge homosexuel mi-ironique ni-sérieux de la pisse et de la merde :

Le rapprochement des membres de la communauté homosexuelle à la scatologie ne manquera pas de nous étonner, de nous amuser, voire de nous choquer tant elle paraît, à bien des égards, insultante, puante (c’est le cas de le dire !), et hallucinante. Car si je demande à n’importe quelle personne homo de mon entourage si elle aime le caca, il y a fort à parier qu’elle me rira au nez, et qu’elle niera son appétence pour la scatologie ! « La plupart des lieux de prédilection fréquentés par les homosexuels étaient urbains, civils, sophistiqués. Le scénariste américain Ben Hecht, à l’époque correspondant à Berlin pour une multitude de journaux des États-Unis, se souviendra longtemps d’y avoir croisé un groupe d’aviateurs, élégants, parfumés, monocle à l’œil, bourrés à l’héroïne ou à la cocaïne. Les hommes s’habillaient en femmes et les femmes en homme, travestis ou non. On pouvait fouetter ou se faire fouetter, sucer, inonder de pisse ou de merde, étrangler jusqu’à un fil de la mort. » (Philippe Simonnot parlant de la libéralisation des mœurs dans la ville nazie berlinoise des années 1920-30, dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 30) La régression au stade anal (phase du développement psychosexuel de l’enfant décrite par la psychanalyse, au moment où celui-ci apprend à être propre, à se maîtriser, et à connaître les limites de son corps) n’est pas spécifiquement homosexuelle – même si elle est assez marquée dans le désir homosexuel –, et prend des formes très diverses qui n’apparaissent pas d’emblée comme repoussantes ou sales (je pense à l’humour pipi-caca, aux « blagues de cul » répétées, à l’art pacotille du kitsch et du camp, à certaines pratiques sexuelles proches de la bestialité, au voyeurisme, au fétichisme, à l’exhibitionnisme, à l’addiction au sexe et aux drogues, etc.). Il y a mille et une manières d’être scato, d’être impur, et de se justifier d’aimer la merde… même si tout cela prend l’apparence anodine et rigolote du jeu ou de l’amour.

 

Par exemple, autour de moi, j’ai des amis homosexuels, maintenant adultes, qui m’ont avoué qu’ils ont fait pipi au lit jusqu’à l’âge de 10-12 ans. Je sais que ce ne sont pas des cas isolés : « Il m’arrivait de mouiller mon lit en éprouvant le sentiment agréable que je me trouvais aux W.-C. » (Jean-Luc, homosexuel de 27 ans, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 76)

 

Le goût adulte pour la scatologie peut être la conséquence d’une éducation parentale où le corps et la sexualité ont été montrés comme sales, honteux, impurs, interdits, inexistants : « On se bornait à m’inciter à la pudeur en me disant ‘cache tes fesses’. Il était donc englobé dans la région qui servait aux excrétions, et comme tel assimilé à un endroit peu ragoûtant, voire malpropre, même si je venais de me laver. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 108) Par exemple, l’écrivain cubain Reinaldo Arenas raconte qu’il a vu que sa grand-mère – dont il était très proche – faisait « pipi debout ».

 

Dans leur quotidien, certaines personnes homosexuelles ont réellement des pratiques scatologiques (je ne traiterai pas ici des rapports sexuels anaux, ni de la place importante de la sodomie, et donc de l’anus, dans les coïts homosexuels masculins comme féminins… mais j’aurais pu). C’est le cas de Malcolm Lowry, qui était un pétomane apparemment doué (cf. le documentaire « Le Volcan » (1976) de Donald Brittain). Hervé Guibert, quant à lui, se souciait beaucoup de la défécation. En soirée, le peintre espagnol Salvador Dalí choquait ses amis parce qu’il s’extasiait devant la taille des excréments qu’il laissait sur la cuvette de ses toilettes. Mario Mieli, Mathieu Lindon, ou John Waters, sont d’autres personnalités homosexuelles qui se sont intéressées de près à la coprophagie. Dans les peintures de Francis Bacon, les personnages sont parfois dépeints en train de déféquer. Dans les pièces de Copi, les protagonistes passent leur temps à dire des gros mots et à s’insulter de tous les noms d’oiseaux possibles inimaginables : « Salope ! », « Ordure ! », « Connasse ! », « Traînée ! », « Garce ! », « Enculé ! », « Sale pute ! » (exactement comme on peut l’entendre dans les conversations « piquantes et amicales » de certains cercles relationnels homosexuels). On sait aussi que la fascination urophile du cinéaste italien Pier Paolo Pasolini n’était pas que cinématographique. Parmi les « installations » des sculpteurs et artistes homosexuels, on trouve beaucoup de délires scatophiles : cf. les œuvres Naked Shit Pictures, Spit On Shit, et Sperm Eaters (1995) du couple homo Gilbert and George, L’Urinoir (1917) de Marcel Duchamp, les Piss Paintings (1978) d’Andy Warhol, la photo La Chimère trois (1999) d’Orion Delain, etc.

 
 

b) « Ceci est mon caca, livré pour vous. Ceci est ma pisse, versée pour vous. » (l’androgyne)

Dans les discours, la merde est en général magnifiée en étant juxtaposée à la beauté plastique, au confort bourgeois, à la préciosité artistique, à l’humour camp. Et pour le coup, elle sera souvent niée par un procédé stylistique très apprécié des créateurs homosexuels : l’inversion. « J’adore le Carnaval, les défilés, les carrosses, les chariots décorés. La seule chose qui me dérange, ce sont les types qui viennent pisser derrière nos arbres du trottoir. » (une des trois tantes bourgeoises d’Alfredo, dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 111) Le mélange beauté/crasse (ou milieu bourgeois et pègre underground) est très prégnant par exemple dans les univers de Philippe Besson (je pense surtout à son roman Un Garçon d’Italie, en 2002), Bernard-Marie Koltès, Renaud Camus, Cyril Collard, Guy Hocquenghem, Patrcice Chéreau, Pedro Almodóvar, Rainer Werner Fassbinder, Pier Paolo Pasolini, Luchino Visconti, Manuel Puig, Hervé Guibert, etc.

 

Un certain nombre d’auteurs homosexuels, qu’on voit parfois jouer les grandes bourgeoises en temps normal, ont leurs « pétages de plombs » scatologiques à leurs heures : « On a reproché à Copi d’être un écrivain sale. » (cf. l’article « Copi sidéral » de Thierry Bayle, dans le journal Le Quotidien de Paris du 6 mars 1990) En bons néo-baroques qui se respectent, ils disent être « attentifs seulement au reste » (Tamara Kamenszain, citée dans l’essai Medusario (1996) de Roberto Echavarren, p. 489) et se gargarisent de mettre en valeur des cochonneries et des noirceurs qu’ils veulent « transgressives » et « anti-politiquement correctes » : « Nous sommes à l’âge des objets partiels, des briques et des restes. » (Gilles Deleuze, Félix Guattari, L’Anti-Œdipe (1972), p. 51) ; « Toute écriture est cette simulation, sperme et excrément. » (idem, p. 250) ; « L’important, c’est la crotte ! » (Harvey Milk pour une publicité sur les crottes de chiens, reconstituée dans le film « Harvey Milk » (2009) de Gus Van Sant) Par exemple, dans le documentaire « Zucht Und Ordnung » (« Law And Order » (2012) de Jan Soldat, l’un des deux vieux interviewés demande subitement à pisser, au milieu d’une séance sadomasochiste.

 

Avec eux, on est proche du détournement de la naïveté des contes pour enfants. Le camp se mêle au kitsch ; le noir au rose. Cela ne semble pas les choquer de faire surgir la violence, l’humour trash, la scatologie, « l’homosexualité noire », au beau milieu d’un monde imaginaire immaculé, très enfantin, très bourgeois, très soigné. Mais au final, tous les auteurs que je connais qui passent insensiblement dans leurs écrits du raffinement esthétique à la merde, dans un sens comme dans l’autre, expriment sans le savoir la difficulté à habiter leur corps, à le considérer comme unique et beau.

 

Fait encore plus inconcevable : le caca et le pipi, à force d’être mentalement poétisés, finissent parfois par perdre leur puanteur et leur caractère repoussant aux yeux de certains individus, qui prétendent même les ingérer et les boire avec délectation ! Alors évidemment, on peut se dire que les vrais coprophages homosexuels sont une espèce ultra minoritaire, franchement malade, qui n’existe que sur les sites très spécialisés. Mais, pour avoir à ce jour réellement rencontré dans mon entourage amical homosexuel des hommes et des femmes qui ont des pratiques sexuelles privées franchement ahurissantes (sadomasos, scatologiques, voire zoophiles) alors que de l’extérieur on leur donnerait le Bon Dieu sans confession, je suis prêt à considérer comme possibles beaucoup plus de pratiques que mon imagination ne pourrait en concevoir !

 

Film "Salo ou les 120 journées de Sodome" de Pier Paolo Pasolini

Film « Salo ou les 120 journées de Sodome » de Pier Paolo Pasolini (la merde en sauce…)


 

La coprophagie, au-delà de la répugnance qu’elle peut logiquement et majoritairement nous inspirer, rejoint symboliquement le viol ou le fantasme de viol. C’est cet aspect qui m’intéresse. Le corps se nourrissant de ses propres déchets est comme « un inceste culinaire » (cf. l’article « Superstitions » de Noëlle de Chambrun et Ignacio Ramonet, dans la revue Le Monde diplomatique – Manière de voir, spéciale « Mauvais Genres », n°111, juin-juillet 2010, p. 16).

 

Sans aller jusqu’à l’extrême de bouffer de la merde, certaines personnes homosexuelles vont, par snobisme provocateur, ou bien dans un élan angéliste très sincère (et, pour le coup, limite inquiétant…), se mettre à croire en la qualité spirituelle et transcendantale du caca : « J’ai marché dans la merde, expliqua Luisito. Avec ces nouvelles nourritures en conserve, les clebs chient des étrons en forme de santons. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 272) Elles déshumanisent à un tel point les excréments par l’art et les intentions qu’elles se donnent l’illusion qu’ils les transformeront en Créateurs tout-puissants égalant Dieu, ayant l’honneur de siéger sur le trône « sacré » des toilettes. Par exemple, dans son article « El Deseo De Pie » (1986), le poète homosexuel argentin Néstor Perlongher dit très sérieusement éprouver un « désir de merde », une « ferveur coprophagique ». Et avec son pamphlet « El Síndrome De La Sala » (1988), il prétend montrer « l’illusion de cette infinie asepsie » sociale présente sous forme de « détergents, de savons en poudre, de crèmes de coiffeuse, d’eaux sanitaires, de cires, de désodorisants » (p. 64). Son extase scatophile se pare de militantisme antisocial et de ferveur mystique ! Par exemple, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla, Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, raconte ses aventures génitales « sans affection » vécues dans les toilettes et les backrooms. Il en parle comme une entrée au couvent : « Devant les urinoirs, la Foi déguisée en vices[…]se faire baiser aux toilettes ».

 
 

c) Derrière la merde, il y a… :

Leur foi aux vertus divines de la merde ne s’arrête pas là ! Certaines personnes homosexuelles pensent aussi que le caca va leur permettre d’aimer vraiment ! que l’échange de la saleté à deux sera pur et beau ! « L’excrément est un symbole de la terre et c’était sans aucun doute l’amour malveillant de la Terre Nourricière qui m’appelait. J’eus alors le pressentiment qu’il existe en ce monde une sorte de désir pareil à une douleur aiguë. Levant les yeux vers ce jeune homme sale, je me sentis suffoqué par le désir en pensant : ‘Je veux me changer en lui, je veux être lui. » (Yukio Mishima, Confession d’un masque, 1971) ; « Salvador prenait soin de moi, mais la nuit, à la bougie, je recherchais dans les coutures de son pantalon les poux, nos familiers. Les poux nous habitaient. À nos vêtements ils donnaient une animation, une présence qui, disparues, font qu’ils sont morts. Nous aimions savoir – et sentir – pulluler les bêtes translucides qui, sans être apprivoisées, étaient si bien à nous que le pou d’un autre que de nous deux nous dégoûtait. […]. Les poux étaient précieux. Nous en avions à la fois honte et gloire. […] La misère nous érigeait. » (Jean Genet, Journal du voleur (1949), pp. 28-29)

 

Comme la merde est utilisée à des fins politiques ou amoureuses, elle bénéficie, pour un temps très éphémère, de la couverture des bonnes intentions (Pensons aux restsroom, qui sont le nom des toilettes dites « neutres »). Mais le prétentieux voile de la campagne pro-caca ne tarde pas à se déchirer et à montrer sa vanité. Dans son essai La Littérature sans estomac (2002), Pierre Jourde dénonce sans ambages la « littérature de latrines » dans la production littéraire contemporaine, dont les auteurs homosexuels et bisexuels sont souvent les indignes porte-drapeaux : « On vilipende d’imaginaires écoles du dégoûtant. Certains continuent à se demander si l’on peut tout dire. […] Le ‘tout’ en question, dont on fait si grand cas, s’avère à la lecture n’être qu’une anodine histoire de fesses dont il est aussi ridicule de s’extasier que de se gendarmer. Certains auteurs prétendus ‘sulfureux’, ainsi que les critiques et les éditeurs qui entretiennent cette réputation, ont l’air de vivre il y a 50 ans, ils se gargarisent d’audaces cacochymes, s’étonnent du courage qui consiste à briser des interdits pulvérisés depuis des lustres. » (p. 21)

 

Qu’il y ait soulagement objectif au moment de décharger la petite ou la grosse commission, ça, tout le monde en convient… surtout quand on a dû se retenir longtemps : l’arrivée sur la cuvette est vécue comme une libération ! Mais cependant, on constate quand même que la joie de la déjection de ce qui est mort ou usé ne sera jamais équivalente à la joie du don de vie, de ce qui se recycle (l’amour, les sentiments, le plaisir, l’enfant). Sûrement que ceux qui vivent le moment aux toilettes comme un orgasme, un acte sacré, une seconde naissance, ou un enfantement, confondent au final la mort avec la vie.

 

Plus profondément, le fait que beaucoup de rencontres homosexuelles aient lieu dans les toilettes rappelle les nombreuses confluences qui existent entre la pratique homo et les vanités humaines, l’inutilité, la nullité (l’amour homo, concrètement, « fait chier »), la laideur, l’insalubrité, l’infidélité, le libertinage, la déchéance, la prostitution, voire le viol et l’inceste. La scatologie, au-delà des intentions qu’on lui prête, exprime un grand mal-être (qui ne se règle pas en s’exprimant sous des formes totalitaires), un sentiment de ne pas exister et de ne pas aimer/être aimé.

 

Photo des Femens pissant sur la photo du président Viktor Ianoukovitch, devant l'ambassade d'Ukraine à Paris, le 1er décembre 2013

Photo des Femens pissant sur la photo du président Viktor Ianoukovitch, devant l’ambassade d’Ukraine à Paris, le 1er décembre 2013


 
 

d) Les toilettes publiques : lieu privilégié du rencard homosexuel

Mais revenons à nos étrons ! Et parlons, pour finir, de la place prépondérante qu’occupent les toilettes publiques dans le mode de vie sexuelle des communautaires LGBT. Contre toute attente, on constate que fréquemment, les rencontres amoureuses homosexuelles ont lieu précisément aux toilettes, ces lieux sociaux du passage furtif, du défouloir intime : « Coco draguait jour et nuit les garçons. Son terrain de chasse préféré, c’étaient les toilettes des gares. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 15) ; « Ces ‘tasses’ restent le lieu de prédilection des invertis. C’est là que se nouent les idylles, là que l’on s’échange les adresses de rendez-vous ; c’est là aussi qu’opèrent les faux frères, les truqueurs, les faux policiers : tout y est permis puisque, en général, les victimes, par crainte du scandale, ne portent pas plainte. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 24) ; « Les pédérastes hantent les urinoirs à la recherche des émotions défendues… » (idem, p. 98) ; « Je ne savais pas encore que les toilettes publiques – les ‘tasses’, en argot gay – sont l’un des cadres traditionnels de la drague homosexuelle. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 211) ; « Je vais être obligé d’avouer quelque chose d’un peu personnel. Moi, j’ai toujours été attiré par les pissotières, par ce contact, par ce qui se passe entre des corps étrangers qui se rencontrent au départ pour uriner, et au bout de quelques secondes, de quelques minutes, ça se transforme en autre chose. J’ai toujours trouvé ça très poétique, très entraînant, et je dois avouer que ça me rappelle la sexualité enfantine de groupe que j’ai eue avant l’âge de 12 ans. J’ai pris ma retraite sexuelle à l’âge de 12 ans. Entre l’âge de 12 et 22 ans, il s’est rien passé. Et cette fascination pour les pissotières rejoint un peu ça : ce côté gentil, bienveillant, ce côté étranger et tout d’un coup on se donne l’un à l’autre, pendant un p’tit moment, et complètement dans l’interdit… Malheureusement, il n’y a plus de pissotières à Paris. » (Abdellah Taïa, le romancier homosexuel marocain, à l’antenne de l’émission radiophonique Homo Micro sur Paris Plurielle, le 25 septembre 2006)

 

Dans son autobiographie Libre : De la honte à la lumière (2011), le pourtant très raffiné Jean-Michel Dunand a vécu sa première expérience homosexuelle dans des W.-C. publics du sanctuaire de Lourdes (France). Et par la suite, il a fréquenté la drôle de pègre bourgeoise draguant dans les toilettes : « Le lieu m’attire irrésistiblement. Je m’y rends, je jette un regard en coin, effrayé et concupiscent, à ces hommes qui viennent se soulager. » (p. 19) Il évoque « ce feu qui le pousse à retourner dans ces pissotières malodorantes ». (idem) : « J’avais compris que les toilettes publiques situées devant la gare d’Albertville étaient le lieu de rendez-vous des homosexuels de la ville. » (idem, p. 37)

 

Par ailleurs, on sait que l’écrivain polonais Witold Gombrowicz (1904-1969) a pratiqué le sexe dans les pissotières. Quant au chanteur George Michael, il est de notoriété publique qu’il a été arrêté en 1998 dans les toilettes publiques d’un parc de Beverly Hills, et condamné pour attentat à la pudeur sur la personne d’un policier (Pour se venger de ce scandale venu entacher sa carrière, il fera une parodie de l’épisode ubuesque dans le vidéo-clip de sa chanson « Outside »).

 

 

Il n’y a pas si longtemps, les vespasiennes étaient le nom des premières pissotières que la population homosexuelle urbaine plébiscitait (elles sont arrivée à Paris dans les années 1830) ; aujourd’hui, elles ont davantage laissé place aux toilettes des discothèques, aux backrooms, aux cabines de saunas, mais elles restent toujours des endroits d’homosociabilité. D’ailleurs, Pablo Fuentes a fait une étude sur la « Culture des pissotières ». Jean-Claude Aubry, le photographe, les a même immortalisées sur pellicule, sous forme de série ! Et quand ces urinoirs publics ont été supprimés en 1980 à Paris, certains de leurs visiteurs s’en sont plaints, comme c’est le cas de François Ricard : « Les personnes LGBTIQ ne se sentent pas chez elles ou sont mal acceptées dans les toilettes différentielles. […] La répression des fonctions corporelles peut provoquer des problèmes de santé physique et de la détresse émotive à long terme. » (cf. l’article « LGBTIQ » de François Ricard, Atelier du roman (2006), n°45, pp. 13-19).

 

Au bout du compte, l’attraction homosexuelle pour la scatophilie, qu’elle soit reconnue et surtout quand elle est inconsciente, fait déprimer et cauchemarder bien des personnes homosexuelles. C’est en réalité l’absence de la différence des sexes qui leur apparaît comme une grosse merde… symbolique et parfois réelle : « Je trouve qu’un homme sent mauvais et c’est crade. […] J’ai rêvé d’un jeune homo qui était excité à côté de moi, et par haine envers lui, je lui ai parlé en tant que pervers qu’il voulait mon doigt dans son cul en le traitant de salope, et je m’exécute avec mépris, et je ressors mon doigt plein de merde avec un profond dégoût de cette situation. […] Alors c’est ça ma vie que je dois vivre, c’est ça mon chemin de vie, vivre avec des types, ressortir mon sexe plein de merde, me faire défoncer le cul. C’est comme sentir un type juste après lui ressortir des toilettes. J’ai l’impression que c’est l’acte pervers malsain qui excite. C’est ça la beauté de cette vie, de ma vie. » (cf. le mail d’un ami homo Pierre-Adrien, 30 ans, reçu le juin 2014)

 
 

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Code n°160 – Se prendre pour le diable (sous-codes : Je suis maudit / Manichéisme nihiliste / Le Bien par le mal)

Icône 159

Se prendre pour le diable

 

 

NOTICE EXPLICATIVE

 

 

Film "All Flowers In Time" de Jonathan Caouette

Film « All Flowers In Time » de Jonathan Caouette

 

Voilà le revers déplaisant (et surprenant !) d’une « fierté homosexuelle » sans fond : un profond mépris de soi, qui peut aller jusqu’à l’auto-diabolisation. En effet, on ne peut pas être fier de ce qui n’existe pas (l’identité homosexuelle) ou de ce qui existe de manière limitée (l’amour homo), sans qu’il y ait derrière des conséquences caricaturales. Si notre fierté est mal placée, si on se force à être fier de ce qui n’existe pas vraiment, on finit par se faire inconsciemment violence ou injure, d’une manière ou d’une autre. C’est pourquoi il est assez fréquent de voir dans les fictions homosexuelles les personnages homos se définir comme des diables ou des fils de satan. Et c’est parfois ce que prétendent les personnes homosexuelles elles-mêmes, y compris celles qui se disent athées (on peut être athées ET superstitieux). Mais ne nous y trompons pas : cette haine de soi est consubstantielle au désir homosexuel et à l’orgueil gay. C’est parce qu’on s’adore qu’on se déteste. Dans les deux cas, on ne s’aime pas.

 

Comment les personnes homosexuelles en sont arrivées à tel degré d’auto-détestation ? Moi, je ne vois qu’une seule explication : le viol, ou le fantasme de viol (réactualisés ensuite dans la pratique homosexuelle dite « amoureuse »). Seuls ces derniers peuvent faire qu’un individu se haïsse autant.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Blasphème », « Appel déguisé », « Milieu homosexuel infernal », « Manège », « Désir désordonné », « Mort = Épouse », « Amant diabolique », « Focalisation sur le péché », « Amant triste », « Homosexualité noire et glorieuse », « Vampirisme », « Liaisons dangereuses », « Carmen », « Actrice-traîtresse », « Destruction des femmes », « Se prendre pour Dieu », à la partie « Cruella » du code « Reine », à la partie « Beauté du diable » du code « Haine de la beauté », à la partie « Monstres » du code « Morts-vivants », à la partie « Le Diable au corps » du code « Ennemi de la Nature », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

Film "Hellbent" de Paul Etheredge-Ouzts

Film « Hellbent » de Paul Etheredge-Ouzts


 

Pour allégoriser un désir de fusion amoureuse avec soi-même qui existait chez l’Homme bien avant qu’il ne le conceptualise, Platon a imaginé dans son Banquet une race de créatures séparées par les dieux en deux moitiés, l’une mâle, l’autre femelle : les androgynes. L’androgyne est l’être imaginaire idéal, affranchi des contraintes du temps et de l’espace, vivant du fantasme de retrouver la plénitude de la totalité originelle en lui-même, aspirant au retour au jardin d’Éden, maudissant la sexualité qui l’a coupé littéralement en deux. Rien d’étonnant que dans l’iconographie traditionnelle, il soit donc associé au diable – dans la Bible, le diable se prénomme parfois « le Double » ou « le Séparé » –, et représenté par un être asexué, mi-démoniaque mi-angélique.

 

Ange préféré de Dieu, il a voulu prendre la place de ce dernier, non par cruauté comme le voudrait la croyance populaire, mais par bonté, pour communier avec lui dans la substitution fusionnelle. Les figurations traditionnelles du diable nous ont induits en erreur en nous le présentant uniquement comme un méchant de dessins animés, un monstre mal-intentionné et repoussant. Contrairement à l’idée reçue, l’androgyne (ou le diable) n’est pas l’opposé du Christ. Il est plutôt ce roi de pique déguisé en roi de cœur, comme dans le film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman. À la différence de Dieu qui n’est qu’homme, c’est-à-dire sexuellement limité (parce qu’Il a accepté de s’abaisser à la condition humaine en Jésus), l’androgyne a voulu être femme ET homme, voire supra-homme-femme. À la différence de Dieu qui n’est que Père, Fils et Esprit, il n’a voulu devoir son origine qu’à lui-même. À la différence de Dieu qui n’est que serviteur et maître, il a voulu être esclave et tyran. À la différence de Dieu qui n’est que Bien, ce personnage-miroir à double faces (souvent décrit dans la fantasmagorie homosexuelle comme un reflet transparent, un homme invisible, une obscure clarté, un diamantaire) est mal ET Bien, mort ET vie, ombre ET lumière. Mais mis à part cela, l’androgyne a tout, en intentions, de Dieu.

 
se prendre pour le diable
 

L’androgyne n’est pas, comme le Christ, diabolique d’être son extrême opposé : il est diabolique d’être en apparence son jumeau : je dis bien « en apparence », car il n’est que la photocopie, à défaut d’avoir pu être l’original, créature et non Créateur. Il est un être mythique qui essaie d’avoir l’air de se réaliser, d’exister au moins aux yeux des autres, même s’il est déjà mort, un peu comme l’éclat d’étoile signant l’arrêt de mort d’un astre alors même que nous le voyons concrètement. Il se sert des Hommes réels qui désirent l’imiter pour donner l’impression qu’il est réel. Il existe davantage en désir et en croyance qu’en réalité. Son seul pouvoir réside en l’Homme qui, en s’y identifiant, peut créer des réalités fantasmées et s’autodétruire, car ce que l’androgyne n’a jamais réussi à faire, contrairement à Dieu, c’est « l’incarnation longue durée », paisible, joyeuse, et porteuse de vie. Une fois confronté à la Réalité, il cesse d’être, comme le souligne Jean Libis : « Il est à l’image du Phénix ou du feu mythique, l’ultra vivant. Mais ceci n’est vrai que dans la logique du mythe. » (Jean Libis, Le Mythe de l’androgyne, 1980, p. 262)

 

La croyance en l’androgyne ne date pas d’hier, ni de l’époque platonicienne. Certains intellectuels trouvent encore de nos jours les théories réactionnaires d’Aristophane littéralement « révolutionnaires » (Marie-Jo Bonnet, Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ?, 2004, p. 31), alors même que Platon avait justement créé ce personnage comme un exemple à ne pas suivre si les Hommes veulent accéder au véritable amour. Beaucoup de personnes homosexuelles et hétérosexuelles d’aujourd’hui font partie des gens qui perpétuent en désir et parfois en acte le culte à l’androgyne, même si elles ne l’identifient pas clairement en tant qu’androgyne. Elles en parlent quand même comme si elles le connaissaient personnellement et que, par l’intime expérience schizophrénique et leur difficulté à le décrire, elles le vivaient à nouveau en elles. « Il n’est ni homme, ni femme. Il se produit là quelque chose qui a à voir avec la reconnaissance. C’était cela qu’on recherchait, que l’on espérait sans le savoir. Quelque chose d’éternel descend ici, qui existait déjà dans une autre dimension, et qui devient concret, labile, incroyable, mais effectif. » (Paula Siganevich, « Géneros De Vida Y Literatura », 2000, p. 360) Quelques voix narratives laissent entendre qu’à force de chercher à fusionner avec l’androgyne, elles ont fini par se prendre pour des êtres ayant vendu leur âme à l’antéchrist, et devenant, par contamination, le diable en personne.

 

Mais comme intellectuellement, elles ne croient pas en son existence, car elles ont décidé de nier leur responsabilité dans les actes mauvais qu’elles ont posés, elles vont intégrer dans le secret de leur cœur qu’elles sont diaboliques, qu’elles sont les filles de satan, sans le dire à personne (… ni même à elles-mêmes !). C’est la grande ruse du diable que de faire oublier son existence à celui qui le suit ! On a vite fait d’oublier qu’il se déteste lui-même au point de ne plus vouloir entendre parler explicitement de sa présence.

 

Aussi bizarre que cela puisse paraître, ce rejet brutal de l’existence du vrai et du faux, et donc le refus du choix entre l’un et l’autre, s’accompagne souvent de l’élection du mal, car seul le mal promeut l’indécision. Mal agir, ce n’est pas uniquement décider de suivre délibérément le mal, contrairement à l’idée communément admise ; c’est aussi « faire en laissant faire », promouvoir le non-choix entre le mal et le Bien parce que nous voulons suivre les deux, c’est l’immobilisme mortifère suscité par la saisissante découverte de notre libre arbitre. Le mal nous suggère de faire comme l’âne adolescent qui, en voyant qu’il a la possibilité de boire à la fontaine située à sa droite ou bien de manger les fruits du pommier à sa gauche, décide de crever de faim et de soif sur place parce que la perspective du choix le paralyse.

 

Notre société matérialiste actuelle, qui veut nous éviter de faire des choix en nous assénant qu’ils sont tous possibles, s’affaire précisément à gommer toute frontière entre le Bien et le mal. Et l’Homme moderne obéit souvent à la lettre au commandement du rejet du jugement de valeur et de la morale en croyant penser par lui-même en ne prononçant pas les mots interdits « Vrai », « faux », « Bien », « mal », « Dieu », « diable », « pardon », « culpabilité », « mort », « péché », etc. En général, il n’aime pas apprendre que le Bien et le mal existent, car cette démarche lui montre qu’il peut être libre s’il pose un choix entre les deux et qu’il privilégie la Vie. Or, comme il a de plus en plus à tendance à s’éviter des choix entiers qui le rendraient responsable de ses actes, il réduit le Bien comme le mal à des abstractions effrayantes pouvant toutes deux s’incarner en personnes humaines clairement identifiables. En refusant de reconnaître l’existence du Bien et du mal, il se condamne sans s’en rendre compte à une lecture manichéenne du monde exprimée sous la forme du déni : il croit vivre « par-delà le Bien et le mal ».

 

DIABLE Kookaï

 

Quand je parle de manichéisme ici, je ne me réfère pas uniquement au sens social actuel du terme, qui me paraît spectaculairement réduit : le manichéisme n’est pas que la création paranoïaque d’un axe séparant clairement un Bien et un mal jugés humainement personnifiés ; il se situe aussi dans la négation de cet axe ou de l’existence du Bien comme du mal. Le manichéisme historique est un mouvement religieux syncrétique dans lequel le Bien et le mal sont posés comme des forces égales (= des moitiés androgyniques identiques) et radicalement opposées que l’on pourrait posséder comme des objets ou incarner soi-même en les niant. L’individu manichéen croit au Bien mais aussi au mal personnifiés à vie en l’Homme. Or le mal n’a jamais pu s’incarner éternellement en l’Homme comme l’a fait le Bien. En ce sens, cela relève de l’anachronisme et du non-sens d’affirmer par exemple que l’Église catholique est fille ou mère du manichéisme. D’une part, d’un point de vue historique, le manichéisme est apparu postérieurement et en opposition au christianisme, au IIIe siècle après J.-C. : l’Église catholique a de tout temps dénoncé le manichéisme comme une secte. Et d’autre part, même si dans son discours le christianisme parle de « Bien », de « mal », de « péché » et de « tentation », et qu’elle considère que Dieu et le diable existent, elle n’envisage absolument pas le Bien comme une possession, ne croit pas en l’incarnation durable du mal, et avance que la force du Bien est supérieure à celle du mal. Tout le contraire, donc, de la pensée manichéenne !

 

Certains penseurs de renom se confondent encore dans les termes quand ils projettent sur les religions leurs propres fantasmes manichéens. Ils prennent tout discours sur le Bien et le mal pour un discours manichéen qui s’accaparerait ces deux forces, alors que la reconnaissance de l’existence du Bien et du mal – qui sont des réalités visibles et concrètement à l’œuvre dans notre monde – pour tendre vers le Bien, n’a jamais impliqué la promulgation doctrinale d’une « frontière nettement discernable » (Milan Kundera, L’Art du roman, 1986, p. 17) entre Bien et mal, ni la prétention à la possession de la Vérité unique universelle. Comme l’énonce à juste titre Michel Foucault, ce n’est pas parler du mal qui fait le mal : c’est précisément de ne pas en parler bien qui implique que nous soyons tentés de séparer hâtivement l’Humanité en moutons blancs d’un côté et en moutons noirs de l’autre. « Tous les gens qui disent qu’il ne faut pas penser en termes de bien et de mal pensent eux-mêmes profondément en termes de bien et de mal. […] Il n’est pas possible de ne pas penser en termes de bien et de mal. Mais il faut à chaque instant dire : mais si c’était le contraire ou si ce n’était pas ça, ou si la ligne passait ailleurs… » (cf. « Radioscopie de Michel Foucault », entretien avec Jacques Chancel en 1975) Les membres d’une société sont bien obligés, pour co-habiter ensemble, de se faire une idée de ce qui est bon ou mauvais pour l’Homme et son épanouissement, et de reconnaître que le Bien et le mal existent, pour risquer une parole de vie et tracer (au crayon à papier !) des lignes de conduite donnant des repères aux individus plus fragiles, en tenant toujours compte des réalités parfois complexes et toujours singulières de chacun, et en déclinant par le compromis casuistique le binôme « Bien/mal » en trio « moins pire/bien/meilleur ».

 

Le manichéisme historique a encore laissé des traces dans nos civilisations actuelles (la traditionnelle confusion entre péché et défaillance, la croyance en l’existence réelle des gentils et des méchants cinématographiques, l’idée répandue selon laquelle Hitler était le diable en personne, ou que tout chercheur et défenseur de la Vérité unique et universelle est un monstre d’orgueil, le démontrent bien !), traces d’autant plus tenaces qu’il est appliqué sans être nommé explicitement en tant que tel puisqu’il se déclare intentionnellement contre lui-même. Les nouveaux manichéens passent en effet leurs temps à se présenter comme des défenseurs de l’anti-manichéisme ! Ils se pensent à l’abri du manichéisme, mais poussent des hauts cris (manichéistes !) à chaque fois qu’ils entendent parler explicitement de « Bien » ou de « mal », ou prêtent attention à ceux qu’ils ont définis comme les représentants humains de ceux-ci. Ils considèrent sans se l’avouer que le Bien et le mal sont des choses qu’ils peuvent devenir par contagion. Le signe montrant qu’ils se situent dans la moralisation manichéenne et non la morale, c’est la dénégation de leurs propres actes qu’ils ne souhaitent pas juger en leur âme et conscience, qu’ils voudraient banals, ni bons ni mauvais. Le « Il ne faut pas faire parce que c’est mal » devient fréquemment dans leurs discours « Je ne fais pas ». Ils ont tendance à confondre les faits avec les opinions, le constat avec le moralisme. Ils se persuadent que tout est permis, et que rien ne les guide … surtout pas le mal, évidemment. « Si j’ai pu faire du mal [dans ma vie], c’est tout à fait inconsciemment. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 9) La vision du monde connue actuellement comme manichéenne et qui stipule que « le Bien se trouve ici et le mal là » est souvent remplacée chez eux par une fable équivalente : « Rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir parce que tout est un peu des deux à la fois et que rien n’a à être prioritairement ni bon ni mauvais : c’est à moi de décider où se trouve le bien et le mal pour mon existence. » (Adam et Ève devant l’Arbre de la connaissance du Bien et du mal tiennent exactement le même discours : c’est cela, le péché « originel », à proprement parler) Mais en contrepartie, les manichéens des temps modernes, qui en général ne vivent que pour le plaisir et l’argent (ou le refus affiché de l’argent), se construisent leur propre morale maison sous la forme du binarisme moralisant, laissant de côté la morale humaniste, celle qui ne résout pas les problèmes de la vie par des « oui » ou des « non » catégoriques, des « pour » ou des « contre » schématiques, mais par des « comment », une observation au cas par cas, la nuance, le compromis, le doute, et une espérance tournée vers le meilleur possible. L’antagonisme « équilibrant » – en réalité une philosophie de vie pseudo humaniste s’appuyant sur une pensée bouddhiste mal comprise (par exemple l’équilibre dit « nécessaire » et « indispensable » entre le « yin » et le « yang » ; ou bien encore la croyance non moins absurde que le mal est comme la face pile du Bien, et même la raison d’être du Bien) est le propre de la pensée manichéenne contemporaine.

 

Les nouveaux manichéens ne saisissent pas qu’en se plaçant constamment en « justes » milieux dans une confortable neutralité jugée seule vraie, ils font déjà preuve d’un dogmatisme qui ne s’assume pas lui-même : ils se créent mentalement un bon et un mauvais à fuir à tout prix comme des pestes parce qu’ils désirent inconsciemment les déifier derrière un neutralisme bien-pensant. Ils conçoivent non plus le Bien et le mal en termes de forces extérieures à eux et incarnées par les autres – cette image du manichéen classique, au contraire, les répugne plus qu’autre chose –, mais cette fois sous forme de forces intérieures ayant le pouvoir de s’incarner dans l’individu même, et donc en eux (et c’est cela, vivre le véritable enfer : croire qu’on est le diable en personne !). Leur manichéisme place l’Homme en unique énonciateur silencieux du Bien et du mal pour lui et pour les autres, et traduit chez l’être humain qui en adopte la doctrine muette un désir et un sentiment d’incarner cette créature qui condense Dieu et le diable et qui passe de l’un à l’autre sans se définir : l’androgyne. La croyance manichéenne d’être le diable incarné est bien plus répandue dans la communauté homosexuelle que ne l’imagine l’opinion publique. Beaucoup de personnes homosexuelles traitent souvent du thème du diable qui s’incorpore en elles comme un esprit. La métaphore de la chute en Enfer est un lieu commun de l’art homosexuel. Il n’est pas rare de lire sur les chat Internet gay des pseudonymes puisant abondamment dans le lexique démonologique. Dans leurs spectacles de travestis ou pendant Halloween, beaucoup de personnes homosexuelles se déguisent en diablotins. Elles s’identifient à des personnages qui se prennent pour Lucifer. Dans le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz, par exemple, Catherine parle de la tendance de son cousin homosexuel Sébastien à se prendre pour le diable. « Je voulais l’empêcher de parfaire une image qu’il se faisait de lui-même et qui était une sorte de sacrifice à une redoutable sorte de… dieu. Sébastien qui était doux, généreux, voyait de la dureté et de la cruauté dans tout l’Univers et aussi quelque chose de terrible en lui-même. » On peut entendre à maintes reprises les personnes homosexuelles de notre entourage dire qu’elles se sentent incapables d’être bonnes, d’aimer et d’être aimées. Elles font du diable, qui est par définition une créature extérieure à l’Homme et déjà morte, une essence intérieure qui les définit profondément, parce qu’elles n’ont rien compris à la véritable identité du diable ni de son mariage raté avec l’Humanité : « Nous sommes les très humbles domestiques d’une force qui nous habite. Nous sommes menés par une force qui n’est pas externe à nous, qui est interne, nous sommes menés par cette nuit qui est notre véritable Moi. » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un inconnu » (2003) d’Edgardo Cozarinsky) En interprétant des personnages imaginaires démoniaques, beaucoup de personnes homosexuelles extériorisent la très mauvaise image qu’elles ont d’elles-mêmes et de leurs proches. Elles tentent de dire aux autres combien elles se trouvent moches/grandioses, et cherchent à les décourager de les aimer. Voilà tous les excès du refus manichéen de la reconnaissance de l’existence de la Vérité et du mal.

 

Film "J'ai pas sommeil" de Claire Denis

Film « J’ai pas sommeil » de Claire Denis


 

Les nouveaux manichéens homosexuels se prennent pour l’incarnation du Bien et du mal, si bien qu’ils se font en silence tantôt des déclarations d’adoration, tantôt des aveux de haine. Ils nous promettent qu’ils n’énonceront de vérités que pour eux-mêmes sans déborder du cadre du privé. Mais leurs pulsions héroïsantes pour lutter contre le mal dont ils se croient les uniques visionnaires/commissionnaires font bien souvent chez eux sauter le vernis du respect de la liberté d’autrui et de la nécessité du non-procès. À l’heure actuelle, les manichéens qui définissent le « politiquement correct » social, qui se présentent volontiers comme des anti-manichéens comprenant le monde « par-delà le Bien et le mal », creusent des tranchées virtuelles entre ennemis du Bien et ennemis du mal avec un naturel déconcertant : les ennemis du mal, ce sont eux, bien sûr, aux côtés de la foule des victimes du mal ; et les êtres démoniaques, ce sont forcément toujours les autres, … ou alors toujours eux (logique de la moitié androgynique narcissique à retrouver oblige). Dans la culture médiatique mondiale présente, nous identifions à peu près ces camps Bien/mal (érigés pourtant au nom du refus du manichéisme) : femmes/hommes, enfants/adultes, pauvres/bourgeois, gauche politique/droite politique, athées/croyants, homos/hétéros-homophobes, étrangers/Blancs, baroques/classiques, psychiatres/patients, etc. Comme on peut le constater, ceux qui refusent l’existence du Bien et du mal se condamnent inconsciemment à la sacralisation et à la diabolisation de ceux qui les entourent, à une lecture binaire du monde, donc au manichéisme.

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) Le personnage homosexuel se prend pour le diable :

C’est le cas dans le film « Les Diaboliques » (1954) d’Henri-Georges Clouzot, le film « Maléfique » (2002) d’Éric Valette, le film « Endiablé » (2000) d’Harold Ramis, la pièce Sallinger (1977) de Bernard-Marie Koltès (avec la figure diabolique du Rouquin), le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville (avec Élisabeth qui tue son frère et veut être diabolique), le film « La Troisième Génération » (1979) de Rainer Werner Fassbinder (avec le diable représenté par Eddie Constantine), le film « Teorema » (« Théorème », 1968) de Pier Paolo Pasolini (avec l’intrus diabolique homosexuel venu semer la zizanie dans une famille bourgeoise), le vidéo-clip de la chanson « It’s OK To Be Gay » de Tomboy, le film « Diabolique » (1995) de Jeremiah Chechick, le film « Damned If You Don’t » (1987) de Su Friedrich, le film « La Maison du diable » (1963) de Robert Wise, le roman Antéchrista (2003) d’Amélie Nothomb, le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot (avec Dick déguisé en diable), le film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki (avec Neil déguisé en diablotin pour Halloween), la chanson « Halloween Parade » de Lou Reed, le film « Les Diables » (1971) de Ken Russell, la nouvelle « San Sebastián Y Los Centauros » (1999) de Nazario Luque (avec satan en « grand folle »), le film « Fille du feu » (1932) de John Francis Dillon, le film « Huis-clos » (1954) de Jacqueline Audry (avec Inès Serano, la lesbienne maléfique), le film « Born To Be Bad » (1950) de Nicholas Ray, le film « So Young, So Bad » (1950) de Bernard Vorhaus, le film « Toto Diabolicus » (1962) de Steno, les films « Le Cabaret des filles perverses » (1977), « Les Possédées du diable » (1974), « Les Petites vicieuses font les grandes emmerdeuses » (1976) de Jess Franco, le film « Portrait d’une enfant déchue » (1970) de Jerry Schatzberg, le film « Invocation Of My Demon Brother » (1974) de Kenneth Anger, le film « Pandemonium » (1971) de Toshio Matsumoto, le film « Onibi le démon » (1995) de Rokuro Mochizuki, la chanson « My Secret Love » (« Love have never been easy for me ») dans le film « Grace Of My Heart » (1996) d’Allison Anders, le film « The Story Of A Bad Boy » (1998) de Tom Donaghy, la pièce Cannibales (2008) de Ronan Chéneau, le film « J’ai horreur de l’amour » (1996) de Laurence Fereira-Barbosa, le film « The Snake Boy » (2001) de Michelle Chen et Xiao Li, le film « Les Anges déchus » (1995) de Wong Kar-wai, la chanson « Réévolution » d’Étienne Daho (avec la mention aux anges déchus), le vidéo-clip de la chanson « Ma Révolution » de Cassandre, le roman Un mauvais fils (2010) de Ilmann Bell, le film « My Brother The Devil » (2012) de Sally El Hosaini, le roman L’Ange impur (2012) de Samy Kossan, le roman L’Ange déchu (1986) de Per Olov Enquist, le film « … No Soy El Lobo Feroz » (« Je ne suis pas le Grand Méchant Loup », 2011) de Susita Ghan & Coco Manolo, le film « All Flowers In Time » (2010) de Jonathan Caouette (avec les filles et les garçons aux yeux rouges), le film « Superbad » (2007) de Greg Mottola, le roman Le Diable emporte le fils rebelle (2019) de Gilles Leroy, film « Que le diable nous emporte » (2017) de Jean-Claude Brisseau, etc.

 

Film "Priscilla folle du désert" de Stephan Elliott

Film « Priscilla folle du désert » de Stephan Elliott


 

En général, le personnage homosexuel met en garde les autres contre sa soi-disant « profonde » méchanceté : « Je suis satanopathe. » (Juna, l’une des héroïnes lesbiennes de la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « J’étais ce qu’ils appellent, là-bas, une femme damnée. Déjà damnée, n’est-ce pas. » (Inès la lesbienne de la pièce Huis clos (1944) de Jean-Paul Sartre) ; « J’ai été autorisé à vivre, mais sous les traits d’une créature des enfers. » (Garnet Montrose dans le roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, p. 28) ; « Je me méfie terriblement des paradis, je dois être un démon. » (François dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 107) ; « Je suis le génie du mal. » (le diable homosexuel dans la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti) ; « Tu sais que tu formes un tout. Et tu brilles comme la plus lumineuse étoile. » (Hedwig dans le film « Hedwig And The Angry Inch » (2001) de John Cameron Mitchell) ; « Je sens le roussi. » (la voix narrative dans le roman Une Saison en enfer (1873) d’Arthur Rimbaud) ; « Je suis un homme mauvais. » (le héros homo de la comédie musicale Angels In America(2008) de Tony Kushner) ; « Je ne crois pas avoir réussi à garder en moi une partie saine. » (Prior, idem) ; « Je suis bête, méchante, et mal-intentionnée. » (Simone dans la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer) ; « J’ai pas envie d’aimer. » (Martin dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Je me demande si je suis fait pour la vie de couple. » (Vincent, l’un des héros homos de la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Ne te fie pas aux apparences, je suis tout le contraire d’un mec bien. » (Bryan, le héros homo à Stéphanie, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 61) ; « Peut-être que je suis naturellement vicieux… » (l’un des héros homos de la pièce Chroniques des temps de Sida (2009) de Bruno Dairou) ; « Je suis le diable en personne. Je suis ce qu’on pourrait dire un monstre délicat. […] Les ténèbres, je connais bien. » (le Baron Lovejoy, le méchant de l’histoire, homosexuel de surcroît, dans la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen) ; « Je suis devenu diable. » (cf. la chanson « Boulevard des rêves » de Stéphane Corbin) ; « My name is Mister Dark. » (Yanowski dans le concert Le Cirque des mirages, 2009) ; « Je suis méchant !!! » (un des personnages de la pièce Quand je serai grand, je serai intermittent (2010) de Dzav et Bonnard) ; « Le diable m’a promis de me sacrer Reine des Ténèbres après ma mort en échange de quelques services. » (Vicky dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi) ; « Les jeux sont faits, ma sœur. Dieu est avec vous, le Diable est avec moi ! » (Vicky à la Comédienne, idem) ; « You know I’m bad ! You know it ! » (cf. la chanson « Bad » de Michael Jackson) ; « Que tu ailles dans un sens ou dans l’autre, tu es damné. » (Emmanuel Fruges dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, p. 183) ; « Bienvenue dans ce monde merveilleux, la maison du Seigneur. Je suis votre nouveau messie. Je suis like a monster. » (cf. la chanson « Like A Monster » du groupe Indochine) ; « J’m’appelle Armageddon, Ducon. » (le comédien homosexuel dans le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont) ; « Si vous aimez le show, vous brûlerez en enfer avec nous. » (la voix-off du « musical » gay Adam et Steeve, dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; « Ma mauvaise nature m’avait appris que mon plaisir était plus grand quand il était pris sans prudence, à l’instant où il se présentait. […] En société, j’imaginais les femmes qui m’entouraient déshabillées et offertes, et très vite, dans un état presque halluciné, je leur prêtais des postures ou des situations que je n’ose décrire, même dans mon carnet… Ma cruauté, dans ces instants, me préparait à l’idée qu’un jour je n’aurais plus vraiment de limite et que mon « vice » m’avalerait entièrement. Je combinais et raisonnais de plus en plus en fonction de lui, sentant bien que, quand j’étais dans ces étranges dispositions, en crise, comme on dirait, c’était lui qui déterminait tout ce que je pensais et faisais. J’avais imaginé un moment demander à la petite voisine de passer me voir afin de faire ensemble ce que je l’avais obligée à faire seule devant moi, sachant combien j’aimais à outrepasser la pudeur des autres, pour le plaisir que son viol me donnait. Cette envie ne me quittait pas, mais je devais résister, c’était trop risqué. […] J’avais peur de moi. Quand je sentais monter ce besoin de chair, peu m’importaient les moyens et la figure de celle qui me donnerait ce qu’il me fallait. […] Je voulais ma nuit avec une femme, comme l’on veut sa naissance. Une nuit de noces, comme celle où je perdis ma virginité et décidai, pour cette occasion, de me choisir un nouveau prénom… Alexandra. Ce serait désormais par ce choix secret que je marquerais ma différence, comme l’avant et l’après du baptême. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Je suis troublée à la pensée que mon esprit puisse fabriquer tant de cruauté. Ce que ces femmes enduraient, et dont la vision me plaisait tant, me laisse dans une grande interrogation vis-à-vis de ma véritable nature. » (idem, p. 197) ; « La religieuse était pleine de vie et, bien qu’elle ne fût pas jolie, je fus attirée par elle. […] Face à cette fille sans coquetterie, je me voyais dans la peau d’un diable venu pour la tenter. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 221-223) ; « Je ne m’accepte pas ! » (Claire, l’héroïne lesbienne de la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener) ; « Que laisserons-nous de nous, moitié-anges moitié loups, quand nos corps seront dissous dans la langueur monotone du premier frisson d’automne ? » (Luca, le narrateur homo du spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès) ; « C’est comme un mal en moi qui m’effraie qui me tord. » (cf. la chanson « Les Voyages immobiles » d’Étienne Daho) ; « Scrotes, pourquoi insistez-vous sur le fait que je me méprise moi-même ? » (Anthony, le héros homosexuel s’adressant à son amant, dans le roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; « J’en ai eu marre d’être gentille. » (Océane Rose-Marie, l’héroïne lesbienne sortant d’années d’humiliation au lycée, dans son one-woman-show Chatons violents, 2015) ; « Je dois quitter le paradis en vitesse. » (la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, ayant vécu son homosexualité clandestinement au Mexique, dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway) ; « Dites que je suis mauvais ! Dites-moi que j’irai en enfers ! » (Bryan, le héros homo, s’adressant au père Raymond, dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis) ; « Avec les autres, je suis mauvais, je répands le mal. C’est une manie chez moi. » (Jacques, le héros homo, dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré) ; « Ça va être l’enfer. » (Marco, homo malade du Sida, au sortir du bain, idem) ; « Qu’est-ce que tu fais de ta vie ? » (Arthur) « Oula… je cours à ma perte. » (Jacques, son amant, idem) ; « Excuse-moi mais je suis une vilaine fille à talons. Une vilaine fille ! Il faut que le monde entier soit au courant ! » (Éric le héros homo, dans l’épisode 5 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; « Je sème en vous le trouble. » (c.f. la chanson « Espionne » de Catherine Lara) ; etc.

 

Dans le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée, Ron dit au transsexuel M to F Rayon qu’il « n’a pas le droit de ne pas s’aimer ». Dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, le personnage de Burger s’exclame que « Satan l’habite », puis se dit « invisible ». L’androgyne diabolique, c’est l’être transparent qui parle à l’intérieur de la narratrice du roman Les Mauvaises pensées (2005) de Nina Bouraoui (« Je porte quelqu’un à l’intérieur de ma tête », p. 9) ou bien l’« implacable maître » intérieur évoqué par Truman Capote dans sa préface de Musique pour caméléons (1979). Dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive ! (2015), quand Pierre Fatus passe son stétoscope sur un des hémisphères de son cerveau, il entend une voix lui dire : « Il y a ici crime de sorcellerie ! » Dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti, Bram, le héros homo, organise dans la maison de sa tante, un bal masqué Halloween.

 

Dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, toute la bande de copains homos joue à être diaboliques. Par exemple, Larry trompe son amant Hank en connaissance de cause et en sachant qu’il le fait souffrir… en trouvant le moyen de se victimiser d’être infidèle : « Pourquoi est-ce que j’ai toujours le mauvais rôle ? […] Si je ne suis pas le briseur de ménage, je suis impossible à vivre. » Quant à Harold, il se place en spectateur cynique du travail de destruction verbale et psychologique qu’opère son colocataire Michael sur tous leurs invités en cherchant à briser leurs illusions d’amour homo tout en se valant de la foi : « Oui, je crois en Dieu. S’il n’existe pas, je n’ai rien perdu. S’il existe, je suis couvert. Je suis catho qui pèche la nuit et va à l’église le lendemain. »

 

Dans son one-woman-show Karine Dubernet vous éclate ! (2011), Karine débarque sur scène déguisée en Ève damnée. Dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, Gouri est prévenu en songe par le diable qu’il est son « élu » (p. 107). Dans le one-man-show Parigot-Brucellois (2009) de Stéphane Cuvelier, le prostitué transsexuel du Bois de Boulogne s’est rebaptisé « Big Demon ». Dans la trilogie Nikopol d’Enki Bilal (qui comporte les trois bandes dessinées La Foire aux Immortels (1980), La Femme Piège (1986) et Froid Équateur (1992)), Alcide Nikopol prête son corps au dieu Horus, qui tente de se rebeller contre sa communauté et intervient, sous les traits de Nikopol, dans la vie des humains. Dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta, Denis, le héros homosexuel, se décrit textuellement comme un diable luciférien devant son ordinateur. Dans la pièce Lacenaire (2014) d’Yvon Bregeon et Franck Desmedt, Lacenaire croit que lui et son partenaire Avril n’ont pas d’âme : « Comme le diable et son valet, on marche ensemble. ». Il a une très mauvaise image de lui-même, malgré son arrogance : « Je ne pense pas beaucoup de bien de moi-même, monsieur Mérimée. » ; « Le diable se niche dans les détails. C’est dans les détails que vous me retrouverez. » Dans le film « Les Amours de Beyto » (2020) de Gitta Gsell, l’échange entre Beyto, d’origine turque, et son amant secret Mike, montre combien la croyance en sa propre diablerie est ancrée chez beaucoup plus de gays qu’on ne croit : « Chez nous, les gars sont comme possédés par le diable. » dit Beyto ; et Mike de lui répondre, effaré : « Et toi, tu y crois? Tu y crois ?!? »

 

On apprend que le personnage homosexuel qui est habité par le diable, qui effraie les oiseaux dans les animaleries, qui porte malheur à son entourage, a souvent été violé. Il est alors presque systématiquement figuré par une femme fatale : « Lorsqu’ils entrent tous les deux dans la boutique aux oiseaux, c’est comme si y était entré on ne sait qui, le diable. Les oiseaux s’affolent. » (Irina dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-araignée (1979) de Manuel Puig, p. 14) Je vous renvoie au film « Pas de printemps pour Marnie » (1964) d’Alfred Hitchcock (Marnie crée la panique chez le marchand d’oiseaux), au film « Cat People » (« La Féline », 1942) de Jacques Tourneur (Irena effraie les oiseaux de l’animalerie), le film « ¿ Qué He Hecho Yo Para Merecer Esto ? » (« Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? », 1984) de Pedro Almodóvar (avec la gamine rousse qui bloque les ascenseurs à distance, crée des catastrophes), etc. Dans le roman Génitrix (1928) de François Mauriac, la description du « démon maternel » (p. 123) incestueux va dans le même sens : « La vieille femme regarda les persiennes où filtrait une lueur funèbre. […] Près du magnolia, elle fit peur à un rossignol. Sur son passage, le long du pré sec et poussiéreux, les grillons se turent. » (idem, p. 44-45).

 

Film "Kaboom" de Gregg Araki

Film « Kaboom » de Gregg Araki


 

Il arrive que la menace du réveil diabolique du personnage homosexuel surgisse sans crier gare et sans que ce dernier puisse se contrôler : je pense aux yeux rouges qui s’allument chez Michael Jackson dans le vidéo-clip de la chanson « Thriller », chez Nina dans le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky, à la métamorphose effrayante de David Bowie dans le film « L’Homme qui venait d’ailleurs » (1976) de Nicolas Roeg, etc. « Ses yeux, ils devenaient de plus en plus grands et brillants, comme ceux des méchantes dans les dessins animés japonais, avec trois gros points blancs qui tremblent au milieu des iris. ‘Je suis un peu sorcière. » (Groucha dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 265) ; « À 17 ans, je suis devenu une femme-reptile. » (un personnage homo dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « Pourquoi tu as les yeux rouges ? » (Rana s’adressant à son mari incarcéré Sadegh, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; etc. Dans la pièce Three Little Affairs (2010) d’Adeline Piketty, Ninette fait le monstre face à son amante lesbienne Rachel. Dans le film « My Summer Of Love » (2004) de Pawel Pawlikovsky, Mona s’adresse à son amante Tamsin en des termes explicites : « Je suis le diable et je suis venu pour te tuer. » Elle essaie de la noyer dans une rivière à la fin de l’histoire. Dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit, Benjamin, l’homosexuel efféminé, change subitement de voix et en prend une grave au téléphone.

 

Cette identité diabolique que décrit le personnage homosexuel en lui-même est parfois l’autre nom qu’il donne à son désir homosexuel (autant dire que ce code « Se prendre pour le diable » renvoie à la dualité idolâtre et homophobe du désir homosexuel !) : « Depuis son enfance, il devinait en lui la présence de quelque chose qui, d’une manière inexprimable, demeurait hors de sa portée. » (le héros du roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, p. 16) ; « J’crois que j’suis pas normale. » (Florence la lesbienne dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « C’est drôle, tout se mélange dans ma tête. On a une chose en soi dont on ignore tout car on ne le soupçonne même pas. Et soudain un soir, par ennui, une enfant raconte un mensonge. Et c’est là qu’on en prend conscience. On s’interroge : l’a-t-elle vu ? L’a-t-elle senti ? » (Martha parlant de son homosexualité dans le film « The Children’s Hour », « La Rumeur » (1960), de William Wyler) ; « J’crois que y’a quelque chose de totalement mauvais en moi. C’est comme ça depuis le début. Mes parents. Mon choix. Mon désir. » (Emmanuel s’adressant à son amant Guillaume, pour mieux l’apitoyer et se ustifier de lui sauter dessus, dans la série Ainsi soient-ils (2013) de David Elkaïm, épisode 6 saison 1) ; « L’homme qui vivait en moi, j’en avais même peur. » (Adineh l’héroïne transsexuelle F to M, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; etc.

 

Dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, Adrien affirme ressentir à l’adolescence « une peur immense de ce qu’il était, un garçon attiré par les garçons » (p. 73) : « Longtemps, Adrien avait cru ce penchant, ce mauvais penchant, surmontable. Dieu serait plus fort que son désir. Il saurait même dissiper, extirper jusqu’à sa racine ce mal profond. Il avait bien fini par comprendre, de guerre lasse, que la blessure resterait longtemps. » (idem, p. 25) Dans sa pièce Le Maître des ténèbres : Confession d’un ange déçu (2003), Vincent Byrd Le Sage, en interprétant le diable, joue la grande tapette : « Je suis de Jésus le double négatif. » Dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut, le personnage de Lucifer est homosexuel. Dans la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim, Sébastien, l’homosexuel, qualifie sa meilleure amie lesbienne Marcy de « satanique ».

 

Le désir homosexuel n’est-il finalement pas l’autre nom (aseptisé) de la jalousie ? de l’orgueil égocentré fantasmé ? Par exemple, dans le film « East Of Eden » (« À l’est d’Éden », 1955) d’Elia Kazan), le personnage de Cal, interprété par James Dean, se prend pour le diable car d’une part il ne se sent pas aimé de ses parents (son père lui dit : « Tu es mauvais, irrémédiablement. ») et d’autre part il est rongé par la jalousie, surtout à l’égard de son frère Aaron (« Tu as raison, je suis mauvais. Je le sais depuis assez longtemps. Aaron, lui, est bon. J’ai dû prendre la mauvaise part. » répond Cal ; « Aaron a raison. Il a toujours raison. Et c’est comme ça depuis toujours. » ; « Apprends que je suis jaloux depuis toujours. Je suis jaloux à en crever. »).

 

Chez le personnage homosexuel, le sentiment d’être diabolique est, comme par hasard, très souvent lié au fait d’être en couple homo. C’est bien l’acte conjugal homosexuel qui crée le malaise et la culpabilité, et non simplement le désir homosexuel. Et comme la responsabilité du mal homosexuel n’incombe à un individu qu’à partir du moment où deux personnes fautent ensemble, les amants homosexuels pensent qu’ils ne peuvent plus condamner chez l’autre un reflet diabolique qui représente exactement leur même et unique action mauvaise. Autrement dit, il n’y en a pas un pour rattraper l’autre. S’il y a un coupable dans le couple homo, il ne sera jamais solitaire ! : « Tu sais très bien que tu es aussi méchant que moi. Nous sommes pareils, malgré tout ce qui nous sépare. De la même nature. » (Khalid à Omar, dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 75) ; « Nous avons suivi un autre dieu, un autre maître, un autre diable. » (Omar parlant de son couple avec Khalid, idem, p. 108) ; « Je suis l’une de celles que Dieu a marquées au front. Comme Caïn, je suis marquée et flétrie. Si vous venez à moi, Mary, le monde vous aura en horreur, vous persécutera, vous taxera d’impureté. » (Stephen à son amante Mary dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 394)

 

Film "Satan Was A Lesbian" de Fred Haley

Film « Satan Was A Lesbian » de Fred Haley


 

Le personnage homosexuel, héros faustique par excellence, devient diabolique par contamination avec satan : « Était-ce avec le diable ou est-ce avec lui-même qu’il signa de son sang ce pacte indélébile ? » (cf. la chanson « New York City Nineteen-Fifty » du Clergyman dans le spectacle musical La Légende de Jimmy de Michel Berger) ; « Quand je dis ‘non’, il me poursuit, il fait ron-ron quand je dis ‘oui’, il me fait faire à reculons tout ce qui sert ses ambitions, il m’appelle par mon nom mon démon, il m’appelle et je réponds ‘non non’. Il m’appelle par mon nom mon démon, et je réponds mon nom. Mon démon, mon démon, quand je sors avec lui au milieu de la nuit, je n’sais plus qui je suis, si je suis moi ou lui. » (cf. la chanson « Mon Démon » du Teenager, idem) ; « Je veux croire alors qu’un ange passe, qu’il nous dit tout bas : ‘Je suis ici pour toi, et toi c’est moi. » (cf. la chanson « L’Autre » de Mylène Farmer) ; « C’est le diable qui tient les fils qui nous remuent. […] Dans nos cerveaux ribote un peuple de démons. » (c.f. la chanson « Au lecteur » de Mylène Farmer, reprenant Charles Baudelaire) ; etc. Dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, Fabien écrit une nouvelle intitulée Un Rendez-vous avec le diable. Il finit par rencontrer en vrai « l’inconnu », mais celui-ci le persuade qu’il s’est incorporé en lui et qu’en réalité il est tout seul. « Avec le temps il en arrivait à croire qu’il avait été l’objet d’une illusion, qu’une sorte de rêve éveillé s’était joué de lui et que ce vieillard n’existait pas. » (p. 43) La victoire du mal est bien de faire croire à celui qu’il possède qu’il n’existe pas.

 
 

b) « Je suis un maudit » :

N.B. : Je vous renvoie également au code « Focalisation sur le péché » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Une autre litanie de la haine de soi sort de la bouche du héros homosexuel : celle de se croire maudit et incapable d’aimer/d’être aimé : cf. le film « Les Maudits » (1947) de René Clément, la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset (avec le motif du garçon maudit), le roman La Maudite (1954) de Guy des Cars, le film « Gazon maudit » (1995) de Josiane Balasko, le film « Children Of The Damned » (1964) d’Anton Leader, etc.

 

Comme ses tentatives de formation d’un couple homosexuel heureux et durable se révèlent souvent infructueuses, le personnage homosexuel en déduit qu’il ne mérite pas d’être aimé et qu’il est incapable, comme le diable, d’aimer et de garder une personne : « Je ne suis pas de celles qui peuvent se faire aimer. » (Élise dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, p. 278) ; « I can’t love for more than one day. » (Michel Hermon dans son spectacle-cabaret Dietrich Hotel, 2008 ; traduction : « Je ne peux pas aimer plus d’un jour ») ; « Un homosexuel est un homme qui souffre et qui a mal. […] Depuis que je suis petit, mon existence est un calvaire. […] Personne ne m’a jamais dit je t’aime. » (Bernard, le héros homosexuel déclaré de la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia) ; « Je dois pas être fait pour la vie de couple. » (Jean-Louis dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; « Dalida, l’orchidée noire, la maudite, la veuve noire. » (l’actrice jouant la chanteuse Dalida dans le spectacle musical Dalida, du soleil au sommeil (2011) de Joseph Agostini) ; « Saïd est mort, tué par l’orage, un signe peut-être que Dieu n’approuve pas ce que les garçons s’apprêtaient à faire ce soir. » (Saïd et Ahmed, le couple homo maudit, dans le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, p. 48) ; « En réalité je m’aperçois que je n’ai jamais été aimée. Je ne connais rien des ‘sentiments’, toujours plus préoccupée par la passion du corps que par celle de l’esprit. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 183) ; « Je suis pas fait pour vivre une histoire. » (Léo, un des héros homos du roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 117) ; « J’aime répandre le bonheur. » (Shirley Souagnon maltraitant et cassant sans arrêt son public, dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre, par exemple, Nicolas évoque « son incapacité à aimer » (p. 124). Dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti, Olivier, l’un des héros homosexuels, pense qu’être homo, c’est être « perdu, maudit ».

 

Comédie musicale "Le Cabaret des Hommes perdus" de Christian Siméon

Comédie musicale « Le Cabaret des Hommes perdus » de Christian Siméon


 

La Drama Queen homosexuelle pense que, comme Carmen, la sincère mais dangereuse bohémienne, elle n’attire à elle que des cas sociaux en amour : « Je dois être maudit. » (Bryan, le héros homosexuel du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 288) ; « Ce que j’ai compris, c’est que j’ai un don : celui de rendre les autres malheureux. » (idem, p. 437) ; « Je peux être avec personne. » (Pablo, le personnage homosexuel, à Laura, dans le film « Plan B » (2010) de Marco Berger) ; « Le pire, c’est que je rends tout le monde malheureux autour de moi. » (Florian, le héros gay, à Thomas, dans la série télévisée Plus belle la vie, sur la chaîne France 3) ; « Je suis une femme damnée. » (Héloïse, l’héroïne lesbienne, dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 324) ; « Nous sommes les amants maudits ! » (Raulito et Cachafaz dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi) ; « Elle s’en veut du gâchis de sa vie, de son inaptitude au bonheur. » (Gabrielle, l’héroïne lesbienne du roman Je vous écris comme je vous aime (2006) d’Élisabeth Brami, p. 77) ; « Moi, je reste plus sale qu’un damné. » (Yanowski dans son concert Le Cirque des Mirages, 2009) ; « Nous sommes en si grand nombre… des milliers d’indésirables qui n’avons aucun droit à l’amour, aucun droit à la compassion parce que nous sommes mutilés, hideusement mutilés et laids… Dieu est cruel ; il tolère que nous naissions défectueux. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 270) ; « Qu’ai-je fait pour être ainsi maudite ? » (idem, p. 285) ; « Je suis d’une génération désenchantée. » (cf. la chanson « Désenchantée » de Mylène Farmer) ; « J’hallucine, j’suis pédé ! Je serai jamais heureux ! » (Lennon en panique, dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; etc.

 

Au départ, le sentiment de déterminisme dans la souffrance, ou de « malheur comme destin », a pu être instillé sournoisement par l’entourage extérieur du protagoniste homosexuel : « Ah, race de femmes maudites, vous êtes toutes des putes ignorant tout de la bite ! » (Ahmed parlant des femmes lesbiennes dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Ah, les lesbiennes maudites ! » (Martin, idem) ; « Vous êtes maudit ! » (le Professeur Foufoune s’adressant à Bill dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut) ; « Cet homme était un démon. » (le Gros concernant Silberman, le personnage homosexuel, dans la pièce La Vie est un tango (1979) de Copi) ; « Il a le culot du démon ! » (le chœur des voisines décrivant le personnage homosexuel de Cachafaz, dans la pièce éponyme (1993) de Copi) ; « Répète après moi : JE FAIS PARTIE DU MAL !! » (les Virilius, groupe composé de puceaux et d’homos refoulés, s’adressant à Jean-Marc, le héros homosexuel assumé, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; etc. Par exemple, dans le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, l’homme marié parle de l’« âme noire » de Jézabel, l’héroïne bisexuelle avec qui il partage quelques « plans cul ». Et Stan, le sacristain, en rajoute une couche auprès du père David : « Tu vois pas que cette fille, elle est noire, elle sent le souffre ? »

 

Mais paradoxalement, le héros homosexuel affiche une résistance tellement fausse et contrariée à la vindicte « populaire » (une sorte de « Même euh… pas vrai, d’abord ! » résigné) qu’on finit par constater qu’il a finalement intériorisé l’insulte : « Non je ne suis pas si mauvais, non je ne suis pas si maudit. » (cf. la chanson « Attractions-Désastre » d’Étienne Daho) ; « Je voulais être l’étrange sodomite, celui dont on ne parle pas. » (Anthony, le héros homosexuel du roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; etc. Il se croit destiné au malheur depuis sa naissance, se juge inapte à rentrer dans le monde : « Il advint qu’à la veille de Noël, Anna Gordon accoucha d’une fille : un petit têtard de bébé aux hanches étroites, aux larges épaules, et cela hurla et hurla sans cesse pendant trois heures, comme si cela était indigné de se retrouver projeté dans la vie. » (Stephen, l’héroïne lesbienne parlant de sa naissance, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 19)

 

Chez le héros homosexuel, la croyance en sa propre malédiction ne se limite pas uniquement au terrain de l’amour ou du sens de l’existence. Il arrive que certains personnages diabolisent et sacralisent dans un même mouvement la pandémie du Sida, par exemple, comme si elle était une matraque céleste bénie. « Mais le sida, c’était une vraie chance, je veux dire, c’était à nous, juste les pédés, tu vois, il a complètement dilapidé le truc, on le donne à tout le monde. » (Willie, l’un des protagonistes homos du roman La Meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, p. 132) Par exemple, dans le film « Encore » (« Once More », 1987) de Paul Vecchiali, le Sida est « inscrit dans le destin des homos ».

 

Ce qui empêche certains héros homosexuels d’identifier leur haine d’eux-mêmes qui les désigne comme diaboliques (à leurs yeux), c’est qu’ils surjouent, par provocation cynique ou par sincérité, l’adoration d’eux-mêmes… pour sauver la face, pour garder la main sur leur souffrance tandis qu’ils nient cette dernière. Par exemple, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade, la carcasse de suffisance affichée par Pierre, le héros homo (« Je me dis qu’avec les gènes que j’ai, je n’ai pas le droit de ne pas me reproduire. ») révèle une montagne d’auto-dépréciation (« Je ne suis pas sûr de m’aimer. ») et d’insatisfaction personnelle (« J’ai raté ma vie privée. »)

 
 

c) Le bien par le mal (et la pédagogie de l’erreur) :

Le dilemme moral du personnage homosexuel, c’est qu’intellectuellement il sait très bien que le mal n’est pas à faire ; mais esthétiquement il le trouve quand même beau et désirable : cf. le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan (avec la beauté machiavélique de Chloé, la lesbienne), le roman Vincent Garbo (2010) de Quentin Lamotta (avec le bellâtre pervers, Vincent Garbo), le roman Lo Verdadero Es Un Momento De Lo Falso (2010) de Lucía Etxebarría, la pièce Lacenaire (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin, etc. « C’est si bon, la haine ! » (la grand-mère dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit) ; « Dans ce mal, je me sens vivant. » (Daniel s’adressant à son amant Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Mon père, ce monstre est bon. » (la Belle s’adressant à son père par rapport à la Bête, dans le film « La Belle et la Bête » (1945) de Jean Cocteau) ; « La haine, c’est la règle n°1. Y’a que ça qui peut te sauver. » (Jean s’adressant à son futur amant Henri, dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau) ; « Vous avez vu comme elle est mauvaise. J’adore ! » (Yoann, le héros homosexuel, à propos de la méchante Solange, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; etc. Ses goûts et sa conscience s’entrechoquent… et ce sont les goûts qui finissent par l’emporter. Comme il pense que rien n’est trop beau ni trop juste pour le bien (pas même l’action mauvaise !), il arrive à penser que la fin justifie les moyens.

 

Je ne voudrais pas empiéter sur le code de la « Reine » du Dictionnaire des Codes homosexuels, qui aborde plus longuement la question de la beauté du diable féminisé, avec surtout l’emblématique Cruella de Vil, ni sur les codes « Haine de la beauté » et « Liaisons dangereuses » qui traitent de l’usage du mensonge et de la cruauté en amour… mais juste vous dire que le mal exerce une attraction sur le héros homosexuel, attraction qui n’est ni très rationnelle ni totalement calculée, même si elle repose sur la foi en la toute-puissance de la sincérité.

 

Très souvent, le personnage homosexuel aborde sa fascination pour le diable, pour l’efficacité temporaire du mal, pour le génie de satan : « Jonathan Brockett [le personnage homo] était intelligent, il était d’une intelligence diabolique. […] C’est pourquoi il écrivait de si belles pièces, des pièces si cruelles ; il alimentait son génie de chair vive et de sang ! Génie carnivore ! » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 307) ; « [C’était] un homme absolument vicieux et cynique, un homme dangereux aussi parce qu’il était brillant. » (idem, p. 351) ; « J’étais Marlon Brando. Un vieil homme qui avait de la classe et de la cruauté. Un vieil homme irrésistible, généreux, impitoyable, sanguinaire. » (Omar après avoir tué son amant Khalid, dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 168)

 

On observe un phénomène absolument étonnant sous la plume d’un écrivain comme Christophe Bigot : il sublime la vengeance ou la médisance, généralement en les féminisant, c’est-à-dire que tout ce qui touchera à la souffrance, à la mort, à la mélancolie, à la peur, sera chez lui associé, via l’esthétique et l’art, au plaisir ou à l’amour, même si éthiquement cette idée le répugne. On se demande, en lisant son roman L’Hystéricon (2010), s’il critique réellement la beauté du diable, s’il dénonce vraiment le cynisme du dandy (il parle de sa « beauté d’archange » d’ailleurs, p. 83) : d’un côté, oui (et on le voit surtout lors de l’échange final entre Jason et Colette, quand Jason cherche sincèrement des solutions pour lutter contre sa propre misanthropie) ; d’un autre côté, non, car il semble encore prisonnier de la beauté ou de la sincérité de la méchanceté (« l’horreur du monde a pour revers son inexprimable beauté » lit-on p. 246). Parfois, à travers ses personnages, Christophe Bigot soutient l’argument suivant : « Finalement, qu’on soit méchant n’est pas tellement le problème, pourvu qu’on le fasse avec art, et qu’on évite la faute de goût. » D’ailleurs, on remarque cela quand son protagoniste principal, Jason, édicte à ses invités les règles des histoires qu’ils doivent se raconter entre eux : il leur reproche non pas d’être méchants, mais de ne pas être « artistiquement méchants », ou bien d’être méchants sans « style » (p. 414) : « Tous ensemble, ils s’étaient éparpillés, égarés. Par impatience, par émulation frénétique dans le lynchage, ils n’avaient pas soigné leurs anecdotes. […] Jason conseillait d’éviter les simples portraits, ou les vulgaires ragots, mais de leur préférer des histoires, de vraies histoires, avec un début, un milieu et une fin. » (idem, p. 46) Et finalement, c’est un peu ce que l’auteur a fait aussi avec la grande histoire, à savoir son roman : mettre les petits plats dans les grands… pour la médisance. « Mourad [l’amant de Jason] jubilait. Amande était une peste, mais sa méchanceté avait une drôlerie sans équivalent. Il suffisait de la lancer sur une piste, et elle démarrait au quart de tour, brossant des portraits comme une virtuose, se dépensant sans compter. » (p. 83)

 

les Méchants de Walt Disney

les Méchants de Walt Disney


 

Se mettre dans la peau d’un ignoble diable de dessins animés, voilà un fantasme très homosexuel. Par exemple, dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Lucie, maîtresse de cérémonie macabre, prend plaisir à faire cracher tous les secrets honteux de ses trois invités (les trois « ex » de son futur mari).

 

Dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Lucie rend hommage « à tous les méchants ». Dans son one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013), le travesti M to F David Forgit dédie son spectacle à son public et à toutes « ses sœurs salopes ».

 

Dans les romans de Thibaut de Saint Pol (surtout Pavillon Noir (2007), avec Cyril le geek psychopathe désirant la fin du monde ; mais aussi N’oubliez pas de vivre (2004), dépeignant l’univers impitoyable de la prépa ; ou bien encore À mon cœur défendant (2010), avec Heinrich le cruel Nazi), il y a toujours la figure du Grand Méchant gniarc-gniarc-gniarc, celui dont les victimes impuissantes ne peuvent que pousser le cri Orangina « Mais pourquoi est-il aussi méchant ??? » (« Paskeeeeuu !!! » répond le fou avec un rire sardonique), celui qui maltraite ses bras droits, celui qui (comme un Docteur Mad de films de James Bond) aime écraser gratuitement les animaux inoffensifs qui l’entourent : « Elle [Madeleine] est partie ! […] Où qu’elle soit, je la retrouverai ! […] De toute manière, elle n’ira pas loin… je suis sûr qu’elle n’imagine pas l’enfer qui l’attend. » (Heinrich dans le roman À mon cœur défendant, p. 80) ; « Je trouverai bien un moyen de la faire parler… » (idem, p. 62) ; « C’est insensé ! Quelle bande d’incapables ! » (Heinrich parlant de ses complices, idem, p. 140) ; « Mon cœur s’exalte à sentir les traces de l’orage que nous [= les Nazis] pouvons déchaîner. […] Nous sommes aux frontières d’une aube nouvelle. La France aux mains des Juifs, des bolcheviks et des ploutocrates ne pouvait que sombrer. Elle ne pourra se relever qu’avec nous, aux côtés de l’Allemagne, avec le concours de ceux qui comme moi la connaissent, et la veulent purifiée. […] La guerre me rend lyrique. » ; « Je veux le prendre avec des gants blancs […] Je suis sûr que n’importe quel autre espion lui aurait arraché son triste bien par la force, mais je ne suis ni un simple sbire ni un voleur à la tire : ich bin zivilisiert. » (Heinrich parlant du Traité que possède Madeleine, idem, pp. 46-47) On peut désirer être diabolique, dit le héros homosexuel, à partir du moment où on a la classe d’un Arsène Lupin !

 

Pour le héros homosexuel, mentir et faire le mal, c’est aimer (si on le fait par amour ! si le désespoir purifie l’action mauvaise) : « C’est la première fois que je mens pas à un mec, en plus. » (Mike, le narrateur homo parlant de sa liaison avec Léo, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 101) ; « J’ai détroussé des centaines de personnes, égorgé deux personnes… mais je fais peu de fautes d’orthographe ! » (Lacenaire dans la pièce éponyme (2014) de Franck Desmedt et Yvon Martin) ; etc. Par exemple, dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, Frank passe son temps à mentir à son psychiatre pour le faire tourner en bourrique et le séduire : « On obtient la vérité qu’en mentant. »

 
 

d) Le relativisme manichéen et nihiliste qui voit les choses « par-delà le Bien et le mal », mais qui au fond trace implicitement de nouveaux camps « bons » et « mauvais » :

Comme un slogan publicitaire bien appris, le personnage homosexuel soutient à la fois que l’enfer n’existe pas (quid de la liberté humaine de le choisir, alors ?) et qu’« on ira tous au paradis », dans un discours flower power optimiste qui nie le libre arbitre des êtres humains : « Tribu, qu’est-ce que nous voulons ? Paix et Liberté maintenant ! […] L’enfer n’est pas pour nous ! » (les personnages de la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, à l’unisson) ; « Ils disent qu’on brûlera en enfer, mais je pense qu’ils se trompent. » (cf. la chanson « Outlaws » d’Adam Lambert)

 

On voit ce flou artistique entre le Bien et le mal, d’inspiration bouddhiste, cultivé dans le film « Au-delà du bien et du mal » (1977) de Liliana Cavani, la chanson « Au diable nos adieux » de Zazie, le film « Ni Dieu ni démon » (1998) de Bill Condon, etc.

 

Le personnage homosexuel, dans un relativisme et un manichéisme saisissants, se met à placer le bien et le mal sur le même plan, comme s’ils étaient deux forces égales qui s’annulaient l’une l’autre : « Et Dieu ? Et ses anges ? Et le diable : est-il toujours le diable ? » (Omar dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 177) ; « Le bien, le mal n’existent pas dans le bonheur, dans le malheur. Les hommes sont des animaux, les femmes sont des animales. » (Cachafaz dans la pièce éponyme (1991) de Copi, pp. 52-53) ; « Ni enfer, ni paradis. Là-bas, la vraie vie ! » (Kiwi dans la B.D. Kiwi au Paradis (1999) de Teddy of Paris) ; « Au diable le bien et le mal, et les serments artificiels ! » (cf. la chanson « Au commencement » d’Étienne Daho) ; « Sa notion du bien et du mal, ça commençait à me taper sur le système ! » (Stéphane, le héros homo, par rapport à Hélène, dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « L’enfer, le paradis, que des conneries ! » (le fils homosexuel à son père dans la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan) ; « La culpabilité, ça n’existe pas ! » (idem)

 

Le diable lui a donné comme consigne de ne pas parler de lui, de nier son existence… et le héros homosexuel obtempère ! C’est exactement l’attitude neutraliste qu’adopte le personnage de Vincent (d’ailleurs défini comme un « ange de lumière ») dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson. On assiste à l’apologie du lavement des mains : « Je suis l’enfant insouciant. Je n’ai pas de morale. » (pp. 46-47) ; « D’ailleurs, rien n’est grave. » (idem, p. 30) ; « Non, je ne suis pas un traître. Oui, je suis un jeune homme de seize ans, sans complexes, qui ne découpe pas le monde entre ce qui est bien et ce qui est mal. » (idem, p. 50)

 

En fuyant l’existence du Bien et du mal, et en ne reconnaissant pas la supériorité du premier sur le second, le personnage homosexuel s’expose à leur retour en force sous forme de marionnettes, de furies schizophréniques. En effet, parfois, le héros est entouré d’un petit diable et d’un petit ange qui tentent de le conseiller (par exemple Maxence dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot), le harceler, et qui finissent par s’incorporer en lui pour le diviser en deux (cf. le roman Mi-ange, mi-démon (2006) de Muriel Bonneville, etc.) : « De ce paradoxe, je ne suis complice. Souffrez qu’une autre en moi se glisse. Car sans logique, je me quitte aussi bien satanique qu’angélique. » (cf. la chanson « Sans logique » de Mylène Farmer) ; « Nous comprîmes que nous bénéficiions de la protection d’un être de nature soit divine, soit diabolique, ou une alliance des deux. » (Gouri dans le roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 93). Le fait de se sentir diabolique est l’un des effets de la schizophrénie : « Je suis toi. Je suis la partie de toi que tu t’es forcé d’ignorer. » (Texor Texel à Jérôme dans le roman Cosmétique de l’ennemi (2001) d’Amélie Nothomb)

 

L’esprit manichéen croit une ânerie : que le diable a réussi une incarnation-longue-durée sur lui, comme Dieu l’a fait avec Jésus : « Le diable s’est incarné. Il a pris corps en vrai. » (Vincent Byrd Le Sage dans la pièce Le Maître des ténèbres : Confession d’un ange déçu, 2003)

 

Selon la pensée manichéenne, le mal serait dans le Bien, le Bien dans le mal, et tout cela formerait le Tout – et même l’Équilibre suprême ! – de notre « monde complexe »… comme le défend par exemple la chanson de Louis « La Mort est dans la vie » dans le film « Once More » (« Encore », 1988) de Paul Vecchiali.

 

L’anticonformiste bobo anti-diable ne se sait pas conformiste dans la révolte : il se rêve hors de tout, du Bien comme du mal, et cet ailleurs est pour lui le Bien absolu. Il chante le culte – pourtant rétrograde – de l’Être auto-engendré, maître de son progrès : « Détourne-toi du conforme et de l’inconforme. […] Alors invente, invente toujours ! » (le discours final de la pièce Le Cabaret des utopies (2008) du Groupe Incognito) ; « Nous ne sommes pas des anges ni des damnés. Nous ne sommes pas des anges ? À vérifier… » (cf. la chanson « Adulte et sexy » d’Emmanuel Moire) ; etc. Non seulement il n’échappe pas à la tentation manichéiste, mais il y replonge de plus belle, en créant cette fois ses propres binarismes moralisants délimités par un axe bien/mal invisible, qu’il croit inédit. Les dualités gauche/droite (politiques), ou homo/hétéro, sont souvent employées dans les créations homosexuelles : « Tu as viré hétéro, tu vas voter à droite. » (Robert à l’un de ses amis homosexuels, dans le film « Un Couple presque parfait » (2000) de John Schlesinger) ; « C’est juste du bon sens. Je veux dire, s’ils sont intelligents, ils sont gays ; et, s’ils sont stupides, ils sont hétéros… » (Édith dans le film « Female Trouble » (1974) de John Waters) ; etc.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Certains personnes homosexuelles se prennent pour le diable :

Je vous renvoie au titre de l’autobiographie Frédéric Mitterrand La Mauvaise vie (2005), à la photo Self Portrait (1985) de Robert Mapplethorpe (où l’on voit le photographe avec le sceptre de la mort), aux photos d’hommes homosexuels déguisés en diable pendant les Gay Pride parisiennes de 1996 et 2002 (dans la revue Triangul’Ère 7 (2007) de Christophe Gendron). Dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke, on apprend que la Reine Christine, pseudo « lesbienne », lit des lectures sataniques. Son Peuple la compare à Jézabel.

 

Beaucoup de personnes homosexuelles aiment jouer au diable. On ne sera pas étonner que la fête d’Halloween remporte un franc succès dans la communauté homosexuelle : les bars et discothèques gay friendly font le plein ce soir-là, au point qu’on pourrait presque qualifier Halloween de « deuxième Gay Pride » ! Dans le docu-fiction « 120 battements par minute » (2017) de Robin Campillo, pour dire leur mécontentement, les militants Act-Up sifflent comme des serpents.

 

DIABLE Halloween

 

Mais parfois, le jeu de la diabolisation va plus loin et sort du cadre de la blague ou de la mise en scène ludique. Certains individus homosexuels touchent à leur prénom : les pseudonymes concotés par les internautes des sites de rencontres homos sont à consonance démonologique et ne brillent pas par leur originalité ; le nom que le photographe Jean-Daniel Cadinot s’est choisi en tant que réalisateurs de films pornos gays est « Tony Dark » ; l’écrivain Claude Brami a écrit sous le pseudonyme de « Christopher Diable ». Les noms de scène (Louise de Ville, le groupe Mauvais Genre, l’album Mister Bad Guy (1985) de Freddie Mercury, etc.) et les rôles de théâtre que certains prennent (Jean-Claude Dreyfus interprétant le diable dans la pièce Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens (2007) de Gérald Garutti) résonnent comme des aveux.

 

C’est parfois l’expérience de la maladie (VIH) corollée à l’homosexualité qui donne à certains individus l’impression d’être diaboliques ou possédés. Par exemple, dans le documentaire « Vivant ! » (2014) de Vincent Boujon, quand Éric, homosexuel et séropositif, décrit les effets surprenants de la trithérapie, il dit que c’était comme dans le film « L’Exorciste » : vomissements, états seconds, malaises, dérèglement du métabolisme (estomac surtout)…
 

Par ailleurs, un certain nombre de personnes homosexuelles réelles s’identifient clairement au diable : « De fait, j’y trouvais incomparable jouissance, sans doute par l’instigation du Diable. Il y a huit ans que cette idée diabolique me vint… » (Gilles de Rays écrivant au Roi de France Charles VII, et cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 132) ; « J’ai l’impression d’être un personnage diabolique. » (James Dean à Philip K. Schever du journal Los Angeles Times, cité dans la biographie James Dean (1995) de Ronald Martinetti, p. 137) ; « Je suis un véritable diable. » (Pier Paolo Pasolini dans le reportage « Les Fioretti de Pier Paolo Pasolini, 1922-1975 » (1997) d’Alain Bergada) ; « Vous êtes cet enfant orgueilleux, vous ne doutez pas que le diable en question, c’est vous. » (Christophe Honoré, Le Livre pour enfants (2005), p. 26) ; « Leur distance me renvoyait l’image, ils étaient tous devenus de ces chats qui me fuient, des chats allergiques au diable. » (Hervé Guibert, malade du Sida, dans son autobiographie À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990), p. 222) ; « Car, bien entendu, il y avait du diable dans tout cela. » (Julien Green, à propos de son désir de se substituer aux autres, préface de son roman Si j’étais vous (1947), pp. 10-11) ; « Jeffrey croyait qu’il était le diable. Il se pensait aussi démoniaque que satan. » (Gerald Boyle, dans le documentaire « Jeffrey Dahmer, le Cannibale de Milwaukee » (1996) de Christine Shuler) ; etc.

 

C’est même sans culpabilité, sans s’auto-flageller, avec grand calme et désinvolture (presque avec l’humour du désespoir), qu’elles se présentent comme diaboliques : « Nous, les amis du diable » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 68) ; « Si, comme le prétend Thierry Séchan, le vert est la couleur du diable, alors je suis le diable. » (idem, p. 176) ; « Et non seulement j’ai mauvais genre, mais encore j’aggrave mon cas en ayant de mauvaises mœurs. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 7) ; « Le jour où on découvre qu’on aime les garçons, on a l’impression de ne pas être normal. » (Sacha, jeune Allemand homo, dans le documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt) ; « Aux yeux des chrétiens, je suis un sataniste. De mon point de vue, bien sûr, je ne le suis pas. Satan n’est pas au cœur de ma vision des choses. Ce n’est pas un dieu. Il incarne la rébellion. Si je pouvais être mon propre dieu, tout cela lui serait égal. » (Gaalh, la star norvégienne de death metal, ouvertement homosexuel, dans le documentaire « Du Sollst Nicht Schwul Sein », « Tu ne seras pas gay », 2015) de Marco Giacopuzzi) ; etc. Ernst Röhm, dès 1928, écrit ses Mémoires d’un traître et confie : « Étant immature et mauvais, je suis plus en faveur de la guerre et du désordre que de l’ordre bourgeois bien élevé. […] J’affirme d’emblée que je ne fais pas partie des braves gens et que je n’ai aucune envie de leur ressembler. » (p. 267 et p. 362) Dans l’émission Danse avec les stars 6 du 28 novembre 2015, le chanteur Loïc Nottet avoue que, lorsqu’il était jeune et se regardait dans la glace, il s’imaginait non pas être face à lui-même mais face à un « double diabolique ».

 

Dans l’émission Temps présent spéciale « Mon enfant est homo » de Raphaël Engel et d’Alexandre Lachavanne, diffusée sur la chaîne RTS le 24 juin 2010, Alexandre, jeune témoin homo suisse de 24 ans, raconte qu’à 18 ans il est parti en famille au père, à Seattle (USA) et est tombé dans une famille « très religieuse, très religieuse, et souvent on disait que l’homosexualité était quelque chose de satanique, que c’était le diable qui était là, et que Dieu tous les jours testait notre foi en Lui. » : « À l’église, devant 600 personnes, le pasteur a dit qu’il fallait brûler les homosexuels et que c’étaient des gens possédés. Et petit à petit, on rentre dans ce discours-là. Je ne sais pas si j’y croyais à 100 %. En tout cas, y’avait une partie de moi qui voulais y croire. »
 

Quelques personnes homosexuelles évoquent la présence d’une force maléfique en elles, qui les définirait totalement : « Nous sommes les très humbles domestiques d’une force qui nous habite. Nous sommes menés par une force qui n’est pas externe à nous, qui est interne, nous sommes menés par cette nuit qui est notre véritable Moi. » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, autoportrait d’un inconnu » (2003) d’Edgardo Cozarinsky) ; « J’étais dans l’horreur de ma propre confusion. Je la voyais bien. Je la comprenais parfaitement. Je marchais avec elle en silence, en bataille, jamais en paix. Je n’y pouvais rien, j’étais dominé par cette force supérieure, invisible, inconnue, et qui m’entraînait vers le chaos intime. Je voyais de temps en temps en moi l’image de ma sœur Lattéfa qu’on disait possédée. Qui l’était. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 86) ; « À peine fut-il sur moi, que je versais des larmes de désolation. L’instant de sodomie, rigoureusement chargé, vit tout mon être disparaître dans les profondeurs du mal pour ne devenir qu’une empreinte. […] De me sentir possédé, je me mis à pleurer. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 68) ; « Pourtant, le Seigneur, lui, à cause de l’amour qu’il porte à l’être intérieur où il retrouve sa marque et le reflet de sa face, aime aussi passionnément le transgresseur qu’il découvre caché là, en siamois du fils vertueux. Que sommes-nous, devant l’attitude du Maître, pour bouder l’amour à l’égard de cet habitant de mauvaise mine ? » (Henry Creyx, Propos décousus, propos à coudre et propos à découdre d’un chrétien homosexuel (2005), p. 14) ; etc.

 

Certaines personnes homosexuelles pensent même qu’elles ont le pouvoir diabolique de faire mourir les autres à distance : « Je me suis sentie confusément coupable de la mort du fiancé de Janette Levreau et encore bien davantage du chagrin de cette dernière. Et depuis ces temps troublés, je me suis demandé souvent si je n’avais pas des pouvoirs paranormaux. En tout cas, je veille très attentivement à ne jamais avoir de souhaits homicides. […] Après avoir assassiné mon frère et un jeune militaire, j’ai assez de crimes sur la conscience ! » (Paula parlant de sa maîtresse de CM2, dans son autobiographie Mauvais genre (2009), p. 47)

 

Cette identité diabolique que décrit la personne homosexuelle est parfois l’autre nom qu’il donne à son désir homosexuel (autant dire que ce code « Se prendre pour le diable » renvoie à la dualité idolâtre et homophobe du désir homosexuel !) : « J’ai grandi caché dans mon secret. Longtemps je me suis blotti en lui comme s’il me protégeait d’une menace indistincte. Il a fini par faire partie de moi. […] Un poison me rongeait. […] Le vrai nom de ce venin, l’homosexualité, je n’en avais aucune idée. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 13) ; « J’ai mauvais genre. Bien qu’étant une femme, j’ai les cheveux courts comme les messieurs qui ne veulent pas se faire remarquer. En outre, je m’obstine à m’habiller de telle manière qu’on me prend souvent pour un homme. » (Paula Dumont, Mauvais genre (2009), p. 7) ; « Je suis fermement décidée à emmerder le monde jusqu’à mon dernier souffle. » (idem, p. 12)

 

Ce « diable » en la personne homosexuelle, c’est surtout ce qu’on appelle plus simplement le doute d’être aimé/d’être capable d’aimer vraiment quelqu’un : « C’est ainsi qu’à 18 ans, je me suis repliée sur moi-même, et que j’ai abandonné jusqu’à la simple idée qu’on puisse m’aimer d’amour. » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 19) ; « Vous vous aimez si peu que ça ? » (un des psys s’adressant à Guillaume, le héros bisexuel, dans le film « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne) ; etc. On entend souvent les personnes homosexuelles faire de l’Amour une question de mérite, sans penser que l’Amour vrai se donne gratuitement et au-delà de nos actes : « Pas capable d’aimer. Pas capable d’être aimé. » (André, 33 ans, sodomisé sauvagement par son père à l’âge de 13 à 16 ans, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (2008) de Michel Dorais, p. 148) ; « Il voit en lui un démon qui le transforme en un être qui ne peut aimer. » (Dan Kiley, Le Syndrome de Peter Pan (1983), p. 89) ; « Entre 20 et 30 ans, je cherche plutôt quelqu’un qui affirmera que je suis humaine : un spécimen d’humanité ni plus ni moins compliqué que les autres. Il me reste encore beaucoup de chemin à faire pour m’en convaincre moi-même. » (Cathy Bernheim, L’Amour presque parfait (2003), p. 212)

 

Le « diable » est aussi l’autre nom de la honte de soi : honte de son physique (comme celle que ressent par exemple John Edgar Wideman par rapport à sa couleur de peau noire : il raconte dans Brothers And Keepers (1984) qu’il a « peur qu’on découvre le diable en lui, qu’on le rejette comme un lépreux » et que sa « négritude l’accuse », pp. 56-57) ou honte de son origine sociale (de son côté, Didier Éribon, dans Retour à Reims (2010), explique que c’est « la culture ouvrière qui l’accusait » : « Il me fallait exorciser le diable en moi, le faire sortir de moi. Ou le rendre invisible, pour que personne ne puisse deviner sa présence. Ce fut pendant des années un travail de chaque instant. », p. 115).

 

Dans l’émission Infra-Rouge intitulée « Souffre-douleurs : ils se manifestent » diffusée sur la chaîne France 2 le 10 février 2015, le jeune Lucas Letellier, lycéen se disant « homosexuel », affirme qu’il a subi le harcèlement scolaire de la part de ses camarades uniquement « parce qu’il est homosexuel » : « Le pire que j’ai ressenti, c’est Fils de Satan. »
 

Si les personnes homosexuelles ne sont crues incapables d’aimer, c’est bien parce que certains esprits (homophobes, bisexuels, ou homos refoulés) leur ont mis cette absurdité dans le crâne (« Tu vois, je te l’avais dit, tu es incapable d’aimer… »), et qu’elles l’ont validée : « L’espoir fait vivre dit-on, et il faut savoir qu’une grande partie de l’humanité vit de ses rêves d’amour. Quand nous disons que le gei est privé d’amour, cela signifie qu’il est aussi privé de ce rêve. Depuis son plus jeune âge il réalise que l’amour n’est pas fait pour lui. Contrairement à l’adolescent hétérosexuel, il sait qu’il n’y a rien pour lui à l’horizon. » (Chekib Tijani, 700 millions de GEIS (2010), p. 62) ; « Les geis naissent vils et inférieurs. » (idem, p. 95) ; « Dans leur tête, il y a ce mal en moi : j’étais devenu mauvais. » (Samuel, jeune homme homosexuel par rapport à ses parents juifs ortodoxes, dans le documentaire « Homos, la haine » (2014) d’Éric Guéret et Philippe Besson, diffusé sur la chaîne France 2 le 9 décembre 2014) ; etc.

 
 

b) « Je suis un maudit » :

N.B. : Je vous renvoie également au code « Focalisation sur le péché » dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

 

Un certain nombre de personnes homosexuelles ne se jugent pas aimables et aimantes. Elles se présentent au contraire comme maudites par le Ciel, par l’Amour, et par les événements humains. « Je ne pouvais plus vivre en ce monde où me guettaient la malchance et le deuil. » (Jean Cocteau dans son Livre blanc, 1930) La mélancolie les dorlotte : « New York me désespérait avec une grâce certaine où, la sereine langueur de la pollution piquée par le bruit et la chaleur, apportait un bonheur furtif et réparateur mais où, planaient irrémédiables, mon angoisse de vivre et l’attente de la mort. Damné jusqu’à la fin des temps, encombré de mes grandes jambes inutiles, j’étais seul, la nuit, plein de désirs inexaucés, sans savoir que mes seuls amis étaient les étoiles, émues, anonymes, de ma présence. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 118)

 

Par exemple, pour Ricardo Arenales, Luis Cernuda ou encore Marcel Proust, les personnes homosexuelles (ou « inverties ») forment une « race maudite ». Arthur Rimbaud, quant à lui, revendiquera toute sa vie son appartenance à la race « des maudits, des criminels, des malades ». Dans le documentaire « Charles Trénet, l’ombre au tableau » (2013) de Karl Zéro et Daisy d’Errata, Charles Trénet avoue qu’il souffre, en amour, d’un « mal mauve », celui « de l’ombre et du remord ».

 

On trouve dans certains discours la croyance au Sida en tant que matraque céleste. « Il fallait que le malheur nous tombe dessus. Il le fallait, quelle horreur, pour que mon livre voie le jour. » (Hervé Guibert dans son autobiographie À l’Ami qui ne m’a pas sauvé la vie, 1990) ; « Je suis un scarabée retourné sur sa carapace et qui se démène pour se remettre sur ses pattes. Je lutte. Mon Dieu, que cette lutte est belle. » (Hervé Guibert cité dans l’essai Les Écrivains sacrifiés des années Sida (1995) de Jean-Luc Maxence, p. 25)

 

L’amour homosexuel se présente d’office comme fragile ou perdu d’avance, et la majorité des personnes homosexuelles pensent cycliquement qu’elles sont des oubliés de l’Amour vrai (y compris celles qui vivent en couple) : « Ça va pas, on arrête tout de suite, je ne suis pas quelqu’un à marier. » (Élodie, femme lesbienne de 46 ans, interviewée dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, p. 59) ; « À 18 ans, je me suis repliée sur moi-même, et j’ai abandonné jusqu’à la simple idée qu’on puisse m’aimer d’amour. » (Paula Dumont, La Vie dure (2010), p. 19) ; « Lui dirais-je combien j’avais pu, adolescente, me sentir infirme, monstrueuse, vouée à jamais à la solitude quand je m’éprenais d’une fille de mon âge ? » (idem, p. 42) ; « Elle se sentait incapable d’aimer : ‘J’ai comme la lèpre au cœur. » (Paula Dumont citant son amante Catherine, idem, p. 154)

 

Mais il ne faut pas croire qu’elles ne trouvent que des inconvénients à l’étiquette de « maudits » qu’elles se collent au front. Au contraire, l’auto-stigmatisation peut, dans l’instant, dorloter l’âme en peine, l’installer dans le confort de la plainte ou du militantisme marginal, lui donner l’impulsion désespérée de la menace puérile. « Je choisis cette planète maudite, je l’habite avec les bagnards de ma race. » (Jean Genet, Journal du voleur (1949), p. 49).

 

Elle a même le pouvoir de faire aimer (un peu) ! Jouer le maudit d’amour, le bobo écorché vif et incompris, le pestiféré qui porte malheur à tous ses partenaires, est une technique de drague très employée par les courtisans-crooners homosexuels. Ces derniers font agir le chantage aux sentiments pour apitoyer leur proie (« Les autres m’ont abandonné prématurément… mais toi, tu n’es pas capable de me faire une chose pareille, hein ? »). Avec leur air de chien battu, ils demandent à leur partenaire du moment de leur faire le plaisir de leur prouver qu’ils valent encore quelque chose dans le « marché gay » en acceptant de sortir avec des « maudits d’amour » comme eux, qui se croient les seuls à aimer bien, en vérité, à 100%, contrairement à leurs amants de passage qui n’ont/auraient pas « joué le jeu » de l’amour jusqu’au bout, qui n’ont/n’auraient pas su les aimer comme eux les a/aurait aimées d’un cœur entier, sacrificiel, pur, gratuit, limite ascétique et platonique… Et il faut avouer que cette stratégie de la folle perdue est très efficace : elle donne à celui qui se laisse prendre l’illusion temporaire de la charité, de la réparation de l’injustice, du sacrifice d’amour.

 
 

c) Le bien par le mal (et la pédagogie de l’erreur) :

N.B. : Je vous renvoie également au code « Liaisons dangereuses » et à la partie « Cruella » du code « Reine », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

Vidéo-clip de la chanson "Je te rends ton amour" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Je te rends ton amour » de Mylène Farmer


 

Le dilemme moral de beaucoup de personnes homosexuelles concernant le diable, c’est qu’intellectuellement elles savent très bien que le mal n’est pas à faire ; mais esthétiquement elles le trouvent quand même beau et désirable. Leurs sens entrent en conflit avec leur conscience, et gagnent souvent la bataille, au point que l’esthétique est confondue avec l’éthique. La philosophe Susan Sontag explique très bien ce phénomène quand elle traite du mouvement artistique camp, défendu par une majeure partie des membres de la communauté homosexuelle, et qui repose sur la représentation (ironique ? militante ? iconoclaste ?) de la violence, de la mort, de la destruction : « Le goût camp refuse l’axe bipolaire du jugement esthétique habituel : bon-mauvais. » (Susan Sontag, « Le Style Camp », L’Œuvre parle (1968), p. 440)

 

Par exemple, lors de la conférence « Différences et Médisances » à la Mairie du IIIe arrondissement, le 18 novembre 2010, l’écrivain Christophe Bigot parle de « sauver la médisance ». D’ailleurs, celle-ci est au centre de l’intrigue de son roman L’Hystéricon : c’est presque l’héroïne principale. Tous ses personnages sont des « mauvaises » (Les Médisances a failli être le titre de son livre, d’ailleurs !) : « Il y a du brillant dans le père siffleur. » dira-t-il. « J’ai pas mal de tendresse pour Amande, le personnage de la garce dans l’Hystéricon»

 

J’ai déjà vu dans les appartement de certains amis homos des affiches géantes de films à la gloire de la méchanceté « féminine » cinématographique, tels que « The Devil Wears Prada » (« Le Diable s’habille en Prada », 2005) de David Frankel.

 

Se situant davantage sur le terrain des intentions que des actes, un certain nombre d’individus homosexuels vont se mettre en effet à défendre le génie séducteur du diable, la « pédagogie par l’erreur », ou bien le fait que la fin justifie les moyens : « Le poète s’occupe du mal. C’est son rôle de voir la beauté qui s’y trouve, de l’en extraire et de l’utiliser. L’erreur intéresse le poète, puisque l’erreur seule enseigne la vérité. » (Jean Genet cité par Philippe Sollers, « Physique de Genet », dans le Magazine littéraire, n°313, septembre 1993, p. 42) ; « Le mensonge absolu était la vraie forme d’expression artistique de Truman Capote, limitée mais, paradoxalement, authentique. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 281) ; « Je peux vraiment être méchant. » (Jean-Louis Bory s’en amusant au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) ; etc.

 

Étant donné qu’on peut, en théorie, tirer profit de toute action, même mauvaise, de tout échec, de toute épreuve de la vie, ils soutiennent que tous les actes humains sont bons à vivre, y compris les actes mauvais, sans penser que ce n’est pas parce que beaucoup de choses nous sont possibles, et qu’on peut tirer profit de tout (même du pire), qu’il n’y a pas certaines expériences qui nous sont plus utiles, plus souhaitables, plus profitables, et plus idéales à vivre, que d’autres. C’est ainsi que Marcel Jouhandeau, par exemple, exalte la « beauté de l’immoralité » et l’utilité sociale du « vice » dans l’essai Éloge de l’imprudence (1931). Dans son Algèbre des valeurs morales (1935), les titres des chapitres parlent d’eux-mêmes : « Apologie du mal » et « Défense de l’enfer ». Bruce LaBruce, quant à lui, défend une « incorrection jouissive ». Roland Barthes, de son côté, veut que la société reconnaisse qu’il existe une joie de la perversion, que le mal n’est pas totalement mauvais (et qu’il peut même aimer à la place de l’Amour !) : « Le pouvoir de jouissance d’une perversion est toujours sous-estimé. La Loi, la Doxa, la Science ne veulent pas comprendre que la perversion, tout simplement, rend heureux ! » (Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, 1975). Le personnage de Boris dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1926) d’André Gide reprend cette philosophie du « bien par le mal » : « Il prenait plaisir à se perdre et faisait, de cette perdition même, sa volupté. »

 
 

d) Le relativisme manichéen et nihiliste qui voit les choses « par-delà le Bien et le mal », mais qui au fond trace implicitement de nouveaux camps « bons » et « mauvais » :

Pierre et Gilles

Pierre et Gilles


 

Beaucoup de personnes homosexuelles, effrayées par les mots « mal »/« diable »/« péché », trop connotés religieusement à leur goût, défendent l’idée selon laquelle le mal est un concept subjectif soumis à l’appréciation de la conscience individuelle de chacun, et qui en aucun doit être défini collectivement. « À la radicalité du mal dont on découvre avec effroi que l’homme est porteur, on va opposer l’espérance radicale de la disparition du mal. » (Élisabeth Lévy, Les Maîtres Censeurs (2002), p. 23) ; « Décidé à l’avance que mon histoire aurait un dénouement malheureux, le mal ne pouvait être qu’un leurre. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 126) ; etc.

 

Au fur et à mesure, se crée dans leur esprit une équivalence morale entre le Bien et le mal, étant donné que ces deux réalités sont reléguées au simple statut d’« opinions subjectives, variables et incertaines » : « La Vérité, le mensonge… les deux se valent. » (Jean Cocteau cité dans le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la vérité (2008) d’Hakim Bentchouala) ; « J’aime ce mélange entre bien et mal. Tout est mélangé. » (Barbara, un homme transsexuel M to F, dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut) ; « L’enfer ne nous fait pas peur, le paradis non plus. » (Pascal Sevran, Le Privilège des jonquilles, Journal IV (2006), p. 102)

 

Or, comme l’écrit très justement Maurice Zundel dans Silence, Parole de Vie (1990), « il y a une différence entre le bien et le mal et ils ne peuvent aboutir au même résultat. Cette idée profondément juste, il ne faut pas l’affaiblir, tout au contraire ! Il faut constamment souligner que le bien et le mal sont différents et qu’ils ne peuvent pas avoir la même issue. » (p. 70)

 

La peur d’entendre parler du mal, très prononcée chez les personnes homosexuelles, me semble être d’une part le signe d’une angoisse face à sa propre liberté d’engagement (Jean-Paul Sartre, dans Saint Genet (1952), explique, en partant de l’écrivain Jean Genet, que « Genet craint de se découvrir soudain maître du Bien et du Mal : cette réflexion s’angoisse devant le vide de la conscience, devant sa liberté », p. 170), et d’autre part le signe du déni des mauvais emplois de cette même liberté. Toujours dans son Saint Genet, Sartre énonce que le propre de l’action diabolique, c’est de se nier tout en se faisant : il développe à juste titre l’idée que le diable se déteste lui-même, qu’il s’est en horreur, qu’il ne veut même pas entendre prononcer son nom ni voir formuler verbalement son agissement. « La seule marque immédiate et universelle dont on dispose pour reconnaître le Mal, c’est qu’il est détestable. Non point détestable aux yeux de celui-ci ou celui-là mais pour tous, donc pour le méchant lui-même. » (idem, p. 174) ; « La trahison a le mérite de faire horreur au traître. » (idem, p. 207) ; « Gide a raison de dire que le Diable a gagné s’il me persuade qu’il n’existe pas. » (idem, p. 182)

 

Pascal Bruckner va plus loin dans La Tentation de l’innocence (1995), quand il écrit que le déni de l’existence du mal est bien souvent la preuve de notre collaboration factuelle avec lui : « Le ‘refus du manichéisme’ dont certains se gargarisent comme d’un exploit intellectuel […] dissimule mal une sympathie active pour l’agresseur. […] Cette neutralité-là est l’autre nom de la complicité. » (p. 221)

 

Comment la communauté homosexuelle assure, sans même s’en rendre compte, les beaux jours du manichéisme diabolisateur ? En diabilisant/personnifiant le diable (sans jamais l’appeler ainsi, bien entendu… sauf dans les moments exceptionnels de croisade épique contre l’Homophobie, quand les mots finissent par dépasser les « pensées » !), et en travaillant, comme les sophistes, sur la forme lexicale sans cesse renouvelée de leurs binarismes idéologiques moralisants. L’axe manichéen bien/mal, venu suppléer l’axe religieux non-manichéen Bien/mal (tout est dans la majuscule !), prendra d’autres noms et d’autres acteurs pour se faire passer pour « démocratique » : on parlera d’opposition femme/homme, homos/hétéros, gay friendly/homophobes, etc. Les récents manichéens homosexuels tracent de nouvelles frontières pour départager leurs amis de leurs ennemis, mais sans s’avouer, évidemment, que ces limites sont manichéennes. Le clivage gauche/droite est l’une de leur marotte : « L’homophobie est surtout de droite. » (cf. l’article « France » de Pierre Albertini, dans le Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 185)

 

Ces manichéens modernes montrent à leur insu que le véritable enfer, ce n’est pas d’être le diable en personne (le diable en personne n’existe pas !), mais uniquement de croire qu’on l’est (ou au contraire qu’on ne l’incarne jamais partiellement dès que nous agissons mal). On retrouve très fréquemment dans la pensée manichéenne des personnes homosexuelles l’idée selon laquelle « le mal et le Bien n’existent pas », « le mal existe pour qu’il y ait l’équilibre avec le Bien », ou encore que « l’existence du Mal est nécessaire à celle du bien ». Un des moyens de déni du mal est la simplification caricaturale de celui-ci : on lui ôte toute intelligence, comme l’a fait l’écrivain nord-américain Armistead Maupin quand je lui ai demandé, le 12 avril 2008, lors de la séance de dédicaces de son roman Michael Tolliver est vivant (2007) à la Librairie Bluebook à Paris, de m’écrire une phrase sur la violence : « Violence is the refuge of the stupid ! » (traduction : « La violence est le refuge du stupide ! ») m’a-t-il improvisé. Mais qui a dit que la violence était bête et illogique, si ce n’est la personne qui veut en user sans la reconnaître ?

 

Le meilleur moyen de lutter contre le mal et de porter un regard réaliste et aimant sur notre société, c’est au contraire, comme le démontre Philippe Muray dans Festivus festivus (2005), de comprendre la logique du diable, pour précisément ne pas le justifier lui dans le déni de son existence éphémère : « Ce n’est pas de chercheurs sociologues ou de prétendus philosophes que ce monde a besoin, c’est à proprement parler de démonologues. Il faut, et je ne m’excuse pas d’employer ce langage quasi médiéval, des spécialistes de la tentation ; du moderne en tant que tentation démoniaque. » (p. 24) ; « Il faut inventer une nouvelle démonologie, cela me paraît être la mission de la littérature d’aujourd’hui. » (idem, p. 29) Alors au boulot !

 
 

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Code n°161 – Sirène (sous-code : « Je suis le fils de la femme-poisson »)

Icône 160

Sirène

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

La fascinante sirène lesbienne ou transsexuelle

 

Film "Sirènes" de Sarah Swords

Film « Sirènes » de Sarah Swords


 

Quelle est cette sirène au chant mélodieux qui a attiré le personnage homosexuel dans ses filets au point de le rendre semblable à elle et qu’il prétende être son fils ? C’est initialement la femme-objet cinématographique, … et sa jumelle humaine qui l’a imparfaitement/pâlement copiée, à savoir la femme lesbienne ou la prostituée. À ce propos, il est amusant que l’une des représentations les plus répandues de la lesbienne soit la sirène, et que les homos soient parfois figurés comme les petits poissons rouges accompagnant leur maîtresse Médusa… idole chanteuse au regard médusant. La sirène, mi-poisson mi-humain, est la déesse de paillettes, d’écailles, qui s’est substituée à Dieu dans le Panthéon homosexuel, et qui fait office de Veau d’or de la communauté LGBT. Elle est plus fondamentalement l’allégorie de l’éloignement de la sexualité.

 

B.D. "Le Livre blanc" de Copi

B.D. « Le Livre blanc » de Copi


 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « S’homosexualiser par le matriarcat », « Femme-Araignée », « Un Petit Poisson, Un Petit Oiseau », « Regard féminin », et à la partie « Poissons » du code « Eau », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

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FICTION

 

Le personnage homosexuel est le fils de la femme-poisson :

 

Parfum de Jean-Paul Gaultier

Parfum de Jean-Paul Gaultier


 

« L’homosexuel » n’est pas le fils de sang de la femme forte iconographique, mais son fils d’idolâtrie, son enfant spéculaire. Nous observons la filiation fantasmagorique entre l’allégorie iconographique de la femme lesbienne, à savoir la sirène, et l’homme gay, dans bon nombre d’ouvrages : la chanson de Charles Trénet « Je suis le Fils de la Femme’Poisson » (qu’il a initialement empruntée à Fréhel) nous en fournit l’exemple le plus saillant. Mais il est question de la sirène (lesbienne ?) et de son fils homosexuel dans de nombreuses autres œuvres traitant d’homosexualité : cf. le roman Le Fils de la Sardine (1999) d’Ilan Duran Cohen, le film « Niño Pez » (2009) de Lucía Puenzo, le dessin La Sirène (2006) d’Olympe, le film « Et la tendresse… ? bordel ! » (1978) de Patrick Schulmann, les tableaux d’Alex Rochereau, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « L’Ombre d’Andersen » (2000) de Jannik Hastrup, la chanson « La Naïade » de Jean Guidoni, le film « Freak Orlando » (1981) d’Ulrike Ottinger, le film « La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu » (1998) de Judith Cahen, le film « Le Bal des sirènes » (1944) de George Sidney, le roman Querelle de Brest (1947) de Jean Genet, le film « Mrs Stevens Hears The Mermaids Singing » (2004) de Linda Thornburg, la comédie musicale Le Cabaret des hommes perdus (2006) de Christian Siméon, le film « Les Roseaux sauvages » (1994) d’André Téchiné, le roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig (avec la cruelle et triomphante nageuse), la pièce Sirenas Mudas (1915) de Ramón Gy de Silva, le film « Le Chant des sirènes » (1987) de Patricia Rozema, le film « Jules et Jim » (1962) de François Truffaut (avec Catherine, la nageuse), le film « Suddenly Last Summer » (« Soudain l’été dernier », 1960) de Joseph Mankiewicz (avec Catherine et son maillot de bain transparent), le conte La Petite Sirène (1835) d’Hans Christian Andersen, le film « A Mermaid Called Aida » (1996) d’Aida Banaji, la chanson « Talisman » d’Étienne Daho (« Loin du chant des sirènes envoûtant… »), la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman (avec Leni Riefenstahl la femme aquatique), le roman Sirena (1985) de Graciela Iturbide, la pièce L’Autre Monde, ou les États et Empires de la Lune (1650) de Savinien de Cyrano de Bergerac, le film « Normal Love » (1963) de Jack Smith (avec la sirène harcelée par un loup-garou), le roman Louves de mer (2007) de Zoé Valdés, le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, le film « La Sirène des tropiques » (1927) de Maurice Dekobra, le film « Un Mariage de rêve » (2009) de Stephan Elliot, le concert Les Murmures du temps (2011) de Stefan Corbin, le film « Prom Queen » (« La Reine du bal », 2004) de John L’Ecuyer (avec les premières images du film où l’on voit Marc, le héros homo, au lit, comme une sirène dans l’eau, battant la mesure avec ses pieds invisibles sous ses couvertures), le tableau La Sirène et le Marin (2007) de Pierre et Gilles, le film « Partisane » (2012) de Jule Japher Chiari (avec Loba, la femme aquatique allongée dans l’eau), le film « Die Frau » (2012) de Régina Demina (avec la femme-fillette allongée près d’un étang artificiel d’eau), le film « Sirènes » (2010) de Sarah Swords, le vidéo-clip de la chanson bobo « New Soul » de Yaël Naïm (avec le lâcher du poisson rouge du bocal), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki (dans le discours de Stella, l’héroïne lesbienne, sur la sirène), la chanson « Camille » de Jean Yann (avec le poisson hermaphrodite), le film « La Princesse et la Sirène » (2017) de Charlotte Audebram, le film « La Forme de l’eau » (« The Shape of Water », 2018) de Guillermo del Toro, la chanson « Garçon Sirène » d’Oh Mu, etc.

 

Film d'animation "La Petite Sirène" de Walt Disney

Film d’animation « La Petite Sirène » de Walt Disney


 

Dans le film « The Bubble » (2006) d’Eytan Fox, Noam formait partie d’un groupe musical au lycée appelé « Les Sirènes ». Au début du film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner, George, le héros homosexuel, propose une version théâtrale moderne de « La Petite Sirène » en guise de spectacle de fin d’année scolaire pour ses élèves. Dans le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock, Bruno dit que dans une vie antérieure il a été un poisson rouge. Dans le film « Celui par qui le scandale arrive » (1960) de Vincente Minnelli, la femme est associée à un poisson. Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Solitaire Grillon est comparée par Fifi à un « gros poisson ». Dans le film « Rue des Roses » (2012) de Patrick Fabre, lorsque Medhi (le héros homosexuel vivant en couple avec Axel, son copain) accueille sa petite fille Allison pour la fête des pères, et que celle-ci lui offre un cadeau (une cravate rouge), Medhi fait semblant de ne pas deviner ce que c’est, pour l’amuser : « Qu’est-ce que c’est ? Un livre ? Un DVD ? Un poisson rouge ? » Dans le film « La Tristesse des Androïdes » (2012) de Jean-Sébastien Chauvin, le cadeau d’Ana pour l’anniversaire de sa compagne Cassie est « rouge et visqueux » ; Cassie prend d’abord ça pour un « poisson rouge », ce qui fait bien rire Anna : « Comment veux-tu que je t’envoie un poisson rouge par la Poste ? » Dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov (cf. l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1), Karma, l’une des héros quasi lesbiennes dit que son plat préféré, c’est la salade de thon. Dans la série Demain nous appartient (2017) de Frédéric Chansel diffusée sur la chaîne TF1, Sara Raynaud, l’héroïne lesbienne, dit qu’elle est du signe astrologique du poisson (épisode 64).

 

Pochette de la chanson "Enchanted" de Marc Almond

Pochette de la chanson « Enchanted » de Marc Almond


 

La sirène est en général la figure de la séduction hypnotique ou de la tentation amoureuse homosexuelle : « Là, là, Collins, ne faites pas la sotte, vous êtes un drôle de petit poisson ! » (Stephen, l’héroïne lesbienne à son amante Collins, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 35) ; « Je vois des sirènes par dessus ton épaule. » (cf. la chanson « Laisse venir demain » de Bruno Bisaro) ; « Mais rien ne vaut la sirène… d’un bateau qui s’en va. » (Joséphine, la mère du personnage homosexuel Kevin, dans le spectacle musical Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte) ; « Où est ma sirène ? Où est ma sirène ? » (Philippe, le héros homosexuel de la comédie musicale La Belle au bois de Chicago (2012) de Géraldine Brandao et Romaric Poirier) ; « J’ai entendu ta voix grelot qui m’appelait, chant de sirène hors de l’eau. » (Cécile parlant à son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 33) ; « Dans son lit, par cette tiède nuit d’été austral, Gabrielle s’étonne des remous imprévisibles qui créent en elle les mots de la lumineuse Émilie. Égarée, emportée dans un vertigineux tourbillon, il lui revient en mémoire la détresse d’Ulysse sur le point de succomber au chant mortel des sirènes. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), pp. 72-73) ; « Viens au fond de ma bassine r’pêcher ta p’tite sardine. » (le sosie homo d’Isabelle Adjani dans la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy) ; « Quand tu la vois, ta volonté fond comme devant une méduse. » (sir Harold Nicolson s’adressant à sa femme Vita Sackville-West, lesbienne, à propos de Virginia Woolf, dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button) ; etc.

 

SIRÈNE Cet homme veut devenir sirène

 

La transformation des femmes en monstres marins par le personnage homosexuel peut être la marque de la misogynie de ce dernier : « Cette chair satisfaite qui s’accrochait à lui, par les bras et par les jambes, lui faisait maintenant l’impression d’une méduse. » (Nicolas l’homosexuel après sa nuit avec une femme, dans le roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre, p. 110) ; « Qu’est-ce qu’il dit, le saumon périmé ? » (la mamie de Tom – le héros homosexuel – s’adressant à la présentatrice-télé Graziella dans la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen) ; « T’as une gueule de poisson pané ! » (la mamie de Tom s’adressant à Cindy, idem) ; « On dirait un poulpe. » (Yoann, le héros homosexuel, à propos d’un soutien-gorge qu’il trouve dégueulasse, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; etc. Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, décrit sa mère de 130 kg comme une orque et une baleine. Un peu plus tard, dans un moment de grande précarité économique, il avoue qu’« il en ai mangé de la morue ! » Et à la fin de la pièce, il qualifie sa mère de « Première Baleine » dans un Concours de Beauté. Dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Jules, le héros homosexuel, donne une gifle à Michèle (l’actrice) et traite Martine (la prostituée) de « morue ». Dans la pièce Les Homos préfèrent les blondes (2007) d’Eleni Laiou et Franck Le Hen, les femmes sont comparées à des « fruits de mer ». Dans la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton, Jenny est souvent comparée à une sirène (« Faudrait faire attention à ne pas se prendre pour une sirène ! » prévient Joe) ; Kevin, au contact de cette femme-poisson, devient homosexuel, et la quitte après lui avoir fait un enfant : « Elle aurait dû savoir, Jenny, que je préférais l’odeur des poissons à la sienne ! » Dans la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, Didier voit sa cousine/fille à pédés comme un horrible poisson. Dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald, Stella, l’héroïne lesbienne, traite le beau Prentice de « Sissy » (= tantouze) parce qu’il fait des mouvements de danse sur la plage. Dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, Jessica, le héros transsexuel M to F, voulant échapper à un client qui a découvert sa véritable identité d’homme, prétexte soudainement « un rendez-vous urgentissime avec la marraine de son poisson-rouge ». Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, Vincent, héros homosexuel, s’immerge dans la piscine complètement shooté et voit des sirènes sous l’eau qui l’appellent « Viens Vincent… » et l’entraînent vers la mort. Il est sauvé in extremis. Par ailleurs, les Gay Games sont animés dans ce film par un animateur hystérique déguisé en Médusa tentaculaire.

 

Film "Le Chant des mariées" de Karin Albou

Film « Le Chant des mariées » de Karin Albou

 

Le motif de la sirène symbolise la peur du sexuel. « Ils étaient ainsi enlacés, torses nus, quand éclata dehors le hurlement d’une sirène. Antivol de voiture… Les deux corps se serrèrent plus fortement. […] Que signifiait ce torse nu serré contre le sien, dans l’obscurité orageuse où hululait cette sirène ? » (Benoît Duteurtre, Gaieté parisienne (1996), p. 83) ; « Vous me faites penser à du poisson pas frais. » (Catherine s’adressant à son mari Jean-Paul, dans la pièce Folles Noces (2012) de Catherine Delourtet et Jean-Paul Delvor) ; etc. Par exemple, dans le film « Dead Ringers » (« Faux semblants », 1988) de David Cronenberg, l’identification des héros aux poissons renvoie au refus de la sexualité, à une peur du corporel, à une recherche de la toute-puissance par l’asexualité ; les jumeaux de l’histoire nous expliquent en effet que les poissons sont une des rares espèces à pouvoir se reproduire sans que les corps se touchent au moment du coït.

 

La sirène est aussi l’incarnation d’un féminisme machiste conquérant, lesbien la plupart du temps : « Tu n’es pas à la hauteur, me souffle la nageuse d’un air désabusé. » (Nina Bouraoui, La Voyeuse interdite (1991), p. 115) ; « À ce moment-là, je ressemblais sûrement à une sirène. » (Katia la prédatrice jalouse, dans la pièce Le Jour de Valentin (2009) d’Ivan Viripaev) ; « Amande était officiellement intouchable, et ne l’eût-elle pas été qu’elle eût de toute façon paralysé Cédric, avec son regard de Méduse. » (Christophe Bigot, L’Hystéricon (2010), p. 155) ; « C’est moi la sirène ! » (John Breakdown, le chorégraphe homosexuel, dans le one-man-show Pareil… mais en mieux (2010) d’Arnaud Ducret) ; « J’ai un goût de langoustine dans la bouche. » (Adam, le héros homo, dans l’épisode 1 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, Marilyn, avec « ses tentacules » (p. 100), menace et terrifie le narrateur homosexuel. Dans le roman Génitrix (1928) de François Mauriac, Fernand, le personnage gay refoulé, vit sous l’emprise de sa femme Mathilde (« La belle affaire, songe-t-elle, d’avoir su attiser le désir de ce quinquagénaire timide ! D’autant que le gros poisson avait donné, de son plein gré, dans la nasse tendue… », pp. 21-22) et surtout d’une mère despotique à « tête de Méduse » (pour le coup, Félicité est souvent présentée comme une mère-poisson). Dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini, Delphine, l’héroïne lesbienne, a tout de la sirène : indépendante, portant un pull marin, vivant ses ébats lesbiens avec Carole dans des rivières, disant qu’elle vit dans une terre du Limousin qui est aquatique (« Chez moi, j’ai toujours l’impression que la terre est pleine d’eau. »). Carole lui fait même remarquer, lors de leur première rencontre, dans un bar, qu’elle la voit maître-nageuse : « Maître-nageuse… ça, ça t’irait bien. »

 

La sirène symbolise la surféminité : c’est pourquoi elle est l’un des costumes favoris des travestis ou des transsexuels fictionnels. Dans la pièce La Cage aux Folles (1973) de Jean Poiret, notamment, Zaza est comparé(e) à un « monstre marin ». Dans le film « Marguerite » (2015) de Xavier Giannoli, Atos Pezzini, homosexuel, chaperonne des petits jeunes artistes qui veulent évoluer dans le monde du théâtre : par exemple, il définit Diego, son assistant (habillé en marin), comme « son poisson-pilote ». Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, Thomas achète à son amant François un poisson rouge, à défaut de pouvoir adopter : « Et pour finir, François, je te présente Tchang. Tiens, dis bonjour à papa. » La femme marine est donc associée logiquement à la prostituée, à la courtisane dangereuse : « Les sirènes, c’est un peu les péripétassiennes de la mer. » (Mado la Niçoise déguisée en Amélie la Sirène, dans le one-woman-show Mado fait son show (2010) de Noëlle Perna) ; « J’ai l’impression d’être une sirène. » (Gwendoline en train de simuler une fellation à quelqu’un du public, et allongée – sur moi ! – dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show (2013) du travesti M to F David Forgit) ; « Quand la porte s’est ouverte, je suis resté planté devant elle comme une grosse merde. Elle portait une robe noire moulante et décolletée, qui faisait ressortir sa peau laiteuse, ses seins pareils à deux blocs de beurre frais. Aux pieds, elle avait des mules en soie noire, avec un liseré genre plumes d’autruche de la même couleur. Elle avait des ongles vernis eux aussi de la même couleur, enfin si on considère que le noir est une couleur, aussi bien ceux des mains que ceux des pieds, comme j’ai pu m’en rendre compte quand elle a négligemment fait glisser sa mule gauche pour caresser son mollet droit avec ses orteils. Sa tenue, ça faisait limite pute du quartier rouge à Amsterdam, sauf que sur elle c’était superclasse, je sais pas comment vous dire, elle était superbelle, et superflippante. Je m’assois sur le tabouret en ébène. Elle m’apporte un verre avec une substance un peu trouble dedans, genre sirop d’orgeat ou de gingembre, vous voyez ce que je veux dire ? Je lui demande ce que c’est. Elle me dit de deviner. Je goûte. Un machin indescriptible. Amer, mais avec une note de citron, de sucre, et un arrière-goût un peu fade aussi, limite farineux, sauf que la farine ça a pas de goût, alors je dirais limite lacté, mais plus comme du lait en poudre que comme du vrai lait. Je lui dis que je ne devine pas. Et alors là, véridique, elle me fait : ‘C’est un philtre d’amour.’ […] les aréoles des seins qui pointent sous le tissu, qui ont l’air de vouloir le transpercer […] Elle me paraît minuscule, et comme en hauteur, au sommet d’une montagne, parmi les neiges éternelles. Pour couronner le tout, elle a beau être assise immobile dans le canapé, j’ai l’impression qu’elle remue ses hanches, qu’elle ondule de droite et de gauche, comme si elle faisait la danse du ventre, avec des oscillations de sirène, des variations régulières de courbe sinusoïdale. Vu d’ici, ça fait plein de petites étoiles scintillantes. L’image se décompose, à travers une sorte de filtre brumeux, un diamant taillé ou un kaléidoscope, comme dans les films psychédéliques ou les premiers épisodes de Columbo. » (Yvon en parlant de Groucha, la vénéneuse et inaccessible Russe, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 262-264) ; Je suis le fils de la femme poisson : « Regarde ses yeux de poisson pas frais ! » (Bastian, un des clients homo du bar gay Madame à propos de Lars, le héros homosexuel, dans le film « Darkroom : Tödliche Tropfen » – « Backroom : Drogue mortelle » (2019) – de Rosa von Praunheim) ; etc.

 

Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, au moment de son couronnement, a été surnommée « la Raie » ; elle souligne qu’elle « est petite-fille de pêcheur » ; et lorsque sa sœur Lili a mis au monde son fils, elle la compare a une vache qui a « mis bas » et que le gynéco a utilisé un harpon pour prendre le bébé dans le cachalot (« Willie »).

 

B.D. "Le Livre blanc" de Copi

B.D. « Le Livre blanc » de Copi


 

Le monde de la prostitution, où l’amour est mis à mort, devient la scène privilégiée des sirènes interlopes, des homosexuels fictionnels. Par exemple, dans le one-woman-show Charlène Duval… entre copines (2011) de Charlène Duval, les travestis brésiliens sont comparés à des sirènes. Dans le livre d’illustrations Un Livre blanc (2002) de Copi, une sirène baptisée « Boléro de Ravel » se trouve être en réalité un travesti qui « s’exhibe sur scène » et qui exerce son pouvoir despotique de « femme » phallique sur l’homme-objet homosexuel : « Si le subtil lecteur pouvait porter son regard plus loin, au-delà de la place, jusqu’à la fenêtre de l’hôtel particulier rose, là-haut, il apercevrait Boléro de Ravel en train de cadrer Tarzan dans le viseur meurtrier de son fusil de chasse. » (p. 104) Dans le film « Rosa la Rose : Fille publique » (1985) de Paul Vecchiali, la prostituée « Quarante » et la prostituée « Trois-cinq » parlent des « poissons-pilotes », c’est-à-dire « des rémoras »., pour évoquer les hommes : « Les rémoras c’est des ventouses ». Le jeune client, qui va tomber dans leur filet, rajoute : « C’est des poissons qui se collent aux requins pour se faire transporter. »

 

Entre le personnage gay et la femme-poisson, c’est souvent l’histoire d’un massacre, d’une blessure d’amour étouffée dans l’idolâtrie : « Magda tentait d’extraire une minuscule arête de la chair du poisson. La pointe du couteau travaillait délicatement le médaillon. Antoine se dit que c’était peut-être ainsi que Magda avait travaillé le cœur d’un homme, avant de se retrouver seule dans la vie. » (Vincent Petitet, Les Nettoyeurs (2006), p. 77)

 

Étrange cosmogonie… La femme-poisson est parfois désignée par le héros homosexuel comme sa mère, comme le terreau de son désir homosexuel : « Comment avez-vous fait pour passer d’un thon à une femme ? » (Romuald à Frédérique la lesbienne, dans la pièce, Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali) ; « Ma main est dans son ventre comme un poisson dans l’eau. » (la voix narrative dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 47) ; « Les œufs de poisson poussent sur notre Terre. Au fond des temps, les poissons n’existaient pas. Alors mon ancêtre la Reine Pililili fit pleuvoir ses larmes sur notre terre, et d’une des graines de notre Terre sortit le premier poisson. Mais sa fille Palalala chassa les poissons sous prétexte qu’elle en avait marre d’avoir de l’eau jusqu’aux genoux. Néanmoins nous marchandâmes pendant mille générations. Finalement les poissons acceptèrent de revenir si je faisais le sacrifice de ma fille. À ce moment-là je pleurerai tant de larmes que la mer se refera sur la terre inca et les poissons reviendront vivre joyeux avec nous ! Et c’est très bon, croyez-moi ! J’en ai mangé un dans ma jeunesse ! » (la Reine dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « La sirène sculpturale représentait un symbole maléfique. […] Et, peut-être, au fond, conservait-elle un tel pouvoir… Car c’était d’elle que tout était parti. Les seins roses et pointus, au calibre exagéré, les avaient fascinés… » (Pascal à propos de Régis Bonname qui tenta de l’initier aux plaisirs homosexuels, dans le roman Le Garçon sur la colline (1980) de Claude Brami, p. 243) ; « Plus je côtoie Mme Bauer et plus je trouve qu’elle ressemble à mon père. […] Elle est une excellente nageuse. Elle passe le plus clair de son temps sous l’eau quand elle se baigne. Elle plonge en canard, ne remonte qu’une à deux minutes plus tard. » (Denis Lachaud, J’apprends l’allemand (1998), p. 130) ; « Les hommes, ils sont comme les poissons. C’est leur cul qui leur fait changer de direction. C’est pas moi qui le dit. C’est un proverbe grec… » (Mado la Niçoise déguisée en Amélie la Sirène, dans le one-woman-show Mado fait son show (2010) de Noëlle Perna) ; « Mon poisson rouge dans mon bain de mousse, je l’emmitoufle. » (cf. la chanson « J’en ai marre » d’Alizée) ; « Prends un petit poisson, glisse-le entre mes jambes. » (cf. la chanson « Toi mon toit » d’Élie Medeiros) ; « Jane regarda une nouvelle fois l’immeuble en ruine qui s’élevait de l’autre côté de la rue. Elle l’avait pris pour une réplique, plus jolie que le leur, plus élégant et rénové, mais peut-être était-ce l’inverse et leur bâtiment était-il le reflet de l’immeuble délabré. Cette idée lui donna l’impression d’être petite, et l’enfant qu’elle portait plus petit encore, un poisson solitaire piégé dans des eaux fluviales. » (Jane, l’héroïne lesbienne enceinte du roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, pp. 70-71) ; « Jane se rappela des histoires de selkies, ces sirènes capturées par des marins qui tombaient amoureux d’elles et les prenaient pour épouses. Ces femmes paraissaient heureuses pendant un temps, s’occupaient de la maison et avaient des bébés, mais pour finir l’attrait de la mer était toujours plus fort, et elles reprenaient leur peau de sirène, retrouvaient leur ancienne forme et replongeaient dans ses profondeurs. La nuit, on entendait les selkies, déchirées entre la mer et la grève, pleurant leurs enfants perdus. Parfois, elles rapportaient des peaux d’écailles à leurs fils et leurs filles, et les enfants rejoignaient leurs mères dans les vagues, laissant leurs pères mortels abandonnés sur la plage. » (idem, pp. 176-177) ; « T’as réussi à faire peur à tous les requins. » (Ned, le père de Luce l’héroïne lesbienne, s’adressant à sa femme Tessa à propos de leurs vacances dans une barrière de corails, dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker) ; etc.

 

La maman-sirène, par son déni – ou à l’extrême inverse son adoration – de l’homosexualité de son fils, a éteint en lui tout désir et le conduit à la mort. Par exemple, dans le film « Le Naufragé » (2012) de Pierre Folliot, la mère d’Adrien (le héros homosexuel qui s’est suicidé), par une hallucination, voit en vrai son fils mort dans sa baignoire. Dans le film « À trois on y va ! » (2015) de Jérôme Bonnell, Michel, en couple avec deux femmes lesbiennes Charlotte et Mélodie, dit qu’il veut bosser dans les rivières et qu’il a rencontré un expert de celles-ci qui se penche sur « la féminisation des poissons d’eau douce ». Dans son one-woman-show Chatons violents (2015) d’Océane Rose-Marie, Océane évoque l’existence, sur la cour d’école, d’un « thon homosexuel », métaphore d’un enfant qui deviendra homo plus tard. Dans le film « Le Tout Nouveau Testament » (2015) de Jaco Van Dormael, Willy, le garçon transgenre M to F qui veut devenir une fille, voit un poisson volant fantôme lumineux qui l’accompagne partout dans ses déplacements, comme s’il s’agissait de sa conscience. Il se voit attribuer par Éa, l’héroïne « divine », la chanson « La Mer » de Charles Trénet.

 

Dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch (2015), Fabien, le héros homosexuel, raconte comment il a commencé à tomber amoureux d’une femme, Cécile, sur une « plage abandonnée, coquillages et crustacés » (« Je te kiffe grave. » lui a-t-il dit), puis à rejeter subitement son amour (« J’ai été obligé de la laisser étendue sur le sol. C’est pas grave, c’est qu’une fille. On s’en fiche. »). Plus tard, quand il évoque son essai de retour vers les femmes et de devenir hétéro, il répond : « Qu’est-ce que j’en sais si elle est bonne ou pas ? Je suis allergique aux fruits de mer. ». Ultimement, il verse dans la misogynie homophobe : « C’est mal fichu, une fille. Il manque l’essentiel ! C’est à se demander comment les lesbiennes font pour se reproduire ! Vous imaginez ? Passer de la saucisse à la moule : bonjour l’indigestion ! »
 

SIRÈNE horloge

 

La genèse de l’homosexualité semble se situer du côté des êtres immatériels que sont les sirènes. Par exemple, le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza commence précisément par une saynète de théâtre en classe, pendant laquelle deux fillettes – dont Juliette, l’héroïne lesbienne amoureuse de sa prof de français, Mme Solenska – joue le rôle des sirènes d’Ulysse qui ligotent un homme et mettent à mort la différence des sexes. Ensuite, Mme Solenska, la prof, explique que dans certaines gravures de la Grèce Antique, les sirènes étaient représentées par des poissons. Autrement dit, ce sont des symboles d’androgynie ; et en l’occurrence, dans ce film, elles annoncent l’homosexualité naissante de Juliette.

 

Film "Another Gay Movie 2" de Todd Stephens

Film « Another Gay Movie 2 » de Todd Stephens


 

Dans le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, Chéri, le protagoniste homo, est défini comme un poisson frais (« une sole ») par Léa. Dans son one-man-show Tout en finesse (2014), Rodolphe Sand se désigne lui-même comme un « thon ». Dans le film « J’ai tué ma mère » (2009) de Xavier Dolan, Mme Julie Cloutier, la prof de français d’Hubert, le héros homosexuel, le compare dans une lettre à un poisson nageant en eaux profondes. Dans le film « Mon fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, la mère impose à son fils Julien d’aller à la piscine avec elle. Dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton, la mère de François, le héros bisexuel, est prof, et se fait traiter de sirène homosexuelle par un de ses élèves : « Madame, t’es gouine comme une dorade ! » Dans la pièce Loretta Strong (1978) de Copi, Loretta Strong, l’héroïne travestie, accouche de « poissons cacatoès volants » : « Ah la saloperie de cacatoès qui me taillade le clitoris avec son bec ! » Dans le film « Friendly Persuasion » (« La Loi du Seigneur », 1956) de William Wyler, Jacques se fait traiter de « moule » à la fête foraine. Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Anchise, le contremaître, pêche une énorme carpe et la montre à Elio, le jeune héros homosexuel, qui imite le poisson face à lui.

 

Alizée et son poisson rouge

Alizée et son poisson rouge


 

Enfin, il est étonnant de retrouver la fameuse chanson « Je suis le fils de la femme-poisson » de Fréhel (celle dont le refrain mentionne : « Je suis le fils de la femme-poisson. Ma tante était femme à barbe. Mon grand-père était homme-tronc. Mon frère est dompteur de lions ! Ah ! Ah ! Et mon cousin tient une maison de plaisir près de Tarbes… ») dans différentes œuvres homosexuelles : c’est le cas par exemple dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, ou bien encore dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi (à un moment, l’Auteur est assez clair dans l’intertextualité : « J’ai une grande-tante qui était femme à barbe. Je l’ai connue. ») Par ailleurs, j’ai déjà cité Charles Trénet (chanteur homosexuel notoire), et sa reprise de la chanson de Fréhel.

 

 

Comédie musicale "Le Cabaret des hommes perdus" de Christian Siméon

Comédie musicale « Le Cabaret des hommes perdus » de Christian Siméon


 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 

L'icône gay Bette Midler

L’icône gay Bette Midler


 

Les liens entre l’homosexualité et la mère-sirène sont fréquents dans le monde homosexuel, tout symboliques qu’ils soient. Je pense aux clichés d’Amanda Lear déguisé(e) en sirène écaillée étincelante, ou à Bette Midler, l’icône gay par excellence, jouant la femme-poisson pendant ses concerts (parfois en fauteuil roulant !). En 2020, Kevin Mezrag, le nageur, devient le premier homme-sirène de France.

 

Lady Gaga

Lady Gaga


 

Ce n’est pas un hasard non plus que l’affiche choisie pour l’Euro-Pride 2010 de Warsaw (Pologne) montrant un homme torse nu posant avec une queue de sirène. On pourrait citer aussi le documentaire « Deux mamans pour un Colin » sur la chaîne France 5 (feuilleton « Qui va garder les enfants ? » de l’émission Les Maternelles, filmant Séverine Tardy et sa compagne Valérie en train d’élever « leur » fils de 3 ans, Colin, en 2013)

 

Tableau "Le Poète et la Sirène" de Gustave Moreau

Tableau « Le Poète et la Sirène » de Gustave Moreau


 

Cette sirène symbolise à mon sens la mort du désir masculin et l’émergence sociale d’un matriarcat castrateur homosexualisant. On le comprend tout à fait rien qu’en observant le tableau Le Poète et la Sirène (1894) de Gustave Moreau (peintre homosexuel), où un Orphée féminisé repose comme un almée chaste aux pieds d’une sirène au regard de feu. Autre exemple : dans le documentaire « La Grève des ventres » (2012) de Lucie Borleteau, Lise, l’une des femmes lesbiennes, se rend dans un aquarium pour y être dégoûtée d’attendre un enfant.

 

Film "Les filles ne savent pas nager" d'Anne-Sophie Birot

Film « Les filles ne savent pas nager » d’Anne-Sophie Birot


 

Cette mise à mort du désir ne rend pas nécessairement triste l’Homme symboliquement châtré. En cadeau de consolation, il repart avec une nouvelle identité postiche : son homosexualité… et un sentiment de maternité complice : « J’irais pleurer de tendresse sur les yeux de ce poisson-lune, sur cette face ronde et sotte ! […] Mais je l’adorerais cette voleuse qui est ma mère. » (Jean Genet, Journal du Voleur (1949), p. 22) ; « Ta reine nage comme un poisson, dévore comme une lionne et navigue comme un vicking. » (la Reine Christine, pseudo « lesbienne », s’adressant au Comte Magnus, dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke) ; « Maria contemple fascinée un poisson dans son aquarium, comme si elle voyait son double. » (Maria au jeune homme dans l’autobiographie Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 38) ; « Elle [l’actrice Lola Sola] était championne de natation. Une fille au physique exceptionnel. Imaginez un peu. Elle a commencé à nager à dix ans. Des jambes incroyables. Et surtout une poitrine naturelle d’une générosité… rarement vue. Quand elle a été championne, on voyait partout des photos d’elle. Le metteur en scène Carlos Sanchez a eu l’idée, en voyant ces clichés, de transformer la nageuse en sex-symbol. Et on peut dire qu’il a gagné son pari. Maintenant, elle est doublement championne : de natation et de sex-appeal. » (Fernando, idem, p. 250) ; « Tu devais rêver à une sirène, parce que, si tu me pardonnes, j’ai senti ton sexe coller à mon dos. La nature t’a bien doté. » (Jacques racontant à Pedro leur voyage en autobus collés l’un à l’autre, idem, p. 262) ; « Sirène de l’asphalte, donne ton corps à qui pourra s’en charger. Délivre-moi, arme-moi, bats-toi pour moi. » (Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla) ; etc. Par exemple, dans le documentaire « Cocteau/Marais : un couple mythique » (2013) d’Yves Riou et Philippe Pouchain, Jean Marais parle de « la pieuvre chaude des étreintes sexuelles » qu’il a vécues avec Jean Cocteau.

 

SIRÈNE Napoli Pride

 

Dans le secret de leur inconscient, les individus homosexuels, hommes et femmes confondus, se prennent orgueilleusement pour les enfants de la sirène, autrement dit les créatures aquatiques de la mère androgynique asexuée que le cinéma glorifie actuellement. « Kimy voulait se déguiser en sirène. Il aimait les paillettes. » (Mathilde Dutour, directrice d’une école d’Annecy-le-Vieux, parlant du cas de Kimy, un de ses élèves transgenres M to F de 8 ans, qu’elle a décidé d’accompagner dans sa transition, lors du débat « Transgenres, la fin d’un tabou ? » diffusé sur la chaîne France 2 le 22 novembre 2017) Par exemple, dans son essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), Jean-Louis Chardans fait l’inventaire des noms donnés/que se sont donnés les individus homosexuels au long du XXème siècle ; et l’un d’entre eux est fish queen (queen est, selon lui, une déformation du mot quean, qui désigne une prostituée ; p. 271) Dans la revue Bizarre de Jacques Sternberg et Jean-Pierre Castelnau, le dessinateur argentin Copi, à l’âge de 24 ans, réalise une planche de 16 dessins, dans lesquels il montre une dame se laissant caresser dans sa baignoire par un partenaire invisible qui se révèle être le poisson rouge invisible de sa petite fille.

 

Dans son documentaire « Salon de T : Farrah Diod » (2009) d’Hélène Hazéra et Christophe Martet, Farrah Diod, l’artiste transsexuel M to F présente ses dernières créations, dont un très poétique voyage avec un poisson.

 

 

Mais j’ai trouvé mieux comme illustration de cette drôle de généalogie homosexuelle. Dans l’article « El Pez Doncella » de Manuel Rivas, publié dans le journal El País le 18 octobre 1998, est développée une brillante et inédite « théorie de l’évolution » des temps modernes puisque cette fois, dans un monde de plus en plus mécanisé et déshumanisé, ce n’est plus la femme qui naît de la côte d’Adam, mais l’homme gay et « sauvage » qui vient de la femme lesbienne (je développe plus longuement la périphrase burroughienne des « Garçons sauvages » définissant les personnes homosexuelles, dans mon code « Désir désordonné » du Dictionnaire des Codes homosexuels). Cette femme-sirène asexuée, nommée Ève, décrite par Rivas comme une poupée Barbie « mi-homme mi-femme » emprisonnée sous cellophane et donnant vie à sa réplique masculine exposée elle aussi sur l’étalage des sexualités contemporaines, représente une deuxième race de femmes : celle qui crée les hommes-objets, et donc parfois les hommes homosexuels. On retrouve exactement ce lien entre la femme phallique et l’homosexuel dans le film « La Manière forte » (2003) de Ronan Burke : l’homme gay s’appelle Adam et est assailli par le couple lesbien qui veut lui voler son sperme. La filiation des personnes homosexuelles avec la femme-objet aérienne et aquatique m’apparaît, au fur et à mesure de mes recherches, incontestable… même si on continue de parler d’êtres mythiques. Le désir homosexuel n’a pas eu prioritairement besoin de Réalité pour se déclarer !

 

Générique du film "Barbarella" de Roger Vadim (avec Jane Fonda)

Générique du film « Barbarella » de Roger Vadim (avec Jane Fonda)


 

Affiche vue le 16 septembre 2019 au bar lesbien parisien La Mutinerie


 
 

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Code n°162 – Solitude (sous-codes : Amitié / Misanthropie / Haine du foot / Célibat / Vieux Gars / Continence / Solitude à deux)

Icône 161

Solitude

NOTICE EXPLICATIVE :

 

« Celui qui n’a jamais été seul au moins une fois dans sa vie peut-il seulement aimer ? » (…pour une fois que Garou sort une phrase intelligente dans ses chansons…)

 
 


L’homosexualité en tant que rapport blessé à l’amitié

 

Je vais aborder ici un des points centraux de l’homosexualité, à savoir d’une part le rapport blessé que l’individu homosexuel établit à lui-même et à sa propre unicité (peur d’être unique, difficulté à accepter son corps anatomique, son héritage personnel, sa liberté individuelle fondamentale), et d’autre part le rapport blessé aux autres et au corps social (le manque d’amis, la peur et la haine de la société)… donc finalement sa difficulté à se lancer pleinement et librement dans les deux options d’engagement d’amour qui le rendraient vraiment heureux – le couple femme-homme aimant ou le célibat consacré vécu dans la continence (abstinence pour Dieu) –, pour privilégier malheureusement leurs deux pastiches qui le rendent malheureux – le couple homosexuel « plus amical qu’amoureux », et le célibat libertin.

 

Au cœur de cette fuite de l’engagement se trouve, je crois, le fâcheux amalgame social entre « solitude » (réalité indiscutable et positive : c’est parce que nous sommes seul et que nous l’acceptons, que nous aimons et sommes aimé, que nous sommes libre et responsable) et « isolement » (un comportement plus qu’une réalité, un refus de s’ouvrir, sous prétexte de sacraliser/diaboliser son unicité, sa solitude fondamentale). Dans ce monde, on est tous seul, mais personne n’est isolé. Et je remarque que ça, les personnes homosexuelles en particulier, ne l’ont pas intégré dans leur cœur.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Désert », « Différences culturelles », « Île », « Substitut d’identité », « « Je suis différent » », « Promotion « canapédé » », « Boxe », « Homosexualité noire et glorieuse », « Différences physiques », « Manège », « Frère, fils, père, amant, maître, Dieu », « Dilettante homo », « Innocence », « Appel déguisé », « Désir désordonné », « Moitié », à la partie « Musée Grévin » du code « Pygmalion », et à la partie « la bande de copains gays » du code « Milieu homosexuel paradisiaque », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 
 

A – L’ISOLEMENT SUBI :

Film "O Fantasma" de Joao Pedro Rodrigues

Film « O Fantasma » de Joao Pedro Rodrigues


 

Beaucoup d’œuvres homosexuelles parlent de la solitude. Cela revient comme une marotte : cf. le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928) de Marguerite Radclyffe Hall, la pièce Dans la solitude des champs de coton (1987) de Bernard-Marie Koltès, le film « Children Of Loneliness » (1934) de Richard C. Kahn, le film « Seuls » (1981) de Francis Reusser, la pièce Le Funambule (1958) de Jean Genet, le roman Tu seras seul (1939) d’Alain Rox, la chanson « Madre Amadísima » de Haze et Gala Evora, la B.D. My lesbian experience of loneliness (2016) de Nagata Kabi, etc. Dans le film « East Of Eden » (« À l’est d’Éden », 1955) d’Elia Kazan, Cal (James Dean) est particulièrement solitaire.

 

On entend de la part du personnage homosexuel un grand sentiment de solitude, qui correspond bien souvent à un isolement amical concret, subi, et qui remonte parfois à l’enfance : « Je me sens très seul tout le temps. » (George, le héros homosexuel « veuf » du film « A Single Man » (2009) de Tom Ford) ; « Peut-être que j’étais populaire, mais je t’assure que je me sentais seul. » (Patrick, le héros gay qui était le gars le plus populaire de son lycée, dans le téléfilm « Un Noël d’Enfer » – « The Christmas Setup » – (2020) de Pat Mills) ; « Personne ne peut me comprendre. » (Franz, le héros homosexuel de la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Petit, j’étais seul au monde. » (l’un des héros homos de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel) ; « J’me rappelle qu’à 16 ans, j’avais aucun ami. » (Benji, le héros gay de la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot) ; « Je me sens seul depuis l’enfance. » (Gabriele, le héros homosexuel du film « Una Giornata Particolare », « Une Journée particulière » (1977) d’Ettore Scola) ; « J’ai pas d’amis. » (Aldebert dans la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado) ; « Il n’avait pas d’amis. » (le petit frère de Nikolay, homosexuel assassiné, dans le film « Stand » (2015) de Jonathan Taïeb) ; « Encore seuls, nous, rats, comme d’habitude. » (Gouri, le narrateur du roman La Cité des rats (1979) de Copi, p. 129) ; « Au lycée, j’étais un peu seul, je ne connaissais personne. » (Bryan, le héros homosexuel du roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 23) ; « En même temps, c’est bête [de réactualiser ma page Facebook: j’ai pas d’amis. » (Raphaël Beaumont dans son one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles, 2011) ; « Gabrielle errait dans un désert de solitude. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 55) ; « Marcel n’avait pas d’amis à l’école. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 18) ; « Depuis la mort de sa mère, Chris était un garçon solitaire, mélancolique, terré dans son jardin secret. » (Arthur Dreyfus, La Synthèse du camphre (2010), p. 179) ; « Je pense qu’il est temps que vous ayez quelques amis. » (Stephen, l’héroïne lesbienne, à son amante Mary, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 452) ; « Tout seuls dans nos vies. » (cf. la chanson « Réveille-toi » de Philippe Tailleferd) ; « Je suis seul. Je me sens seul. » (Didier dans la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé) ; « J’ai froid !!! La solitude !! » (Pierre Fatus dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive !, 2015) ; « Des cinés toute seule, des expos toute seule, des anniversaires toute seule… Toujours toute seule. » (John, l’héroïne lesbienne, dans la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco) ; « Seul, j’l’ai toujours été. » (Hugo, le héros homo de la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis) ; « Le seul ami que j’avais, c’était un Picard : Nicolas. » (Guillaume parlant de son parcours scolaire, dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne) ; « Personne ne m’a jamais dit je t’aime. » (Bernard, le personnage homosexuel racontant sa souffrance au foot à l’école, et sa solitude amicale, dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Céglia) ; « Mes amis ont disparu avec mon boulot. » (Bernard, l’homosexuel de la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo) ; « Les amis… leur soutien de façade… » (Jean-Louis dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; « Tante Eva, pensez-vous qu’aucune société ne veuille de moi ? » (Anthony, le héros homosexuel du roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; « Quand je vois la solitude dans laquelle vivent tous ces invertis… » (Laurent Spielvogel imitant André un homo sexagénaire, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Je suis sûre que ces enfants-là se sentent plus seuls que les autres. » (Rana parlant des personnes intersexes et transsexuelles, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; « Mon adolescence : un Grand Moment de Solitude. J’étais la Renoi du lycée. » (Océane Rose-Marie, l’héroïne lesbienne blanche, dans son one-woman-show Chatons violents, 2015) ; « Solitude, solitude, solitude sans fin. Quel genre d’homme était-il ? » (Pawel Tarnowski, homosexuel continent, dans le roman Sophia House, La Librairie Sophia (2005), p. 171) ; « Quand j’étais ado, l’école, c’était l’enfer. J’étais très seule. » (Catherine, la prof de maths lesbienne, dans le téléfilm « Baisers cachés » (2017) de Didier Bivel) ; « T’as pas d’amis. » (Otis s’adressant à son meilleur ami gay Éric, dans l’épisode 1 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; « Sans amis, sans même une affection. » (c.f. la chanson « Le Garçonne » de Georgel) ; etc.

 

Par exemple, dans son roman Sodome et Gomorrhe (1922-1923), Marcel Proust décrit les invertis comme des « amis sans amitiés ». Dans la pièce Chroniques des temps de Sida (2009), de Bruno Dairou, le héros homosexuel évoque « ses solitudes issues des terreurs de l’enfance ». Dans le couple de jumeaux homos du film « Donne-moi la main » (2009) de Pascal-Alex Vincent, il y a d’un côté Antoine (« Antoine, c’est celui qui a des amis. ») et de l’autre Quentin… qui n’en a pas. Dans le film « Stadt, Land, Fluss » (« La Clé des champs », 2011) de Benjamin Cantu, Marko, l’un des héros homosexuels, n’a pas beaucoup d’amis et est quelqu’un de taciturne, de solitaire. Dans le film « Seul ensemble » (2013) de Valentin Jolivot, Lucas est un jeune étudiant introverti et homo. Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca raconte toutes ses déboires amicales : « Elle est belle, l’amitié ! » ; « J’ai commencé à me fâcher avec la moitié de mes potes. ». Dans le film « Jonas » (2018) de Christophe Charrier, Nathan se moque de son amant Jonas parce qu’il n’a pas d’amis au collège : « Pourquoi t’as pas d’amis ? », et le force à avouer qu’il était amoureux de son unique ancien ami, Nicolas, qu’il a perdu. Dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan, John, le héros homosexuel, cherche la solitude dans les hôtels. Quant à son double mais enfant (10 ans), Rupert, il est décrit comme « un enfant très seul. » par Mrs Kureshi, sa prof de français. Dans le biopic « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes, le danseur et chorégraphe homo Rudolf Noureev est montré comme sauvage, solitaire et misanthrope. Déjà, durant son enfance, il ne se mêlait pas à ses camarades pour jouer à la bataille de boule de neige. « J’étais très seul. Tout le temps. ». Et par la suite, il ne mange pas et ne se lie pas avec ses camarades. Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, Virginia Woolf écrit en 1929 une autobiographie, Orlando, où elle se met dans la peau d’un homme du XVIe siècle qu’elle décrit comme foncièrement « seul ». Je vous renvoie à la partie « Musée Grévin » dans le code « Pygmalion » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels, consacrée aux personnages homosexuels réfrigérants et statiques comme des objets).

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Chez le héros homosexuel, la carence d’amitiés s’explique soit par un climat d’oppression sociale particulièrement violent et puéril, soit par une surprotection parentale et incestueuse : « À cette date, Olivier [le héros homosexuel] était un garçon très maigre, avec un appareil dentaire et des lunettes, timide et solitaire. Il était le souffre-douleur de la classe tout entière. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), pp. 69-70) ; « Tu finiras tout seul. » (Vincent s’adressant à son ex-amant Stéphane, Dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; etc. Par exemple, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance, le héros homosexuel, n’a jamais eu beaucoup d’amis et décrit l’enfer qu’il a vécu au lycée. Dans le film « James » (2008) de Connor Clements, le jeune James est confronté aux moqueries de ses camarades à l’école. Dans le film « Save Me » (2010) de Robert Cary, Mark n’est jamais sorti de chez lui : ses parents l’ont gardé enfermé chez lui.

 

L’homosexualité semble être une réponse facile pour éluder la question de la blessure/de l’isolement amical. Par exemple, dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, Doyler et Jim, les deux amants, sont à la recherche d’un certain « caramacré, c’est-à-dire « l’Ami du Cœur ». Ce mythe angéliste de l’Ami-Amant est la preuve non de l’existence d’une véritable amitié entre les deux amants homosexuels, mais au contraire d’un vide amical vécu par chacun des deux membres du couple : « Je crois pas que j’aie jamais eu d’amis. » (Jim) ; « Je crois avoir jamais eu d’amis moi non plus. » lui répond Doyler en se serrant tout contre lui.
 
 

B – L’ISOLEMENT RECHERCHÉ ET LA SOLITUDE MASSACRÉE :

 

B – a) Mépris de l’amitié vraie :

Terriblement déçu par le manque d’amitiés, ou parce qu’il attendait trop d’une amitié sublimée, le héros homosexuel se met parfois à maudire ses camarades, ses pairs ou ses contemporains. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’amitié est souvent trahie dans les fictions homo-érotiques : je pense aux romans de Reinaldo Arenas, Jean Genet, aux pièces de Christophe Botti, de Tennessee Williams, aux films de Stephen Frears, Rainer Werner Fassbinder, de Pedro Almodóvar, de Luchino Visconti. Par exemple, dans la pièce En ballotage (2012) de Benoît Masocco, Arnold, l’un des héros homos, tente d’étrangler son meilleur ami gay Georges. Dans le film « Plan cul » (2009) d’Olivier Nicklaus, Olivier fait tout pour se débarrasser de ses amis qui passent dans son appartement, pour vivre son « plan cul » tranquille. Dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Nicolas a couché avec Franz, l’ex de son pote Gabriel, sans le lui dire. Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Elliot commence à se méfier de l’amitié forte entre son fils Joey et le beau Vlad, un camarade de lycée un peu plus âgé que Joey.

 

Réagissant en bête blessée, le protagoniste principal décide de laisser l’amitié au second plan : « J’ai pas d’amis… donc pas d’ennui. » (Karine Dubernet dans son one-woman-show Karine Dubernet vous éclate !, 2011) ; « Je vous propose l’immobilité… de l’ami. […] L’amitié est plus radine que la traîtrise. […] Plus que celle des coups, je crains la violence de la camaraderie. » (l’inconnu à son amant dans la pièce Dans la solitude des champs de coton (1987) de Bernard-Marie Koltès) ; « Je ne tiens pas à me faire des amis. » (Jim Stark, interprété par James Dean, dans le film « Rebel Without A Cause », « La Fureur de vivre » (1955) de Nicholas Ray) ; « Tu es timide et orgueilleuse… ce qui ne facilite pas le rapport avec les autres. » (le père de Claire s’adressant à sa fille lesbienne, dans la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener) ; « Moi, je n’ai pas d’amis. Je suis mieux seul. » (Ibrahim s’adressant à son amant Rafa, dans le film « A Escondidas », « Fronteras » (2016) de Mikel Rueda) ; etc. Il va sacraliser son isolement (qu’il nomme « solitude ») en rupture radicale avec les autres (cf. le film « Prayers For Bobby », « Bobby : seul contre tous » (2009) de Russell Mulcahy)

 
 

B – b) Misanthropie/mépris du collectif :

On observe chez le héros homosexuel un passage de l’isolement subi à l’isolement choisi, comme s’il validait intérieurement l’opprobre qui lui a été fait. « [Luc avait] peu d’amis parce qu’il n’avait jamais vraiment rien fait pour en avoir. » (Jean-Marc, l’un des héros homos du roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, p. 35) ; « Personne ne peut me comprendre. » (Franz, le héros homosexuel de la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Jonathan Brockett, inverti lui-même, il haïssait le monde qui, il le savait, le haïssait en secret. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 316) ; « C’était un homme très solitaire. » (Hall par rapport à son frère homo Arthur, dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018) ; « Je vais te dire un grand secret : finalement, tu détestes le monde. » (cf. Phrase adressée à Emmanuel, le héros homosexuel du film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré) ; « L’enfer n’est pas pire que ce Monde. » (Rinn, l’héroïne lesbienne de la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « On vit dans un monde complètement merdique. » (Willy, le gamin transgenre M to F qui se prend pour une fille, dans le film « Le Tout Nouveau Testament » (2015) de Jaco Van Dormael) ; « Il y a trop de personnes appartenant à mon passé que je n’ai plus jamais envie de voir pour que j’aie un compte Facebook. » (Jane, l’héroïne lesbienne du roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 191) ; « Je suis agoraphobe. » (Joël, homosexuel, dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare) ; etc. Après avoir été rejeté, il se met à rejeter… même s’il présente sa collaboration à la haine comme aussi naturelle et subie que l’exclusion première : « Je ne suis pas fait pour les groupes. » (Larry, un des héros homosexuels du film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; « Les gens me font peur. » (Didier Bénureau dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; « Tu vécus ta révolte contre toute société. » (Ahmed parlant de lui-même dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je voulais être l’étrange sodomite, celui dont on ne parle pas. » (Anthony, le héros homosexuel du roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; « Tes grands discours sur la solitude des pédés, tu peux te les mettre où je pense. » (Eva s’adressant à son meilleur ami gay Adrien qui l’empêche d’être heureuse en couple, dans le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra, la narratrice lesbienne, avoue « le peu de goût qu’elle a pour les autres » (p. 171). Dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma, Marie et Floriane, les amantes, se mettent à part du groupe et des autres : « Les autres, c’est des connasses. » (Floriane) Dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, Alan Turing, le mathématicien homosexuel, est rangé par le Commandant Denniston du côté des agents doubles « solitaires, sans attache ni famille ni amis ». Turing, profondément asocial et misanthrope, se persuade qu’il n’est pas isolé car il prend ses robots et ses machines pour des compagnons de vie, pour son amant d’enfance Christopher : « Je ne suis pas seul. Je ne l’ai jamais été. Je dois les empêcher de me laisser seul. » déclare-t-il face à son ordinateur baptisé « Christopher ». Dans le téléfilm Fiertés (2018) de Philippe Faucon, diffusé sur Arte en mai 2018, Victor, le jeune héros homo, se jette dans les bras de Serge, bien plus âgé que lui, parce qu’il est blasé de l’Humanité : selon lui, « les vrais gens sont les gens bêtes et les gens méchants. » Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, les deux amants Thomas et François ne veulent pas sortir et s’organisent une soirée-télé, « un truc de vieux ». Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, il est clair que c’est la misanthropie, la haine des groupes et des soirées mondaines, qui attirent Carol et Thérèse vers le lesbianisme, et qui les attirent l’un dans les bras de l’autre. Dans le film « La Forme de l’eau » (« The Shape of Water », 2018) de Guillermo del Toro, Giles, le personnage homo âgé, vit une vie solitaire de vieux garçon : « Je n’ai personne à qui parler. »

 

Dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, Leo présente au départ sa mise à l’écart comme une nature : « Je sais bien que j’ai toujours été du côté de l’ombre, que je suis toujours resté en dehors. » (p. 30) Plus tard, le lecteur se rend finalement compte que chez lui, l’éloignement a été désiré, de son côté, par un consensus mou : « En fait, ce n’est pas juste parce que je n’ai pas été invité. Depuis toujours, je suis celui qu’on cache, celui qui est interdit de paraître. Je me suis accommodé de ce secret. J’ai même trouvé mon compte à cette dissimulation. Je n’ai pas eu le désir de les rencontrer… » (idem, p. 48)

 

Film "Männer Wie Wir" de Sherry Horman

Film « Männer Wie Wir » de Sherry Horman


 

L’isolement commence sur les bancs de l’école. Par exemple, le temps de la récréation à l’école et au collège n’est pas apprécié par le personnage homosexuel, comme dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung. Dans le film « Ma vraie vie à Rouen » (2002) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau, Étienne n’aime ni les sports collectifs, ni ses camarades de classe. Dans le film « Tomboy » (2011) de Céline Sciamma, Laure et Lisa restent sur la touche pendant que les garçons jouent au foot. Dans la pièce Parfums d’intimité (2008) de Michel Tremblay, Jean-Marc déclare qu’il haïssait l’école quand il était petit. Dans le roman J’apprends l’allemand (1998) de Denis Lachaud, Ernst ne joue pas du tout au foot au collège. Dans sa chanson « Droit au but », Stefan Corbin décrit avec humour sa phobie du foot à son médecin. Dans le film « New Wave » (2008) de Gaël Morel, Éric, l’un des héros homos, n’est pas fort en sport et ne va pas jouer avec ses pairs. Dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, Martin, le personnage hétéro sur qui pèsera une forte présomption d’homosexualité pendant toute l’histoire, est présenté comme un adolescent qui est très mauvais en foot, qui va à la place de gardien et qui a peur du ballon. Dans le film « Get Real » (« Comme un garçon », 1998) de Simon Shore, Steve, le héros homo, regarde de travers ses pairs jouer au football, et ne se mêle pas à eux, par complexe et orgueil mal placés. Dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent, les vestiaires de cours de sport sont montrés comme des lieux de commérages. Dans le film « Moonlight » (2017) de Barry Jenkins, Chiron, le jeune héros homosexuel, ne joue pas au foot avec ses autres camarades, et il n’aime pas ça. Dans le film « Mon Père » (« Retablo », 2018) d’Álvaro Delgado Aparicio, Segundo est dégoûté par la violence les matchs de foot et du monde masculin.

 

Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume s’entend dire par sa mère qu’il « n’a jamais été sportif », et il finit par se dire qu’il n’est pas un vrai garçon, voire qu’il est homo. Son père tente en vain d’inverser la tendance : « Bon, Guillaume, qu’est-ce que tu veux faire comme sport ? À partir de maintenant, je veux que tous les samedis, tu fasses du sport. Du foot, de la boxe… ou de la lutte gréco-romaine. » Guillaume fuit le service militaire et les sports collectifs : « L’armée, c’est comme le sport. Quelle angoisse ! »

 

SOLITUDE Guillaume

Film « Guillaume et les garçons, à table ! » de Guillaume Gallienne


 

Dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, le père de Levi, le héros homosexuel, veut transformer son fils en champion de foot… mais visiblement, le forcing ne marche pas du tout ; et son petit copain, Chance, rejette également le foot comme il intègre peu à peu son identité « d’homosexuel » (il jette les photos des footballeurs qu’il a utilisées pour faire son article sur l’équipe de foot de son lycée).

 

C’est tout un symbole que le foot, le sport collectif par excellence le plus social et accessible à tous, soit rejeté par beaucoup de héros homosexuels : « Je détestais indifféremment tous les sports d’équipe. Ils n’évoquaient à mon esprit d’enfant trop sage que des idées de guerre, de loi du plus fort, de bêtise grégaire. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « La Chaudière » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 18) ; « Mes petits frères me regardaient déjà comme un étranger, parce que je ne voulais pas faire de sport en club avec eux et que je préférais rester dans mon monde. […] L’arrivée au lycée m’a fait reprendre espoir. […] Je me suis fait de bonnes copines, et même un ou deux potes, des gars mauvais en sport comme moi. » (Mourad, l’un des deux héros homosexuels du roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 337) ; « Petit, je me sentais différent de mes camarades. […] Je délaissais les terrains de foot et toutes les occupations de mes camarades. De toute façon, ils ne m’auraient pas invité à jouer avec eux. » (Cyril dans le roman Pavillon noir (2007) de Thibaut de Saint Pol, p. 61) ; « Willie faisait du tennis. C’est son père qui l’avait inscrit, pour faire du sport. Il n’aimait guère son corps, il aurait voulu qu’on le laisse en paix. Il jouait relativement mal et il restait des heures entières aux toilettes. » (Tristan Garcia, La Meilleure part des hommes (2008), p. 14) ; « J’aime pas le foot. » (Jarry dans son one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) La peur du foot dit non seulement la peur du corps social mais plus profondément le mépris de son propre corps. « J’étais gêné. Je suis un peu pudique, moi. J’aime pas me mettre nu devant les autres, et les douches, elles, ne sont pas individuelles. » (Julien, le héros homosexuel du roman Papa a tort (1999) de Frédéric Huet) ; « La natation m’a traumatisée à l’école. » (Shirley Souagnon dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; « Je restais regarder mes camarades dans les vestiaires, se tripotant. » (Jefferey Jordan dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole, 2015) ; etc.

 

Le foot peut être le paravent de l’homophobie. Par exemple, dans le téléfilm Fiertés de Philippe Faucon, diffusé sur Arte en mai 2018, Victor, le héros homo, reçoit un appel téléphonique anonyme de gars de son lycée qui se font passer pour homosexuels afin de lui soutirer son secret. Une fois qu’il confirme à demi-mot la rumeur pesant sur lui, ces derniers lui balancent : « Tout le monde savait que t’étais une pédale ! », avant de raccrocher. Quand la mère de Victor lui demande qui c’était, il invente une excuse : « C’est un remplacement pour un match de foot, et j’pourrai pas. »
 

Une fois que le héros homosexuel arrive à l’âge adulte, sa peur méprisante des adolescents se mute en mépris généralisé des êtres humains. Par exemple, dans le film « Elena » (2010) de Nicole Conn, Peyton, l’héroïne lesbienne, a écrit un essai intitulé Souvenirs d’une agoraphobe. Dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis, Benji reproche à Hugo (le personnage probablement homosexuel) de ne pas être assez « sociable ». Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, Tom, l’un des héros homos, est vétérinaire par misanthropie : « La vérité, c’est que je ne suis pas très à l’aise… sauf avec les animaux. Je ne suis pas très à l’aise dans ma propre peau. »

 

La misanthropie (haine du genre humain) est un thème que l’on retrouve de temps en temps dans les œuvres homosexuelles : cf. le roman El Misántropo (1972) de Llorenç Villalonga, la chanson « Sale Pédé » de Nicolas Bacchus, le roman Off-Side (1968) de Gonzalo Torrente Ballester (avec la misanthropie du personnage de Domínguez), le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald (avec Stella, la lesbienne antipathique et vulgaire), le vidéo-clip de la chanson « Lonely Lisa » de Mylène Farmer, etc. Le héros homosexuel se montre réfractaire aux soirées amicales, aux groupes, à la société et au genre humain dans son ensemble : « Je voyageais seul. Oui. Le gay est très sensible. » (le narrateur homosexuel dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair) ; « L’homme est un monstre. » (Sévéria dans le film « La Bête immonde » (2010) de Jann Halexander) ; « N’aimer personne. Être seul, n’être aimé de personne. Être libre. C’est vrai que je n’aime personne, pas même vous, Garance. » (Lacenaire à Garance, dans le film « Les Enfants du paradis » (1943-1945) de Marcel Carné) ; « À tous les âges de la vie, il a éprouvé les mêmes répulsions : l’horreur des groupes, la terreur des familles. » (le narrateur homosexuel du roman Gaieté parisienne (1996) de Benoît Duteurtre, p. 22) ; « Cela fait longtemps que je n’ai pas eu de visite. Les tête-à-tête me fatiguent. L’apprentissage des gens m’est une épreuve. » (la narratrice lesbienne du roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 167) ; « Si Jason [le héros homo] aimait la solitude, ce n’était que par éclats. […] Il avait de toute façon trop besoin d’un public pour se contenter longtemps de son propre reflet. » (Christophe Bigot, L’Hystéricon (2010), p. 32) ; « Dès son début, la vie ne lui fut que risettes, grimaces, faux-semblants et tartuferies d’andouilles. […] Toute Société n’est qu’une Immonde et Insatiable Salope. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, pp. 16-17) ; « Je me permets de dire que les humains ne sont pas les seuls ratés. » (le Dieu des Hommes dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 89) ; « Je suis un misanthrope élitiste assumé. » (Karl Lagarfeld cité dans le one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand) ; « T’as tourné le dos au monde. T’es qu’un pédé égoïste ! » (Ayrton s’adressant à son grand frère homo Donato, dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz) ; etc.

 

Cet éloignement des autres n’est pas d’abord délibérément méchant et cruel : il est surtout envisagé comme beau, parce qu’il se charge du désespoir esthétisé de la Drama Queen maudite « qui ne trouvera jamais l’amour », qui est une « victime incomprise » : « C’est impossible pour moi de nouer des liens avec quelqu’un. Les gens passent, ils s’en vont, ça défile, c’est pareil avec tout, au bout de peu de temps tout s’éloigne de moi à toute vitesse. Laisse-moi Paul. Je vous le demande. » (le narrateur homosexuel du roman La Peau des zèbres (1969) de Jean-Louis Bory, p. 529) ; « Il était triste parce qu’une fois de plus il était seul. Il se dit que son destin était de toujours être seul, de toujours perdre ce qu’il aimait. » (Tanguy, le héros du roman Tanguy (1957) de Michel del Castillo, p. 179) ; « J’écrirai un jour un roman sur la solitude des gens dans les bars d’hôtel. » (Stéphane, le romancien bobo de la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; etc.

 
 

B – c) L’isolement sous le prétexte d’une différence homosexuelle dite « radicale » :

Grâce au désir homosexuel qu’il découvre en lui, le héros se trouve une excellente excuse pour mettre l’amitié de côté, hors d’état de nuire : l’énonciation d’une nouvelle identité ontologique (« l’homosexuel »).

 

Par exemple, dans « La Chanson de Ziggy » du spectacle musical Starmania de Michel Berger, Ziggy, le héros homosexuel, confie à sa meilleure amie Marie-Jeanne que dans sa jeunesse, « pendant que les gars du quartier jouaient au football, il prenait des cours de ballet », ce à quoi cette dernière, dans une prise de conscience soudaine, met spontanément l’isolement de Ziggy sur le dos de la « différence » homosexuelle : « C’est pour ça qu’ t’avais pas d’amis… »

 
 

C – ISOLEMENT MAL COMBLÉ :

 

C – a) L’isolement sous le prétexte de la recherche d’amour homosexuel :

L’autre alibi trouvé par le protagoniste homosexuel pour écarter l’amitié de sa vie, c’est bien évidemment la quête ou la découverte de « l’amour », c’est-à-dire le couple homosexuel. « Je rentre chez moi seul, comme d’habitude. » (Laurent Spielvogel dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Tu as un problème d’autonomie. Mais c’est un problème entre toi et toi, Marco. » (Laurent s’adressant à son amant Marco, idem)

 

Par peur de voir brisée sa solitude, de voir rompu le confort de son célibat libertin, il se réfugier dans l’inconfort de la relation amoureuse avec ses amis du même sexe. Par exemple, dans le film « La Belle Saison » (2015) de Catherine Corsini, Maurice, le père de Delphine, se désole de la solitude de sa fille : « Tu vas pas rester seule toute ta vie ? C’est terrible la solitude. » Celle-ci, secrètement lesbienne, lui répond : « Je ne veux pas me marier. »

 

D’abord, le héros homo éjecte les amis de l’autre sexe, sous prétexte qu’ils ne l’attirent pas sexuellement, et qu’ils ne suffisent pas à remplir sa vie (s’il est gay, il se débarrasse donc de ses amies filles ; si elle est lesbienne, l’héroïne s’éloigne de ses amis garçons) : « Les filles avaient toujours constitué la majeure partie de ses relations et amitiés ; mais l’absence de tout visage masculin sur qui poser son regard pendant les cours finissait par lui peser, et lui donnait parfois quelque accès de misogynie. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Cœur de Pierre » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 47) ; « Au fil des années, entre Marc et elle [Gabrielle, l’héroïne lesbienne], la passion s’était lentement transformée en une charmante amitié amoureuse. » (Élisabeth Brami, Je vous écris comme je vous aime (2006), p. 54) ; « Qui a besoin d’un ami quand on a un p’tit ami ? » (Éric le héros homo, dans l’épisode 4 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc. Les amis en question, mis sur la touche, se rendent parfois compte qu’ils servent de bouche-trous ou d’appât, ou qu’ils sont les dindons de la farce (cf. Je vous renvoie aux codes « Destruction des femmes », « Parricide la bonne soupe », « S’homosexualiser par le matriarcat », « FAP la « fille à pédé(s) » », et « Duo totalitaire lesbienne/gay », de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « On n’est pas vraiment les champions de l’amitié. […] Pour toi, je suis juste la solution de simplicité. » (Franckie à son ami homo Hugo, dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis)

 

Par exemple, dans le film « Boygames » (2012) d’Anna Österlund Nolskog, deux meilleurs amis, John et Nicolas, âgés de 15 ans, sont intéressés par les filles mais redoutent la première expérience sexuelle, alors ils décident de s’entraîner d’abord entre eux. Dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret, par misanthropie et haine du groupe de colo, Clara va peu à peu se lesbianiser.

 
 

C – b) Confusion entre amitié et amour :

Ensuite, le héros homosexuel trouve un moyen beaucoup plus pervers et subtil pour faire mourir l’amitié, avec les gens du même sexe cette fois : c’est le désir de fusion (cf. le film « Nous étions un seul homme » (1979) de Philippe Vallois), ou la projection amoureuse sur le meilleur ami (par exemple, dans le film lesbien « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, « Rafikie » signifie « Amie » en kényan). Je dis « pervers » car le massacre de l’amitié et le déni de l’autre se font avec une grande sincérité, au nom de l’amour. « Je choisis mes amis pour leur beauté. » (Lord Henry dans le roman Le Portrait de Dorian Gray (1890) d’Oscar Wilde) ; « Je lui montrais comment faire une explication pour le bac en français. On avait un groupement de textes tiré des Fleurs du mal. Quand je relisais avec lui ‘Parfum exotique’, j’avais des frissons des pieds à la tête. J’avais l’impression que ça parlait de lui, de nous. » (Mourad, l’un des personnages homosexuels, parlant d’Esteban, un camarade de classe, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 339) ; « Son amitié est toujours mêlée de désir, de sensualité. » (Virginia Woolf regrettant l’attachement trop fusionnel de son amante Vita Sackville-West, dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button) ; etc. Il est fréquent, dans le discours du personnage homo, que le terme « amitié » et celui d’« amour » soient mêlés. En général, c’est pour que le degré d’engagement, pourtant différent selon le nature de la relation, soit ou amoindri (dans le cas de l’amour), ou excessivement rehaussé (dans le cas de l’amitié)… en tous cas inadapté au réel : « L’amitié qui est l’amour, l’amour qui est l’amitié. » (Imre et Oswald, les deux amants du roman Imre : A Memorandum (1906) de Xavier Mayne) ; « Plus de 60% des gays ont eu le béguin pour leur meilleur ami. » (le drag-queen du film « Cost Of Love » (2011) de Carl Medland) ; « Les lesbiennes ont tendance à être copine avec leurs exs. » (Florence, l’héroïne lesbienne de la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar) ; « Tu es ma meilleure amie : couche avec moi ! » (Ninette à sa meilleure amie Rachel, dans la pièce Three Little Affairs (2010) de Cathy Celesia) ; « À quel moment débute l’amour ? À quel instant finit l’amitié ? Avec toi, Ern, je n’ai jamais su. » (Chris s’adressant à Ernest dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 192) ; « Ne mélange pas tout. On est amies. » (Clara s’adressant à Zoé après qu’elles se soient embrassées sur la bouche, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; « Amant, ami… Toutes les combinaisons sont envisageables… » (Jacques s’adressant à son jeune amant Mathan dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Comment ça se fait que toi, Momo, mon meilleur ami, tu sois gay ? » (Fabien Tucci, homosexuel, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; etc.

 

Dans les fictions homosexuelles, l’amitié est presque systématiquement confondue avec l’amour : cf. le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy, le film « An Intimate Friendship » (2000) d’Angela Evers Hughey, le film « Ami/Amant » (1998) de Ventura Pons, le film « Fremde Freundin » (1999) d’Anne Hoegh Krohn, le film « Mon ami, mes amants » (2002) de Jean-Daniel Cadinot, la chanson « Amis/Amants » du groupe What For, le film « The Secret Diaries Of Miss Anne Lister » (2010) de James Kent, le film « Harvey Milk » (2009) de Gus Van Sant, le film « Teens Like Phil » (2011) de David Rosler et Dominic Haxton (dans lequel l’amitié entre Phil et Adam sera détruite après un événement inattendu dans un parc, qui va plonger les deux garçons dans l’autodestruction et la violence), le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot, le film « El Sexo De Los Ángeles » (« Le Sexe des anges », 2012) de Xavier Villaverde (avec la relation ambiguë entre Carla, Bruno et Rai), la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, la chanson « Équivoque » de Jean-Luc Lahaye, etc.

 

Par exemple, dans le film « The Boys In The Band » (« Les Garçons de la bande », 1970) de William Friedkin, Michael, en apprenant que son meilleur ami d’enfance Stuart a fait son coming out, a fini par l’imiter. Dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, Alan Turing, le mathématicien homosexuel, tombe amoureux de Christopher, son camarade de classe au pensionnat britannique, son unique ami. Dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., Matthieu avoue que son premier émoi homosexuel date de l’adolescence, quand il est tombé amoureux de son meilleur ami à 13 ans. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Léo tombe amoureux du premier ami qui lui accorde de l’attention : il se masturbe en mettant le pull de Gabriel. Dans le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, Smith est troublé par son beau colocataire, Thor. Dans la pièce Le Gai Mariage (2010) de Gérard Bitton et Michel Munz, le mariage gay est défini comme un « mariage d’amis » : Dodo (Dominique) et Henri sont amis depuis 15 ans, et vont contracter un mariage pour toucher un héritage. Dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, Karma et Amy, deux lycéennes, cherchent à être populaires dans leur lycée en brisant leur amitié et en se faisant passer pour un couple. Dans la pièce En panne d’excuses (2014) de Jonathan Dos Santos, au moment où Guillaume doit faire du bouche à bouche à son meilleur ami Louis qui s’asphyxie, il pense immédiatement à mal : « Ça devient du porno gay, ton truc… On n’est pas des bêtes ! ». Dans le film « L’Apparition » (2018) de Xavier Giannoli, Jacques, le journaliste, érotise l’amitié entre Anna et Meriem, en suspectant Anna d’être lesbienne. Une ancienne de leur camarade dément le soupçon : « C’est pas du tout ce que vous croyez. » Dans la pièce Jardins secrets (2019) de Béatrice Collas, Cédric et Lucas sont en couple et vont se marier au Québec… mais Cédric est d’abord présenté pudiquement comme « son meilleur ami ». Dans le film « Close » (2022) de Lukas Dhont, Léo nie sa proximité amoureuse avec Rémi, en se rabattant sur l’amitié : « On s’est rapprochés parce qu’on est meilleurs amis. » se justifie-t-il auprès de ses camarades de classe, avant de repousser les avances de Rémi.
 

Toute la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza joue sur l’insolubilité de la frontière entre amitié et amour. Damien raconte à Rémi (qui tombe amoureux de lui) qu’il a déjà connu dans son adolescence une ou deux expériences de touche-pipi avec un mec, « la bonne vieille amitié amoureuse ». Et Rémi, lui, veut l’amour avec Damien, sinon rien : « Je peux pas être ton ami ! Je veux pas ! Je ne veux plus ! Et j’ai même jamais voulu l’être ! »
 

Dans le roman At Swim, Two Boys (Deux garçons, la mer, 2001) de Jamie O’Neill, il est fait l’éloge de la transformation de l’amitié fraternelle en amour : « L’amitié qui tend vers l’amour peut tendre vers le désir. » (Scrotes s’adressant à son amant Anthony) D’ailleurs, Jim et Doyler, les deux adolescents irlandais, sont poussés dans les bras l’un de l’autre par les adultes homosexuels : « Nous sommes des dieux, Scrotes, et ces deux jeunes hommes sont nos jouets. » (Anthony s’adressant à son amant)

 

Dans le roman Michael Tolliver est vivant (2007) d’Armistead Maupin, « la baise entre potes » (p. 64) ne semble poser aucun problème aux protagonistes homosexuels. Dans le roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, Suzanne aime « faire l’amour en toute amitié » avec sa copine Melitta (p. 202). Dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, le narrateur homosexuel parle d’un de ses « camarades de frotti-froota » (p. 25). Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, il est question du « PCR » = « Plan Cul Régulier ». Dans la pièce La Thérapie pour tous (2015) de Benjamin Waltz et Arnaud Nucit, le Dr Katzelblum suit en thérapie un couple gay Benjamin/Arnaud parce qu’Arnaud ne s’assume pas comme homo. Il tente de préparer le terrain pour les aider à se faire à l’idée qu’ils sont en couple : « Disons que vous êtes des amis. » Et Arnaud, tout de suite, atténue : « Non. On est un couple d’amis. » Il soutient à son père, au téléphone, que Benjamin est juste « un ami, un fucking friend ».

 

Très souvent, le héros homosexuel tombe amoureux de son meilleur ami : cf. le roman Zéro commentaire (2011) de Florence Hinckel (Medhi avec son meilleur ami), le film « Arisan ! » (2003) de Nia di Nata (où Nino est intéressé par son meilleur ami Sakti), le film « Cost Of Love » (2011) de Carl Medland (Dale amoureux de son meilleur ami Raj), le film « Nagisa No Sindbad » (« Grains de sable », 1995) de Ryosuke Hashiguchi (avec Ito, lycéen rêveur, secrètement amoureux de son meilleur ami Yoshida), le film « Ô trouble » (1998) de Sylvia Calle (Inès tombe amoureuse de Laura), le film « Sancharram » (2004) de Ligy J. Pullappaly (la jeune Kiran tombe amoureuse de sa meilleure amie d’enfance Delilah), le film « Jamie And Jessie Are Not Together » (2011) de Wendy Jo Carlton (Jessica est secrètement amoureuse de sa meilleure amie Jamie), le film « Prora » (2012) de Stéphane Riethauser (Jan, allemand, tombe amoureux de son meilleur ami français Matthieu), etc.

 

Cette confusion est d’abord le fruit d’une projection et des rumeurs d’une société à l’esprit mal placé, focalisée sur la génitalité et le cul plutôt que sur la belle gratuité des rapports humains. Par exemple, dans la pièce Ninette Y Un Señor De Murcia (1964) de Miguel Mihura, l’amitié entre Armando et Andrés est jugée suspecte par leur voisinage, alors qu’ils sont de simples amis. Elle est aussi montrée comme un jeu amusant, à travers l’inversion.

 

Le glissement entre amitié et amour homosexuel semble aussi caractéristique de la période d’adolescence des protagonistes : cf. le film « Freude » (2001) de Jan Krüger (avec Johannes et Marco), le film « Heavenly Creatures » (« Créatures célestes », 1994) de Peter Jackson, le film « Get Real » (« Comme un garçon », 1998) de Simon Shore, etc. « Ah la pension… j’ai que des bons souvenirs là-bas. J’ai rencontré Johnny là-bas. » (Maxime, le héros homosexuel de la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu) Par exemple, dans le film « A Home At The End Of The World » (« La Maison du bout du monde », 2004) de Michael Mayer, Bobby et Jonathan, deux meilleurs amis, maquillent leur amitié adolescente en amour homosexuel afin de survivre et de tromper leur monde.

 

Le mot « amour » ou le verbe « aimer » servent de rouleaux compresseurs à l’amitié. Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, quand Kévin demande à son amant Bryan « où est la limite entre l’amour et l’amitié ? », ce dernier lui fournit une réponse bien vague, et lui ferme le clapet avec l’argument de « l’amour » : « Je ne sais pas, là où on la met. S’il y en a une ! Qu’est-ce que je t’aime ! » (p. 297)

 

L’amitié particulière que disent vivre les héros homosexuels ressemble à une amitié forcée, poussée, surnaturelle, s’écartant déjà de la simple amitié et n’étant pourtant pas assez forte pour être qualifiée d’amour : « Depuis peu, les deux filles étaient toujours ensemble, comme si elles étaient ‘très amies’. […] Je cherchais ce que Marie entendait par ‘très amies’, sachant qu’elle ne disait jamais rien pour rien. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 46) ; « Ton amitié me trouble. Tu te rends bien compte que notre amitié est trop poussée. » (Jean-Jacques s’adressant à son amant Jean-Marc, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; « J’ai envie de dire merde à notre amitié de merde ! » (George s’adressant à Joley son amant, dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner) ; etc.

 

Les protagonistes homosexuels, quand ils leur arrivent de sortir ensemble (ce qui arrive les trois-quarts du temps) et de ne pas s’en vouloir avec le temps, finissent par se résigner à conserver une amitié ensemble. Leurs cercles amicaux sont composés alors de leurs exs : « Juste amis ; plus du tout amants. » (Michael parlant de son colocataire Harold, dans le film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) Par exemple, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche (épisode 8, « Une Famille pour Noël »), Rodin est un ex de Thierry, devenu ensuite ami.

 

La confusion entre l’amitié et l’amour peut également traduire chez le héros homosexuel une forme d’homophobie et de déni de ses actes homosexuels. Par exemple, dans le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou, Kai, le héros homosexuel, n’arrive pas à faire son coming out à sa mère et à assumer son copain Richard (« Tu dormiras dans la chambre d’amis. On fera semblant d’être amis. »). Et Richard rentre dans ce jeu en se faisant passer pour le meilleur ami de Kai pendant tout le film, pour justifier par amour l’homophobie intériorisée de son copain.
 

Enfin, la confusion entre l’amitié et l’amour exprime une désincarnation de l’amour. Par exemple, dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker, Luce, l’héroïne lesbienne, utilise l’amitié pour fuir sa vie, et s’appuie sur celle-ci pour justifier que l’amour serait platonique et asexué. « Tu ne baises jamais. » remarque sa pote lesbienne Eddie. Luce lui répond vertement : « J’ai des amis. Ça me suffit amplement. » Le massacre de l’amitié par la sentimentalité ou la génitalité/sensualité est perturbant et dramatique. Par exemple, dans l’épisode 4 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Ruthie dit qu’elle n’aime pas sa « meilleure amie » Tanya d’amour, et a peur de lui faire de la peine en rompant leur relation.
 
 

C – c) Refus d’être seul = Refus d’être unique :

La confusion entre l’amitié et l’amour se caractérise par l’absence de liberté. Elle semble en effet être le fruit de la précipitation, et donc de la pulsion : « Je n’ai jamais eu d’ami-i avant. Parce que s’ils étaient séduisants, je pouvais les aimer pour ça et s’ils ne l’étaient pas, il n’y avait aucune raison pour qu’ils deviennent mes amis. » (Jérémy Patinier auteur, dans la pièce Les Hommes aussi parlent d’amour (2011) de Jérémy Patinier) Le héros homosexuel a eu tellement peu d’amis d’adolescence ou de personnes du même sexe qui se sont intéressées à lui, que tout d’un coup, dès qu’un meilleur ami se présente, il ne se laisse même pas le temps de l’amitié : il se fait des films et saute sur la case « amour » ou « sensualité » !

 

Mais bien plus qu’une affaire mûrement réfléchie de défouloir pulsionnel, la précipitation à décréter une amitié « amoureuse » indique plus fondamentalement une peur panique d’être unique/seul, donc une haine de soi, un doute angoissant d’aimer et d’être aimé : « Tu as sûrement peur d’être toi, peur d’être seul. » (le frère Antoine à Malcolm, le héros homosexuel, dans le roman Par d’autres chemins (2009) d’Hugues Pouyé, p. 110) ; « J’ai beaucoup de mal à m’endormir seul. » (Thierry, l’homosexuel débauché, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche ; épisode 8, « Une Famille pour Noël ») ; « Personne ne supporte d’être seul. » (Russell, l’un des deux héros homosexuels du film « Week-end » (2012) d’Andrew Haigh) ; « Nobody will be alone. » (cf. un écriteau dans le film « Permanent Resident » (2009) de Danny Cheng) ; « Vous me faîtes rire tous les deux, à chercher l’amour comme si vous en aviez besoin, comme si vous n’existiez pas par vous-mêmes. » (Polly, l’héroïne lesbienne s’adressant à Simon et Mike, ses potes gays, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 36) ; « Tu as peur de mourir seul ? » (Roméo avant d’embrasser Johnny, dans le film « Children Of God », « Enfants de Dieu » (2011) de Kareem J. Mortimer) ; etc.

 

Dans le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès, le héros homosexuel crache sur ce qu’il nomme « l’atroce, la solitude ».

 

Beaucoup de héros homosexuels font une fixette sur leur célibat, qu’ils vivent comme une honte suprême : cf. le film « Footing » (2012) de Damien Gault, le film « Saint Valentin » (2012) de Philippe Landoulsi, le film « Plan cul » (2009) d’Olivier Nicklaus, le film « Eu Não Quero Voltar Sozinho » (« Je ne veux pas rentrer seul », 2010) de Daniel Ribeiro, la pièce Célibataires (2012) de Rodolphe Sand et David Talbot, la chanson « C’est la misère » de Dick Annegarn, etc.

 

Le personnage homosexuel passe son temps à se rassurer sur le fait (angoissant pour lui !) qu’il n’est pas unique ni seul : cf. la chanson « You Are Not Alone » de Michael Jackson, le film « Du Er Ikke Alene » (« Tu n’es pas seul », 1980) de Lasse Nielsen et Ernst Johansen, etc. « No eres el único. » (le héros du ballet Alas (2008) de Nacho Duato) ; « Tu ne seras plus jamais seul. » (Adam et Steve dans le film « The Big Gay Musical » (2010) de Casper Andreas et Fred M. Caruso) ; etc. Par exemple, dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, François se travestit en Dalida pour chanter en play-back la chanson « Pour ne pas vivre seul ». Dans le film « Una Giornata Particolare » (« Une Journée particulière », 1977) d’Ettore Scola, Gabriele, le héros homosexuel suicidaire, a du mal à vivre « comme si la solitude était une richesse ».

 
 

C – d) Renoncement à l’abstinence et à l’amitié chaste :

Il sent bien, même s’il ne le conscientise pas forcément, que l’enjeu de la survie de l’amitié, c’est la chasteté. Il évoque à de rares moments la possible importance de l’abstinence/continence, seules capables d’empêcher le massacre de l’amitié par les gestes de l’amour. Mais en général, c’est pour les tourner en dérision, ou ne pas s’en juger capable/digne : « Chers amis, chers ennemis de l’abstinence… » (l’un des personnages de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Bien des années plus tard, quand j’ai succombé à nouveau dans des circonstances où l’abstention s’imposait, j’ai bien été obligée de reconnaître que je suis d’une faiblesse consternante. » (Suzanne, l’héroïne lesbienne du roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 187) ; « Je ne suis pas faite pour le renoncement. » (Isabelle, l’héroïne bisexuelle du film « Portrait de femme » (1996) de Jane Campion) ; etc.

 

Bien souvent, il crie avant d’avoir mal en considérant « la continence comme un cauchemar » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 22) Il ne la valorise pas : elle lui fait honte, alors même qu’il ne la connaît pas. « Sa chasteté était pire que celle d’une vierge. » (Reinaldo Arenas dans le film « Avant la nuit » (2000) de Julian Schnabel) Par exemple, dans la pièce Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, Didier craint plus que tout d’être perçu comme un puceau.

 

Dans la pièce Les Vœux du Cœur (2015) de Bill C. Davis, la chasteté est tournée en dérision par les héros homosexuels. Et même le prêtre « catholique », le père Raymond, n’ose pas proposer le célibat continent à son « couple » de paroissiens gays, Bryan et Tom, mais plutôt le compromis bancal de la « maisonnée conjugale chaste », de la « vie commune ». Toute la pièce met au pilori le célibat, et notamment le célibat sacerdotal : « C’est comment, d’être tout seul ?!? » (Tom interrogeant le père Raymond) ; « Mon père, personne ne comprend pourquoi il faut que les prêtres fassent ce vœu. » (idem) ; « Dites-moi ce que ça fait de dormir seul !! » (Bryan torturant psychologiquement le père Raymond) ; « Tu vas écouter un gars qui est assez con pour vivre en chasteté toute sa vie ? » (Irène, la sœur de Bryan, s’adressant à Tom par rapport au prêtre) ; « Voilà une manière courageuse d’assumer ses sentiments. Tous les deux, vous faites la paire ! » (idem) ; etc. Et le père Raymond est porté responsable de la rupture temporaire entre Bryan et Tom quand il les appelle à la « chasteté ». Les deux amants, au départ séduits par le discours spirituel de leur curé, se retournent contre lui : « En quoi la solitude est une chose sainte ? Moi, je me sens seul. Comment on fait pour que ça s’arrête ?? » (Bryan s’adressant au père) ; « C’est ça, la Clé du Royaume ? : mortifier le corps pour que notre âme s’élève ?!? » (Tom au père).
 

En réalité, on voit bien que la continence n’est caricaturée que par le personnage homosexuel qui n’en vit pas et qui s’en veut de ne pas l’appliquer comme il voudrait : « Je me félicitais de ma force de caractère chaque fois que je repoussais une sollicitation. Je ne comprenais pas qu’en croyant me libérer, je devenais de plus en plus esclave de mon orgueil. Chacun de mes triomphes sur moi-même, c’était un tour de clé que je donnais à la porte de mon cachot. » (André Gide, Les Faux-Monnayeurs (1925), p. 139) Il préfère penser qu’elle est un moteur à frustration, bien plus dangereux encore que le passage à l’acte homosexuel avec un ami de confiance, ou qu’un banal « plan cul » (« sans conséquence » dit-il), parce qu’elle décuplerait les pulsions violentes en lui.

 
 

C – e) Le célibat libertin : un pastiche violent de l’amitié chaste

Le héros homosexuel, plutôt que de vivre vraiment l’amitié et l’abstinence, va les travestir et se donner l’illusion de leur expérience en englobant dans son discours célibat ponctuel et célibat de vie sous le même vocable fourre-tout et bonne conscience de « célibat ». Même s’il fait les 400 coups, il se targue de connaître la grisante liberté du célibataire ! Il s’agit pour lui d’un célibat choisi, donc forcément, à ses yeux, noble ! Or, ce qu’il omet de dire, c’est que son choix n’est pas fixe, ni durable, ni entier, et qu’il n’implique pas toute sa personne, comme le fait le célibat continent donné à Dieu, ou bien l’amitié chaste. Donc il ne le rend absolument pas pur ni libre.

 

« J’étais célibataire, c’est-à-dire que je ne couchais pas plus d’une nuit avec un garçon. » (Denis, l’un des héros homosexuels du film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Il y a des soirs où il faut que je baise avec un gars. […] C’est pour ça que je vis seul : tous les matins, je sais jamais comment la journée va finir. Même s’il s’est rien passé, je sais que la possibilité est là… » (Claude, le héros homo du film « Déclin de l’Empire américain » (1985) de Denys Arcand) ; « C’était un être qui avait été tellement seul qu’il avait toujours besoin de se trouver entouré, sans jamais avoir besoin de personne en particulier. » (Liz décrivant Willie, un des héros homos du roman La Meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, p. 99) ; « On n’a pas de colocataire à 30 ans passés. On vit avec son amant ou avec sa sœur. » (Michael, le héros homosexuel du film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; etc. Il ne goûte pas, en réalité, aux joies du célibat durable.

 
 

Polly – « En fait, excuse-moi de te demander ça, mais t’es un mec seul, non ?

Simon – Non-non. Je choisis quand je veux être seul, mais si je veux, je m’entoure. Regarde, cette nuit je suis allé dans les labyrinthes de buissons au-dessus du Louvre, tu sais, la nuit, les mecs y baisent dans les fourrés. Ben j’étais pas seul.

Polly – Ah ouais ? Je me demande ce qui peut motiver un mec à aller se faire enculer en pleine nuit dans un parc…

Simon – Ben j’aime bien le sexe. Et puis comme ça chuis pas seul, tu vois.

Polly – Non mais attends, moi aussi, ça m’fout les jetons d’être seule. Mais tu peux pas me faire croire que t’es pas seul parce que la nuit tu vas dans un endroit où y’a plein de mecs qui sont seuls aussi.

Simon – Ben si. Ne pas être seul, c’est s’entourer de gens qui se sentent seuls, non ? »

(cf. dialogue entre Polly l’héroïne lesbienne et Simon le héros gay, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 16)

 
 

C’est à travers l’enchaînement à ses amants que le héros cherche paradoxalement sa solitude perdue. « Je me perds entre les buissons, je croise des garçons auxquels je n’ai pas envie d’agripper ma solitude. Regards fermés, gestes lents, comme des funambules suicidaires. Ils font l’amour debout, le jeans baissé sur les chevilles. Sur leur visage un air triste d’avoir abandonné le combat. » (Simon dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, pp. 14-15) Mais il se retrouve face au mur incontournable de l’unicité fondamentale de l’Amour. Et comme il tente de contourner l’obstacle du renoncement, il ne récolte qu’un éternel retour à l’isolement : « J’habite seul avec maman, dans un très vieil appartement rue Sarasate. J’ai pour me tenir compagnie une tortue, deux canaris et une chatte. […] À l’heure où naît un jour nouveau, je rentre retrouver mon lot de solitude. J’ôte mes cils et mes cheveux comme un pauvre clown malheureux de lassitude. Je me couche mais ne dors pas. Je pense à mes amours sans joie, si dérisoires. » (cf. la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) ; « J’ai rencontré probablement les personnes les plus solitaires, pas par goût. C’est un type de relations qui les plongent chacun dans son coin. Les rencontres entre eux sont souvent très éphémères et très frileuses. » (l’Étranger à propos des homos, dans le roman Solitude (1962) de François Dolto) ; « Pour être homo, il faut une aptitude à la solitude. […] À 60 ans, quand on est gay, on n’a plus qu’une main. » (un homosexuel abandonné de tous et se justifiant de devoir se satisfaire sexuellement tout seul car il n’a plus de valeur marchande dans le « milieu homo », dans le one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « Je me demande si je suis fait pour la vie de couple. » (Vincent, l’un des héros homos de la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Cette solitude à deux, ça devient… mon lot de fille à pédés. » (Mathilde s’adressant à son meilleur ami homo Guillaume, dans la pièce Commentaire d’amour (2016) de Jean-Marie Besset) ; « Moi aussi, j’me sens seule. » (idem) ; « Je sais pas être avec quelqu’un. Je ne sais qu’être seul. » (Jacques s’adressant à son amant Arthur, dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré) ; etc.

 

Le héros homosexuel, étant donné qu’il refuse de choisir (pour un temps et librement) le célibat, finit par le subir, et oscille donc entre deux trains de vie : celui du libertin et celui du vieux gars célibataire. Jour/Nuit/Jour/Nuit. Les fictions homo-érotiques regorgent de héros homosexuels devenus vieux garçon ou vieille filles (cf. Je vous renvoie au code « Homosexuels psychorigides » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. Suze dans le one-woman-show Wonderfolle Show (2012) de Nathalie Rhéa, Tanguy dans le film « Tanguy » (2001) d’Étienne Chatiliez, le sketch La Solitude de Muriel Robin, le film « Le Placard » de Francis Weber, etc. « Si tu continues comme ça, tu finiras vieille fille. » (Louison s’adressant à Sidonie, l’héroïne lesbienne, dans le film « Les Adieux à la Reine » (2012) de Benoît Jacquot) ; « T’es qu’une vieille fille manquée ! » (Léopold parlant à sa femme Marie Lou, dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay) ; etc. Par exemple, dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, le mathématicien homosexuel Alan Turing vit seul et dans un tel laisser-aller qu’il dit qu’il aurait besoin d’une femme de ménage.

 

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’obsession du héros homosexuel pour une vie en solitaire est le revers de médaille d’une vie libertine obéissant au diktat de la couplisation généralisée de la société. Par exemple, dans la pièce Hétéro (2014) de Denis Lachaud, les « pères » homosexuels de Gatal (le héros homosexuel vieux garçon), sont de véritables despotes avec leur fils unique : ils téléguident sa vie à sa place pour qu’il ne soit plus célibataire et qu’il procrée avec un homme : « Ça ne peut plus durer. Ça rime à quoi ?? » Ils sont la caricature de l’obsession sociale pour le couple. Mais le plus incroyable, c’est que le seul couple gay d’« amour » qui se formera dans la pièce va être rendu impossible, d’abord à cause des pressions alentours, mais aussi parce que ceux-là même qui essaieront de le former sont anti-couples : Gatal et son fiancé voulaient rester célibataires toute leur vie, et dénoncent le fait que leur société « considère le couple comme une unité indivisible ».
 
 

C – f) Les dégâts de l’amitié amoureuse

En général, dans les fictions, l’inversion entre l’amour et l’amitié est beaucoup plus douloureuse et dramatique que les deux anciens amis/nouveaux amants ne l’avaient prévue au départ : et du côté de l’ami qui n’aime pas son confident du même amour que lui, et du côté de l’amant qui se retrouve seul avec des sentiments non-partagés, et enfin pour les deux amis qui vivent une expérience charnelle qui dit un amour que la réalité de leur corps aurait dû arrêter mystérieusement à l’amitié. L’amour et l’amitié n’étant pas des amours de même nature (même s’il existe des croisements entre eux), leur uniformisation forcée crée fatalement des décalages, des incompréhensions, des déceptions, des frustrations, des souffrances, et des violences parfois réelles. La mixture entre amitié et passion dénature à la fois l’amour et l’amitié. Et ce détournement transgressif, d’abord inédit, ludique, puissant et séduisant, se retourne en général contre les deux amis apprentis sorciers. L’un d’eux se durcit, devient tyrannique et possessif ; l’autre a peur, ou bien se ramollit en voyant ses sentiments d’amour redevenir à nouveau juste amicaux. « Il faut que vous sachiez, Vincent, que j’ai, de l’amitié, une conception un peu, voire tout à fait, tyrannique et possessive. » (la figure de Marc Proust à son amant Vincent, dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 91)

 

Les amitiés « particulières » (les bien nommées, tant elles réservent bien des mauvaises surprises !) des fictions homo-érotiques se chargent souvent de la violence des passions criminelles et fanatiques. Par exemple, dans le film « The Burning Boy » (2000) de Kieran Galvin, c’est le glissement de l’amitié à l’amour qui est très mal digéré par l’un des deux amants, et qui finit en incendie mortel pour l’autre. Dans le film « La Robe du soir » (2010) de Myriam Aziza, l’amitié prof/élève va virer à l’obsession et au fanatisme destructeur chez la jeune Juliette, qui s’insère de manière intrusive dans la vie intime de Madame Solenska. Dans le film « Heavenly Creatures » (« Créatures célestes », 1994) de Peter Jackson, les deux héroïnes Juliet et Pauline vont vivre une amitié passionnelle particulièrement destructrice, criminelle. Dans le film « Libertango » (2009) de Sara Hribar, Tamara est épuisée par la possessivité de sa colocataire Julija.

 

Dans la pièce Les Amours de Fanchette (2012) d’Imago, l’« amitié pleine de tendresse » que partagent Agathe et Fanchette, une fois qu’elle s’actualise par des gestes amoureux à la fois consentis et forcés (c’est Agathe qui franchit le pas que Fanchette n’aurait jamais voulu faire : « Tu parles encore d’amitié quand c’est l’amour que tu m’inspires ??? » dit la première), se métamorphose en véritable damnation, en perte irrévocable de l’innocence, en déshonneur : « Oui, c’est vrai ! Notre amitié n’est pas innocente ! » s’exclame Fanchette, en pleurs, épouvantée par le massacre de l’amitié qu’elle et son amie viennent d’opérer.

 
 

C – g) Solitude à deux :

Le véritable drame qui frappe le couple homosexuel fictionnel, c’est un drame personnel au fond, qui ressemble à une « cruelle ironie » du Réel, mais qui n’est en fait que le reflet de la violence que chacun des membres du couple a fait au Réel en s’éloignant de Lui ! Fuyez la Solitude et Elle revient au galop, mais cette fois sous la forme du désagréable spectre de l’isolement, un spectre d’autant plus invisible qu’il a pris l’apparence corporelle et chaleureuse de la compagnie conjugale ! Le couple ne règle pas le minimum d’amour de son unicité que le héros se devait à lui-même, et que le partenaire aura du mal à fournir.

 

Avant d’être en couple, chacun des deux amis voulait en théorie combler le vide horrible de son célibat, et pourtant, dès qu’il y a quelqu’un dans sa vie, il étouffe, devient imbuvable, se demande pourquoi on ne lui fiche pas la paix, pourquoi il ne s’est pas contenté de l’amitié ! « Ah, Pietro […] J’aurais dû te regarder vivre de loin, avec des jumelles, rester seulement un bon ami. Mais j’avais besoin de ton odeur comme cible de mon regard, l’as-tu jamais compris ? » (le narrateur homosexuel s’adressant à son amant, dans le roman Le Bal des folles (1977) de Copi, pp. 23-24) ; « I can’t believe it took me quite so long to take the forbidden step. Is this something that I might regret ? […] I thought that we would just be friends. Things will never be the same again. » (cf. la chanson « Never Be The Same Again » de Mel C. et de Lisa Left Eye Lopes ; traduction : « Je ne peux pas croire qu’il l’a fallu si longtemps pour franchir le cap interdit. Est-ce qu’il y a quelque chose que je regrette ? […] Je pensais que nous serions juste amis. Les choses ne seront plus jamais pareil. »)

 

Au fond, il existe un certain nombre de héros homosexuels qui expriment la nostalgie de l’amitié, la vraie, celle qui ne franchira pas la limite de l’amour charnel : « Parfois, nous oublions combien l’amitié est importante. » (Marcos, le personnage homo de la série télévisée espagnole Amar En Tiempos Revueltos (2005) de Rodolf Sirera, sur la chaîne TVE) ; « C’est important les amis. » (Zize, le travesti M to F, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; etc. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle l’amitié est autant chantée dans les fictions homosexuelles (cf. je vous renvoie à la partie « la bande de copains gays » du code « Milieu homosexuel paradisiaque » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : cf. le roman À l’amitié (1937) de Francis Carco, le film « Giallo Samba » (2003) de Cecilia Pagliarani, le film « Œdipe (N + 1) » (2001) d’Éric Rognard, etc. Certains personnages homosexuels en arrivent même à avouer cyniquement qu’ils se sentent plus eux-mêmes avec leurs amis qu’aux bras de leur copain !

 

On touche là au paradoxe de ce qu’on pourrait nommer « la solitude à deux ». Beaucoup de héros « casés » ont l’impression d’être encore plus seuls en couple qu’à la période où ils étaient officiellement célibataires, comme si la structure du couple homosexuel les avait isolés encore davantage que leur célibat : « Après ma nuit avec ma cousine, rien de tout cela, sinon un sentiment d’inachevé et de solitude. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 72) ; « Seul, tu vis comme à deux, quand tu y repenses ! Moi, je vis comme pour deux ! » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « J’en apprends plus sur toi en une matinée qu’en un an ! En fait, je réalise que je ne sais rien de toi. » (Bryan s’adressant à son amant Kévin, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 418) ; « Au fond, je ne te connais pas aussi bien que je le crois. » (Stéphane s’adressant à son ex-amant Vincent, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « Tu m’as ignoré, oublié, écarté. Tué. Tu ne m’as même pas regardé, Khalid, tu n’as même pas cherché à me prendre avec toi par les yeux. Non. Tu es resté tout seul dans ta gloire. Tout seul dans ton moment. Égoïste. Égoïste. Tu étais égoïste, Khalid. Et j’étais seul. Seul et à côté de toi. Seul et toujours accroché à toi… » (Omar s’adressant à son amant Khalid, dans le roman Le Jour du roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 132) ; « Moi je sais qu’Héloïse m’aime, mais je suis seule. Même s’il s’agit d’un lieu commun, de ces lieux communs que j’ai impitoyablement pourchassés, je pense qu’on est toujours seul. » (Suzanne, l’héroïne lesbienne du roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 408) ; « Une bande de tout seuls ensemble : voilà ce qu’on est ! » (Marie Lou dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie-Lou (2011) de Michel Tremblay) ; « Voilà à quoi j’en suis réduit… toujours tout seul. » (Matthieu attendant son copain Jonathan, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Je dois pas être fait pour la vie de couple. » (Jean-Louis dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage) ; « Nous n’avons pas d’amis, Frank. Et nous n’en aurons jamais. » (Bill s’adressant à son amant Frank, dans la série The Last of Us (épisode 3, 2023) de de Neil Druckmann et Craig Mazin) ; etc.

 

Dans le film « Pédale dure » (2004) de Gabriel Aghion, Loïc et Sébastien, pourtant en couple, ne se considèrent comme uniques et accompagnés que lorsque leur meilleure amie Marie, la parfaite « Fille-À-Pédés », vit au milieu d’eux. Sinon, c’est la grande déprime : « Je me sens seul… » soupire Loïc. « Moi aussi… » rebondit Seb. « Comment ça se fait qu’on se sente seuls ? On est deux… » s’étonne Loïc.
 

Il est intéressant de voir que, contrairement à l’idée reçue selon laquelle on serait isolé que si on n’est pas en couple, la solitude, ou mieux dit l’isolement, est souvent ressentie par les personnages homosexuels non dans le célibat mais précisément en couple homo : cf. le film « Being At Home With Claude » (« Seul, avec Claude », 1992) de Jean Beaudin, le film « Together Alone » (1991) de P. J. Castellaneta, le film « Together Alone » (2014) de Mateo Guez, le film « Como Ser Solteiro » (1997) de Rosane Svartman, la chanson « Les Uns contre les autres » de Marie-Jeanne dans la comédie musicale Starmania de Michel Berger, le film « Seul ensemble » (2013) de Valentin Jolivot, etc.

 

« Il jouit en moi comme il s’en retire, sans un bruit, sans un regard pour moi, sans un mot ou un geste. Je le regarde partir se laver dans la salle-de-bain dans une odeur de merde chauffée, le cul endolori, la bite encore dure, avec un sentiment violent de frustration. Il revient, s’installe pour dormir, me repousse quand je veux me coller à lui en m’expliquant ‘Ah non, ça m’empêche de dormir, d’avoir quelqu’un collé à moi. » (Mike, le narrateur homosexuel par rapport à son amant Léo, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 98)

 

L’isolement peut être vécu/construit non seulement individuellement mais aussi conjointement par les deux amants du couple, qui se replient sur eux-mêmes : « Nous étions sauvages, ne nous mêlions pas aux autres. » (Cécile en parlant de son couple avec Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 41) ; « La plupart des gens étaient au courant désormais. Je cessai de voir les amis que j’avais, et eux non plus ne me donnèrent bientôt plus signe de vie. Ils ne me manquaient pas, Sylvia suffisait à me combler. » (Laura, l’une des deux  dans le roman Deux femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 45) ; « On n’a pas d’amis. On est trop snobs pour ça. » (Mitchell et son copain Alex, dans la pièce Une Souris verte (2008) de Douglas Carter Beane)

 

Dans le cas du héros homosexuel qui va « voir ailleurs », son infidélité est le signe de ce refus d’être unique, et de son expérience d’un incompréhensible et pourtant véritable isolement dans son couple : « Il [Adrien, le héros homo] considérait d’ailleurs la fidélité sous un jour nouveau. La sexualité masculine conservait toujours quelque chose d’animal. Ni la tendresse ni l’amour – ce que transmettent les femmes – ne parvenaient totalement à dompter la puissance d’un désir brut, primitif, captivant. Ce désir de pénétrer et d’envahir la différence de l’autre ; de ne pas laisser la proie s’échapper. Car c’est elle, la proie, qui donne l’impression d’exister mieux. Elle est comme une extension de soi, un poids ajouté au sien. Certains ont le goût de l’argent, d’autres du pouvoir et d’autres encore de conquérir les corps et parfois les âmes avec. Tous finalement refusent leur solitude, leur finitude, leur désert. » (Hugues Pouyé, Par d’autres chemins (2009), p. 51) ; « J’me sentais toute seule [‘avec toi’, ou ‘dans notre couple’]. » (cf. une phrase que répète plusieurs fois, éplorée, Adèle à son ex-compagne Emma, pour se justifier de lui avoir été infidèle, dans le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche) ; etc.

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION :

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

A – L’ISOLEMENT SUBI :

Film "Alone : Queer Lisboa" de Russell Sheaffer

Film « Alone : Queer Lisboa » de Russell Sheaffer


 

Beaucoup de personnes homosexuelles parlent de la solitude. Cela revient comme une marotte. « Nous étions tous de grands solitaires certes ! » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 105) ; « Toute ma vie, j’ai été très seul. Je ne dis pas ça pour me victimiser. Je kiffe trop ma solitude. » (Mateo, homosexuel et séropositif, dans le documentaire « Vivant ! » (2014) de Vincent Boujon) ; etc. Par exemple, dans son autobiographie Retour à Reims (2010), Didier Éribon dit que pendant ses années étudiantes ses chanteurs préférés ont donné corps à son sentiment d’isolement identitaire et affective : « La chanson de Françoise Hardy ‘Tous les garçons et les filles de mon âge’ semblait avoir été écrite pour évoquer la solitude des gays). » (pp. 99-100) Dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta, Paul, un témoin homosexuel suisse, se plaint de « l’isolement » qu’induit la condition homosexuelle : « L’intimité n’existe pratiquement pas. »

 

On entend de la part des personnes homosexuelles un grand sentiment de solitude, qui correspond bien souvent à un isolement amical concret, subi, et qui remonte parfois à l’enfance : cf. le docu-fiction « N’importe où hors du monde » (2012) de François Zabaleta (racontant l’histoire d’un enfant de 8 ans, muré dans son sentiment d’être différent des autres) « Mes souvenirs d’enfance sont rarement roses et mon adolescence a été difficile à vivre. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 12) ; « Matthew se sentait vraiment seul. » (un ami de Matthew Sheppard, dans le docu-fiction Le Projet Laramie (2012) de Moisés Kaufman) ; « Le problème n°1, c’est de sortir de la solitude. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) ; « J’avais l’impression d’être complètement seule au monde. » (Noémie, jeune témoin lesbienne de 20 ans, dans l’émission Temps présent spéciale « Mon enfant est homo » de Raphaël Engel et d’Alexandre Lachavanne, diffusée sur la chaîne RTS le 24 juin 2010) ; « Mon maître d’école fit remarquer à mes parents que je souffrais d’un manque d’affection et de tendresse qui démontrait à ses yeux, l’évolution d’une personnalité renfermée, amère, et presque sauvage. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 21) ; « Je suis passé par bien des angoisses, bien des enfers. J’ai connu la peur et la terrible solitude, les faux amis que sont les tranquillisants et les stupéfiants. » (Yves Saint-Laurent dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretto) ; « J’étais plutôt rejeté. » (Jean-Paul Gaultier, le couturier racontant qu’adolescent, il venait trouver refuge chez sa grand-mère pour échapper à l’ambiance pesante à l’école et au collège) ; « Dès la maternelle, collé au instit, pendant la récré j’étais en échec scolaire, un élève très sensible instable, ayant peur de tout et du regard des autres. J’ai redoublé le CP et j’ai eu la colère de voir mes camarades passer d’un niveau alors que moi je restais dans la même classe, j’étais le rejeté, l’exclu de mes frères et sœurs qui ne comprenaient pas pourquoi je n’étais pas avec eux et ils me regardaient tous. » (cf. le mail d’un ami, Pierre-Adrien, 30 ans, juin 2014) ; « Face à mes bouffées de stress matinales, ma mère avait fini par s’inquiéter et appeler le médecin. Il avait été décidé que je prendrais des gouttes plusieurs fois par jour pour me calmer (mon père s’en moquait ‘Comme dans les asiles de dingues’). Ma mère répondait, quand la question lui était posée, que j’étais nerveux depuis toujours. Peut-être même hyperactif. C’était l’école, elle ne comprenait pas pourquoi j’accordais tant d’importance à ça. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 64) ; « Retarder artificiellement le moment de l’arrivée dans la cour de l’établissement puis dans le couloir. » (idem, p. 66) ; « Jamais je ne parvins à complètement m’intégrer aux cercles de garçons. Nombreuses étaient les soirées où ma présence était soigneusement évitée, les parties de football auxquelles on ne me proposait pas de participer. » (idem, p. 121) ; « La présence de ce téléphone, noir et fixe, m’horripilait. Avoir une conversation privée était impossible ; tout le monde entendait ce qu’on disait. J’avais l’impression qu’un espion nous guettait en permanence. […] Il ne m’apportait jamais de bonheur ; jamais la voix de mon père, en vain attendue ; jamais la voix d’un ami de lycée ; jamais le flux de la vie. Bête malfaisante tapie au centre géométrique de l’appartement, il ne pouvait transmettre que de mauvaises nouvelles. » (Dominique Fernandez, Ramon (2008), pp. 43-44) ; « Tapette : seule. Trav : seule. Seule. Seule. Seule. Seule. […] J’ai peur d’être seule, d’être exclue. » (Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla) ; etc.

 

Dans le film autobiographique « Guillaume et les garçons, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, dit avoir vécu un véritable calvaire en pension chez les frères des Écoles Chrétiennes : « Ils étaient 119 sur moi ! »

 

Il est souvent question, dans les oeuvres homo-érotiques, de la trahison amicale. Par exemple, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret, Zoé trahit sa meilleure amie Clara, alors que c’était elle qui à la base l’a poussée à être lesbienne et avait éveillé en elle un désir homo : « J’t’aime plus, Clara. J’ai fait l’amour avec Sébastien. À cause de toi, j’ai failli faire une croix sur les garçons. C’est toi qui as un problème avec les mecs. Pas moi. »

 

La carence d’amitiés s’explique soit par un climat d’oppression sociale particulièrement violent et puéril, soit par une surprotection parentale et incestueuse : « Je me souviens que je restais toujours près de ma mère sur l’herbe. J’étais rassuré. J’étais spectateur, je regardais les autres jouer au loin. J’étais hors jeu. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 17) ; « Pas un ami. » (le dramaturge français Jean-Luc Lagarce dans son Journal 1977-1990) ; « En ce qui me concerne, jusqu’à l’âge de cinq ans, où j’ai été scolarisée, il m’était impossible d’échapper au climat délétère de la maison, impossible aussi d’apprendre à vivre avec les autres, ceux de mon âge, auxquels il faudrait pourtant bien que je me confronte le jour venu. Je n’ai pas pu non plus me réfugier dans les bras d’une grande sœur quand ma solitude était trop lourde à porter. Mes aptitudes à la relation à l’autre s’en sont ressenties. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 39)

 
 

B – L’ISOLEMENT RECHERCHÉ ET LA SOLITUDE MASSACRÉE :

 

B – a) Mépris de l’amitié vraie :

L’homophilie est une structure psycho-affective, une tendance ou, si l’on préfère, une période de latence occupant les six ou sept premières années de l’enfance. Il est donc courant qu’elle soit confondue avec des amitiés fortes vécues à cette même période, ou alors qu’elle se crispe et se fige en désir homosexuel profond par manque d’amitiés fortes justement. « Pendant des années, je me disais : ‘Non non, je confonds l’amitié avec le sentiment amoureux. » (Noémie, jeune témoin lesbienne de 20 ans, dans l’émission Temps présent spéciale « Mon enfant est homo » de Raphaël Engel et d’Alexandre Lachavanne, diffusée sur la chaîne RTS le 24 juin 2010)

 

Terriblement déçues par le manque d’amitiés, ou parce qu’elles attendaient trop d’une amitié sublimée, beaucoup de personnes homosexuelles se mettent à maudire leurs camarades, leurs pairs ou leurs contemporains. Elles ont un passé lourd avec certains de leurs anciens amis. « J’affirmais, non sans un brin d’ironie, qu’un ami, ce n’était pas forcément la complémentarité d’un autre ami mais aussi sa propre complémentarité. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 59)

 

Par exemple, dans son autobiographie La Mauvaise Vie (2005), Frédéric Mitterrand parle de son problème de sociabilité, du « malaise ressenti au contact de ses camarades » (p. 113). Quant à l’écrivain Jean Genet, il rejette ouvertement les amitiés. Il finit par se fâcher avec tous ses proches. « Pas d’amis, surtout pas d’amis. » (Jean Genet en 1952, cité dans l’article « Jacques Guérin : Souvenirs d’un collectionneur » de Valérie Marin La Meslée, dans le Magazine littéraire, n°313, septembre 1993, p. 70) ; « Il n’avait pas d’amis, il n’en voulait pas. Genet ne pouvait s’accrocher longtemps. » (idem, p. 72) La paranoïa de Violette Leduc lasse jusqu’à ses meilleurs amis. Virginia Woolf prend systématiquement ombrage de la réussite et du bonheur des autres. « Pour moi, écrit-elle un jour au poète Stephen Spender, les écrivains vivants sont comme des gens qui chantent dans la pièce d’à côté, trop fort, trop près… Je suis exaspérée dès qu’ils sortent un peu du ton, comme s’ils m’empêchaient de chanter ma propre chanson. » (Virginia Woolf citée dans l’article « Joyce, D.H. Lawrence et les autres » de Françoise Pellan, sur le Magazine littéraire, n°275, mars 1990, p. 53)

 

L’amitié est en général un terrain sur lequel les personnes homosexuelles sont arrivées assez tard, et qu’elles associent à la trahison. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certains auteurs homos traitent directement de la trahison amicale, que ce soit par le biais du témoignage ou celui de la fiction : cf. l’autobiographie À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie (1990) d’Hervé Guibert, le roman Termina El Desfile (1980) de Reinaldo Arenas, le film « Marie Besnard, l’Empoisonneuse » (2006) de Christian Faure, le film « Le Club des cœurs brisés » (2000) de Greg Berlanti, etc.). Par exemple, le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot assassine l’amitié, la dépeint comme un véritable panier de crabes. D’ailleurs, son auteur avoue que les trahisons amicales qu’il a connues durant ses années d’études ont vraiment servi de support à l’intrigue. Le même constat amer peut être fait chez le dramaturge argentin Copi. S’il y a un sentiment qui manque dans son œuvre, c’est bien l’amitié (la seule histoire d’amitié qu’on trouve dans toutes ses pièces, c’est celle entre Silvano l’ancien de 100 ans et le jeune Indien Pelito dans le roman La Vie est un tango, 1979). Tout nous porte à croire que l’homosexualité est un signe parmi beaucoup d’autres indiquant que l’amitié est en perte de vitesse dans nos sociétés contemporaines. De plus en plus de media nous présentent l’amitié femme-homme et la camaraderie entre semblables sexués, comme utopiques, impossibles, hypocrites, risibles, ou douteuses.

 

Par certains aspects, je comprends un peu la méfiance des personnes homosexuelles vis à vis de l’amitié, car elle se justifie en partie. C’est surtout à cause de l’amitié et en son nom qu’elles vivent parfois des amitiés amoureuses douloureuses et trompeuses, mais aussi que notre société bien-intentionnée ne voit pas souvent la violence de ce qu’elles vivent en « amour ». L’amitié est une richesse qu’elle emploie mal, le miroir à double tranchant, la couverture idéale de la société hétéro-gay friendly-homophobe (combien d’« amis » des personnes homosexuelles confondent leur relation avec elles et ce que celles-ci expérimentent dans leur « couple »…!).

 
 

B – b) Misanthropie/mépris du collectif :

L’isolement a pu commencé sur les bancs de l’école. « Je me sentais seul, du primaire au collégial. Je n’allais avec aucun groupe. Aller danser avec une bande d’hétéros ne me disait rien ; je cherchais une identité, un point d’attraction, mais rien ne se présente. J’avais pas un sentiment d’appartenance avec les gens de ma classe, ou même avec les gens de mon école. J’étais à part des autres. J’aimais surtout pas aller en éducation physique. J’ai jamais aimé ça. Dès le cours primaire, on peut être tellement méprisé. Je jouais à la corde à danser, aux élastiques avec les filles. » (un témoin homosexuel de l’essai Mort ou Fif (2001) de Michel Dorais, p. 67) ; « Le reste de sa jeunesse de collège, au sortir de cette douleur, il le consacre à lui-même, dans un fabuleux égoïsme : ‘Autrui est tout à fait insupportable. La seule compagnie possible est soi-même. S’aimer soi-même est le commencement d’un grand amour.’ écrit Oscar Wilde trente ans plus tard. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 171) ; « J’ai souffert des autres pendant cette période. […] J’ai compris à quel point le monde est injuste. […] À partir de 14 ans, je me suis progressivement volontairement coupée des jeunes de mon âge, jusqu’à finir dans un isolement complet en prépa. J’étais devenue une fille repliée sur elle-même, asociale, complexée, effrayée de tout. » (cf. l’article « Tomboy à l’affiche » de Bab El) ; etc.

 

Pier Paolo Pasolini aux vestiaires de foot

Pier Paolo Pasolini aux vestiaires de foot


 

C’est tout un symbole que le foot, le sport collectif par excellence le plus social et accessible à tous, soit rejeté par beaucoup de personnes homosexuelles (et si les femmes lesbiennes se dirigent en masse sur les stades, ce n’est pas d’abord pour des raisons relationnelles et conviviales, mais prioritairement par fantasme identificatoire au machisme) : « Détestant les sports d’équipe, je réussis à presque tous les éviter à St Albans. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 121) ; « J’ai quatorze ans. Je ne suis pas très grand, plutôt frêle car je prends bien soin d’éviter les clubs de sport et je multiplie les excuses pour être dispensé des cours d’éducation physique au collège. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 18) ; « Je ne voulais pas vraiment d’amitiés masculines parce que, visiblement, la majorité des garçons était plus douée pour le football que pour autre chose. Sur quelles conversations aurions-nous pu trouver un terrain d’entente ? Je n’avais jamais touché à un ballon… » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 47) ; « Mon père pensait que le football m’endurcirait et il m’avait proposé d’en faire, comme lui dans sa jeunesse, comme mes cousins et mes frères. J’avais résisté : à cet âge déjà je voulais faire de la danse. […] Dans les vestiaires, je découvris, avec horreur et effroi, que les douches étaient collectives. Je suis rentré et je lui ai dit que je ne pouvais pas continuer ‘Je veux plus en faire, j’aime pas ça le football, c’est pas mon truc’. Il a insisté quelque temps, avant de se décourager. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 31) ; « J’aimais pas tout ce qui était sport en équipe – foot – c’était pas du tout mon truc. » (Tony, jeune témoin homo, dans l’émission Toute une histoire spéciale « Quand ils ont renoncé leur homosexualité, leurs proches les ont rejetés » diffusée sur France 2 le 8 juin 2016) ; etc. Par exemple, dans son autobiographie Retour à Reims (2010), Didier Éribon parle de sa « détestation des soirées où l’on regardait les matchs de football à la télévision » (p. 58). Dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz, Christian, un des interviewés homos, dit son appréhension des salles d’éducation physique, sa peur des douches collectives où l’angoisse d’être identifié comme « désirant homosexuel » est vécue comme un cauchemar : « C’est extrêmement difficile à vivre. […] J’ose à peine regarder les autres. […] Quand c’était intime, j’étais dans le malaise. » Dans cette vidéo, le directeur de Change.org en Espagne, Francisco Polo, raconte que traumatisme et le grand sentiment de solitude qu’a été ce moment où on l’a forcé à jouer au foot avec ses camarades : il décrit cet épisode comme la crise originelle de son homosexualité.

 

Pour ce qui est de mon cas personnel, quand j’étais adolescent, je ne jouais au foot que lorsque j’y étais obligé, c’est-à-dire en cours de sport (collège/lycée) ou lors des activités extra-scolaires. Et l’ambiance dans les vestiaires, comme sur le terrain, constituaient pour moi une épreuve. Concrètement, ça me fichait le bourdon, et je faisais tout pour ne pas montrer mon corps ni pour développer mes capacités sportives et relationnelles dans le sport. Lors de la constitution des équipes, j’étais presque toujours choisi en dernier. Pendant les matchs de basket ou de football en équipe, je me mettais en défense et en retrait, planqué dans les goals. Et j’avais peur du ballon. Pour être exempté de sport, ou de piscine, il m’arrivait d’oublier mes affaires, de simuler une maladie, ou bien je prétextais un nez qui saignait, une foulure au pouce. Et parfois, je me faisais véritablement mal (aussi parce que je n’étais pas très téméraire et que je n’écoutais pas les consignes : j’y mettais de la mauvaise volonté à ne pas me dépenser jusqu’au bout dans l’effort ; je préférais prendre le rythme des filles et faire des cours de sport un prétexte pour papoter et ne rien glander). Étaient donc mêlés à ma hantise du football beaucoup de choses : haine de moi-même, peur des autres, misandrie voilée, paresse, dégoût, inaptitudes physiques objectives, etc. Certainement pas ma seule homosexualité (même si celle-ci est le prétexte désirant et identitaire facile que j’ai intégré intérieurement pendant des années pour ne pas m’avouer les merdes qu’elle cachait).

 

Film "Billy Elliot" de Stephen Daldry

Film « Billy Elliot » de Stephen Daldry


 

Une fois que le sujet homosexuel pratiquant arrive à l’âge adulte, sa peur méprisante des adolescents se mute souvent en mépris généralisé des êtres humains. La misanthropie (haine du genre humain) est une attitude que l’on retrouve très souvent chez lui : « Yves est quelqu’un qui a compris son époque mieux que n’importe qui, mais qui ne l’aimait pas. » (Pierre Bergé parlant de son amant Yves Saint-Laurent, dans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton) ; « Il n’y a pas de problème de l’homosexualité. Notre problème, c’est les autres. En pays chrétien, bien entendu. Ce problème, il n’existe que dans les pays judéo-chrétiens. En dehors de cela, il n’existe pas. » (Nedra, homme homosexuel, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta) ; « Le seul problème que ça m’a posé était religieux. J’ai été chrétien. J’avais le sens du péché. Et donc ça m’a posé problème à cet égard. Jamais à l’égard de la société qui ne me paraît pas mériter tant de révérence. » (Pierre Démeron, homosexuel de 37 ans, au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 3 avril 1969) ; « Bien entendu, je ne suis pas dupe. Je sais très bien que je sers d’alibi au Système. À la limite je sais très bien que je sers d’alibi – je peux être méchant ? – à une société que je déteste. » (Jean-Louis Bory au micro de Jacques Chancel, dans l’émission Radioscopie sur France Inter, 6 mai 1976) ; etc. Comme le dit avec beaucoup de lucidité Alberto Mira dans son essai De Sodoma A Chueca (2004), le « milieu homosexuel » finit bien souvent par constituer des « communautés de misanthropes » (p. 226).

 

On observe chez un certain nombre de personnes homosexuelles un passage de l’isolement subi à l’isolement choisi, comme si elles validaient intérieurement l’opprobre qui leur a été fait au collège : « J’ai été toute ma vie handicapée dans les relations avec les autres. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 40) ; « De toute façon, moi je n’ai jamais été dans le social. » (Catherine, femme lesbienne de 32 ans, dans l’essai Se dire lesbienne : Vie de couple, sexualité, représentation de soi (2010) de Natacha Chetcuti, p. 59) ; « J’ai tout le temps besoin de sécurité, de soutien, très négatif, pas d’avenir en vue, dépendant toujours de ma mère je vis toujours chez elle actuellement, l’inconnu m’effraie ainsi que les relations avec les autres, hommes ou femmes. Je n’aime pas me mélanger aux autres, j’ai très peu d’amis, rien ne m’intéresse, tout est fade. » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014) ; etc.

 

Après avoir été rejetées, certaines se mettent à rejeter… même si elles présentent leur collaboration à la haine comme aussi naturelle et subie que l’exclusion première. « Au départ, la distance prise par un homo avec la vie sociale ordinaire correspond à une nécessité, avant de devenir un choix délibéré. Parce qu’il se sent mis à l’écart, il fait le choix de se mettre à l’écart. » (Michael Pollack, Une Identité blessée (1993), p. 217)

 

Une fois qu’elles arrivent à l’âge adulte, leur peur méprisante des adolescents se mute en mépris généralisé des êtres humains, en misanthropie donc : « Misogynie ? Mettons que je sois très sensible à un certain côté étroit et borné, superficiel et pesamment matériel tout ensemble, chez la plupart des femmes. […] Le mot misanthropie me semblerait plus juste, dans le découragement qu’il implique vis-à-vis des êtres humains quel que soit leur sexe, et souvent sans s’excepter soi-même. » (Marguerite Yourcenar, Le Coup de grâce, 1938) ; « Je ne sais pas m’accorder, ni accorder aux autres, ces plaisirs intermédiaires qui font la vie de tous les jours. C’est la raison pour laquelle je ne suis ni un être social ni sans doute, au fond, un être culturel ; c’est ce qui fait de moi quelqu’un de si ennuyeux dans la vie quotidienne. Vivre avec moi, quel ennui ! » (Michel Foucault dans son interview pour Stephen Riggins, 1983) ; « La société ne pardonne pas, et elle me donne la nausée. Nous vivons dans une société hypocrite et conservatrice. » (Antonio Toig, ex-carmélite, cité dans l’essai El Látigo Y La Pluma (2004) de Fernando Olmeda, p. 300)

 

En société, elles se posent souvent en outsider. Par exemple, l’homme de théâtre Denis Daniel évoque son « caractère misanthrope » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 31). On connaît l’isolement social et la « sauvagerie » de personnalités telles que Gastón Baquero, Federico García Lorca, Marcel Proust (qui ne supportait pas les bruits et qui avait tapissé sa chambre de plaque de liège « à cause de son asthme »), Raymond Radiguet, André Gide, Constantin Cavafis, William Burroughs, James Baldwin, Marguerite Yourcenar, etc. Le compositeur Érik Satie n’ouvre jamais son courrier. Virginia Woolf, Oscar Wilde, ou encore Luis Cernuda, se mettent à dos tout leur entourage. Dans son essai L’Infidélité : La relation homosexuelle en question (2009), Christophe Aveline parle de « notre société agressive et cruelle » (p. 37). Dans le documentaire « Stefan Sweig, histoire d’un Européen » (2015) de François Busnel, Stefan Sweig évoque son « sentiment de terrible solitude ».

 

En lisant la biographie de la romancière nord-américaine lesbienne Carson McCullers, on ne voit que difficulté à s’ouvrir aux autres. Dès son enfance, elle s’est enfermée dans « une solitude due à la fois aux principes familiaux (on ne l’autorise pas à jouer avec les enfants du voisinage) et à son propre caractère, assez peu sociable. » (Josyane Savigneau, Carson McCullers (1995), p. 32) ; « Carson McCullers demeure une jeune fille gauche, timide, farouche, renfermée, apparaît pour l’heure comme très peu conquérante et sûre d’elle-même. » (idem, p. 45) ; « Elle ne s’entend pas très bien avec les garçons et les filles de son âge. Elle ne sort pas avec les autres filles, elle ne flirte pas avec les garçons. Ses camarades d’alors la décrivent comme ‘excentrique’, ‘bizarre’. » (idem, p. 49) ; « Caractérielle, égocentrique, jalouse des autres écrivains, elle finissait toujours par se brouiller avec eux après s’être jetée à leur tête. » (idem, p. 210)

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

La misanthropie homosexuelle est camouflée par deux attitudes : l’idéalisation des Hommes dans un humanisme désincarné et angélique, ou bien la victimisation et l’arrogance dans un « fanatique besoin d’indépendance » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 97). Beaucoup de personnes homos développent en général un très mauvais rapport aux groupes, y compris les groupes LGBT (elles se méfient à juste titre des effets pervers de la ghettoïsation homosexuelle). Elles se sentent vite submergées par l’« impression grave d’avilissement au seul contact des autres dans un dîner » (Hervé Guibert, Le Mausolée des amants (2001), p. 191), voient les rapports sociaux comme une compétition à gagner ou à perdre en solitaire. Loin de se remettre toujours en cause dans le processus d’isolement, elles préfèrent se dire qu’on les a rejetées injustement « parce qu’elles étaient homosexuelles » ou à cause de leur destin d’élus maudits.

 

Cet éloignement des autres n’est pas d’abord délibérément méchant et cruel : il est surtout envisagé comme beau, parce qu’il se charge du désespoir esthétisé de la Drama Queen maudite « qui ne trouvera jamais l’amour », qui est une « victime incomprise ». Mylène Farmer, l’icône préférée des Français homos, est très forte pour ce genre de mises en scène : « Je m’éloigne de tout. Je suis loin de vous. » (cf. la chanson « Agnus Dei ») ; « Un précipice entre vous et moi. » (cf. la chanson « Effets secondaires ») ; « Je n’ai trouvé de repos que dans l’indifférence. » (cf. la chanson « Désenchantée ») ; « Mais tu ne pourras rien changer : côté sombre, c’est mon ombre. » (cf. la chanson « Et tournoie… »)

 
 

B – c) L’isolement sous le prétexte d’une différence homosexuelle dite « radicale » :

Grâce au désir homosexuel que le sujet homosexuel découvre en lui, une excellente excuse pour mettre l’amitié de côté, hors d’état de nuire, peut être trouvée : l’énonciation d’une nouvelle identité ontologique (« l’homosexuel »). « L’homosexualité n’est pas une marque de différenciation par rapport aux autres, mais plutôt le signe d’une opposition radicale aux autres. » (Benedetti Carla citée dans l’article « Pier Paolo Pasolini » de Gian-Luigi Simonetti, sur l’essai Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 305)

 

Le masque essentialiste de l’homosexualité, l’identité factice de « l’homosexuel » (présentée pourtant comme « naturelle » et « amoureuse »), semblent servir d’écran bien pratique pour ne pas revenir au problème originel de la question de l’intégration sociale, de la haine de soi, de l’isolement amical et de la peur des autres : « Vous m’avez toujours dit ‘Jérôme, t’as pas des masses de copains’. J’ai quelques amis, des amis formidables. Mais au niveau de potes, au niveau de m’intégrer dans un groupe, j’ai jamais réussi. Et vous m’avez toujours demandé ‘Pourquoi, Jérôme ?’. Longtemps j’ai pas su. Maintenant, je sais. Maintenant, j’aimerais en parler à ma famille car le temps a suffisamment passé. » (Jérôme faisant son coming out à ses parents, dans l’émission Jour après jour sur l’homosexualité, sur la chaîne française France 2, novembre 2000)

 

Le sentiment d’isolement n’est pas basé sur une différence anthropologique, mais sur une auto-dépréciation injustifiable, sur une victimisation étiquetée « destin homosexuel maudit » ou « amitié consolatrice entre homos », sur une diabolisation appelée « homophobie sociale » (et surtout pas « responsabilité personnelle et relationnelle » !) : « J’ai eu la chance de rencontrer Marc qui était aussi seul que moi. À partir du jour où nous sommes devenus amis, ma solitude a été moins lourde. » (l’essayiste lesbienne Paula Dumont parlant de son meilleur ami Philippe, gay de surcroît, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 172) ; « Lui dirais-je combien j’avais pu, adolescente, me sentir infirme, monstrueuse, vouée à jamais à la solitude quand je m’éprenais d’une fille de mon âge ? » (Paula à son amante Catherine, op. cit., p. 42) ; « Je devais admettre que Proust avait raison : les homosexuels n’étaient que des parias voués à une solitude irrémédiable, des parias sur qui personne ne poserait jamais un regard aimant. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 109) ; « On a vraiment l’impression d’être seul au monde. » (Brahim Naït-Balk parlant de son homosexualité dans le documentaire « Homo et alors ?!? » (2015) de Peter Gehardt) ; etc.

 
 

C – ISOLEMENT MAL COMBLÉ :

 

C – a) L’isolement sous le prétexte de la recherche d’amour homosexuel :

En plus de l’« identité homosexuelle », l’autre alibi trouvé par la plupart des personnes homosexuelles pour écarter l’amitié de leur vie, c’est bien évidemment la quête ou la découverte de « l’amour », c’est-à-dire le couple homosexuel. « Jean Genet ne croit pas en l’amitié. Il me dit un jour que c’est aussi creux que la fraternité ou l’universalité. L’amour, c’est autre chose, cela l’intéresse parce que ça se passe du côté de la mort. Il aime très peu de gens. » (Tahar Ben Jelloun, « Une Crépusculaire Odeur l’isole », dans le Magazine littéraire, n°313, septembre 1993, p. 30)

 

D’abord, elles éjectent les amis de l’autre sexe, sous prétexte qu’ils ne l’attirent pas sexuellement, et qu’ils ne suffisent pas à remplir leur vie (si elles sont gays, elles se débarrassent donc de leurs amies filles ; si elles sont lesbiennes, elles s’éloignent de leurs amis garçons) : « Sur le plan de l’amitié, je m’entends très bien avec les femmes. Je les considère comme des êtres précieux, intouchables, c’est le cas de le dire en ce qui me concerne. Un je-ne-sais-quoi en elles me fait peur, je ne sais pas comment m’y prendre et je sens bien que je ne les rendrai pas heureuses, et que je ne serai pas à la hauteur. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 41)

 

Les amis en question, mis sur la touche, se rendent parfois compte qu’ils sont les dindons de la farce (cf. Je vous renvoie aux codes « Destruction des femmes », « Parricide la bonne soupe », « S’homosexualiser par le matriarcat », « FAP la « fille à pédé(s) », et « Duo totalitaire lesbienne/gay », de mon Dictionnaire des Codes homosexuels).

 

L’amitié avec les membres de l’autre sexe est un moyen de les mettre à distance. Et ceci est vrai aussi dans les rapports entre les hommes gays et les femmes lesbiennes. En général, leur amitié – ou mieux dit, « la collaboration » – a tout l’air d’un petit arrangement entre potes intéressés par un même butin : la conquête amoureuse de l’Homme invisible tout-puissant (dans le cas des fictions), et la possession d’un maximum de droits légaux pour légitimer leur identité homo « éternelle » et la force de l’amour homo (dans le cas de la réalité). Au-delà de ça, il ne reste plus beaucoup de gratuité et d’amour entre eux. C’est pour cette raison que le duo fictionnel gay/lesbienne se présent souvent dans les romans et les films homosexuels comme un couple despotique ou associé dans le crime ; et dans le cas des amitiés lesbiano-gays réelles, on constate que l’absence de séduction entre les hommes gay et les femmes lesbiennes influe aussi négativement sur l’envie même toute simple d’être amis et de passer du temps ensemble. Derrière l’auto-injonction publicitaire et militante à la mixité, à la parité, et à la fraternité homosexuelle, les deux camps se séparent de plus en plus, ne font plus la fête ensemble, ne se rejoignent que dans les centres LGBT et pour les Gay Pride, s’utilisent comme bouche-trous aux soirées, se détestent en secret (puisque l’autre « camp » leur rappelle la différence des sexes qu’ils ont unanimement rejetée dans leurs amours).

 
 

C – b) Confusion entre amitié et amour :

Ensuite, la plupart des personnes homosexuelles trouvent un moyen beaucoup plus pervers et subtil pour faire mourir l’amitié, avec les gens du même sexe cette fois : c’est le désir de fusion, ou la projection amoureuse sur le meilleur ami ou des garçons de passage. Je dis « pervers » car le massacre de l’amitié se fait avec une grande sincérité, au nom de l’amour. « J’ai couché avec beaucoup d’hommes. […] Malgré tout, j’avais peur de l’intimité, de l’amitié. Je trouve encore difficile d’avoir confiance en quelqu’un. » (André, 33 ans, sodomisé sauvagement par son père à l’âge de 13 à 16 ans, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 130) ; « Pasolini développait de vraies amitiés avec ces garçons borgatari : il jouait au foot avec eux, faisait des virées nocturnes avec eux, dansait et allait à la plage avec eux. » (cf. la voix-off du documentaire « L’Affaire Pasolini » (2013) d’Andreas Pichler) ; etc. Il est fréquent, dans leur discours, que le terme « amitié » et celui d’« amour » soient mêlés. En général, c’est pour que le degré d’engagement, pourtant différent selon le nature de la relation, soit ou amoindri (dans le cas de l’amour), ou excessivement rehaussé (dans le cas de l’amitié)… en tous cas inadapté au réel.

 

Chez beaucoup de personnes homosexuelles, l’amitié est presque systématiquement confondue avec l’amour. « Bien amicalement. À Philippe Ariño. » (cf. la dédicace que m’a adressée le romancier Tony Mark en envoyant son livre Le Kama Gay (2012) plein d’illustrations sexuelles dans ma boîte aux lettres, le 23 mars 2012) J’ose même dire que cet amalgame est le propre des relations amoureuses homosexuelles et hétérosexuelles : « Je fais l’amitié comme je fais l’amour. » (le romancier français Jean-Louis Bory) ; « La fraternité est le premier mot qui vient à Stéphane pour définir leur relation, comme un ‘amour-amitié’. » (Roger Stéphane, Parce que c’était lui (2005), p. 34) ; « Notre relation a évolué vers une sorte d’amitié amoureuse. » (Paula Dumont parlant de son amie Marie, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), pp. 93-94) Par exemple, dans son essai dit « scientifique » L’Invention de la culture hétérosexuelle (2008), Louis-Georges Tin parle des amitiés viriles au Moyen-Âge en termes d’amour : il insiste sur « la ferveur qui entoure ces relations viriles et sentimentales » et sur le fait que « cela suppose un sentiment plus fort que la simple amitié telle que nous la concevons aujourd’hui. » (Louis-Georges Tin, p. 17)

 

Il arrive parfois que les individus homosexuel tombent amoureux de leur meilleur ami : « Au lycée, à l’âge de 13 ou 14 ans, je me liai d’une étroite amitié avec un garçon de ma classe, fils d’un professeur de l’université, alors embryonnaire, de la ville. Il ne serait pas excessif de dire que j’étais amoureux de lui. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 173)

 

La confusion homosexuelle entre amour et amitié est d’abord le fruit d’une projection et des rumeurs d’une société à l’esprit mal placé, focalisée sur la génitalité et le cul plutôt que sur la gratuité des rapports humains, de la belle camaraderie homophile. Je dis « belle » car l’amitié seule, dénuée de génitalité et de sentiments ambigus, est, à mon avis, la manière la plus belle pour un sujet homosexuel de vivre l’amour avec ses semblables sexués, et qui plus est homosexuels. Il n’aimera jamais tant ses amis homosexuels qu’en les laissant à leur juste place d’amis sans jamais tenter l’amour avec eux. L’amour homosexuel, pour rester beau et aimant, s’arrête à l’amitié. Il ne peut aller plus loin. Les personnes homosexuelles doivent redécouvrir le pouvoir de l’amitié (étant entendu l’amitié chaste homophile – entre deux personnes homosexuelles, et l’amitié humaine au sens large – celle qui unit l’individu homosexuel à sa société). C’est la « Philia » grecque, ni totalement distincte et étrangère d’« Éros », ni semblable à Lui. Dans l’Allemagne des années 1920-1930, certains idéologues pro-homosexualité essaient de lancer des mots comme Lieblingminne, amour chevaleresque, et Freundesliebe, « amour d’amis », en référence aux temps féodaux. « Selon Adolf Brandt, l’amitié entre hommes était l’une des plus belles vertus allemandes. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), pp. 159-160)

 

Dans ses lettres à Atticus, Cicéron (- 106 av. J.-C. – 43 ap. J.-C.), à son époque, avait déjà critiqué les détournements de l’amitié par l’homosexualité : « Une telle coalition de mauvais citoyens ne doit pas se couvrir de l’excuse de l’amitié. […] Il faut d’ailleurs fixer les limites et les bornes de l’affection dans l’amitié. »

 

Je crois que l’amour se dissocie de l’amitié sans la tuer (la différenciation n’est pas rupture) ni l’absorber. Il existe à mon sens de réelles différences non-excluantes entre amour et amitié. L’amitié se caractérise par l’absence de rapprochements corporels propres à l’amour (baisers sur la bouche, étreintes et enlacements plus prononcés, mots connotés amoureusement, sensualité différente, etc.) ; elle implique dans une moindre mesure l’exclusivité, étant par nature un don moins total que l’amour. Une fois qu’elle se privatise et qu’elle rejoint la génitalité ou la passion, elle se dénature. Un vrai ami n’est jamais trop proche ni trop lointain. Il préserve de la tentation narcissique aussi bien que de la tentation schizophrène, autrement dit des deux excès des désirs homosexuel et hétérosexuel : la ressemblance ou la dissemblance radicales. L’amitié permet de transcender les âges, les générations, les sexes, chose que l’amour conjugal ne peut pas (l’amour crée la génération, mais ne peut pas être inter-générationnel… ou alors il devient incestueux, consanguin ; l’amour intègre le sexe, mais pas l’uniformité des sexes… ou alors il devient stérile, homosexuel, tourné sur lui-même). Autant dans une relation d’amour – entre un homme et une femme, ou entre un célibataire consacré et Dieu – il y a forcément de l’amitié, autant l’inverse ne fonctionne pas : il n’y a pas d’amour à proprement parler entre deux amis. S’il y a de l’amour, leur relation n’est déjà plus simplement amicale. Elle devient autre chose. L’amour enveloppe l’amitié ; mais l’amitié n’enveloppe pas l’amour. C’est une affaire de différence de puissance. L’amour est plus puissant, plus entier, et plus unique que l’amitié. L’amitié, quant à elle, a aussi une force, mais moindre par rapport à l’amour, moins entière, moins unique. On peut avoir plusieurs vrais bons amis, mais on n’aura qu’un seul vrai amour. L’amour implique le don entier de sa personne à une autre personne unique. L’amitié, en revanche, n’est pas un don aussi entier.

 

Adrienne Rich, Lillian Faderman, Michel Foucault, ou Roger Peyrefitte, avaient semble-t-il déjà défendue la beauté de l’amitié bien avant moi. La seule différence – et elle est de taille ! –, c’est que pour ma part l’amitié et l’amour, même s’ils partagent beaucoup de points communs, sont radicalement différents et ne s’expriment pas par les mêmes actes ; alors que du point de vue de ces intellectuels, le concept d’amitié, par sa volontaire imprécision, se réduit généralement à une réification – ils parlent d’« amitiés particulières » –, à « une relation sans forme » (Michel Foucault, « De l’amitié comme mode de vie », 1981) qui permettrait de passer insensiblement des relations amicales aux relations amoureuses sans la nécessité de l’engagement de vie (et du respect de l’amitié justement !). Le mot « amour » ou le verbe « aimer » leur servent de rouleaux compresseurs de l’amitié. Et ce crime se dit toujours sous forme de poésie queerisante bon marché : « J’ai toujours été attirée par le fluide, les zones grises de l’intimité entre les personnes et, oui, j’ai personnellement eu l’expérience d’être amoureuse d’une amie, et ce n’est peut-être pas particulier aux lesbiennes, mais depuis un certain temps, j’ai des expériences amicales avec des femmes qui sont mes ex. Avec votre ex, il est possible de maintenir une relation saine, d’être amies, et de sortir. Beaucoup vont penser que vous êtes ensemble et c’est de là que l’idée est venue d’écrire le film ‘Jamie And Jessie Are Not Together’ (2011). » (la réalisatrice lesbienne Wendy Jo Carlton, citée dans le livret du 17e Festival Chéries-Chéris au Forum des Images de Paris, du 7-16 octobre 2011, p. 32)

 

Certaines personnes homosexuelles chantent les louanges de l’amitié (homosexuelle) qu’elles mettent en opposition à l’amour (hétérosexuel). Par exemple, dans son essai Jeux uraniens (1913), la photographe lesbienne Claude Cahun propose des méditations sur le narcissisme et les « amours-amitiés », en esthétisant quelque peu l’amitié : « Mieux que l’amour, l’amitié est un art. » (cf. le chapitre « Amor Amicitiae »)

 

L’amitié particulière que disent vivre les personnes homosexuelles ressemble à une amitié forcée, poussée, surnaturelle, s’écartant déjà de la simple amitié et n’étant pourtant pas assez forte pour être qualifiée d’amour. On les entend souvent appliquer au couple homosexuel les bénéfices qui n’appartiennent majoritairement qu’à l’amitié chaste : elles cherchent à atténuer les défaillances imposées par l’union homosexuelle par des avantages qu’elles pourraient très bien trouver hors de cette structure (en amitié notamment, lors d’un échange intellectuel profond, ou pendant la communion exceptionnelle des grands rassemblements humains) mais qu’elles attribuent à celle-ci pour se rassurer d’avoir fait le bon choix. Et en effet, je veux bien croire que le « milieu homo » ou la relation de couple a pu être l’occasion pour certaines de sortir du tunnel après une épreuve, de se prendre en main, de se faire des amis, ou de trouver le réconfort dans les bras d’un amant. Mais cela ne signifie pas pour autant que l’amour homosexuel soit un idéal d’amour équivalent au couple femme-homme aimant ou au célibat consacré, ni la voie royale de l’émancipation.

 

En fin de compte, beaucoup de personnes homosexuelles n’aiment pas l’amitié car elle fait barrage à leurs pulsions sexuelles. Elles la présentent bien souvent comme une rivale, une hypocrisie, voire un dangereux signe d’« homophobie intériorisée ». L’être aimé résisterait à « l’évidence » de l’amour homosexuel, « ne s’assumerait pas » ! : « Ce qui crevait les yeux, c’était qu’elle me demandait une fois de plus, comme elle l’avait déjà fait en 1964 et en juin dernier, (ce n’était que la troisième fois !) d’avoir avec elle des relations platoniques. Eh bien, j’en avais assez de ce sempiternel scénario ! » (Paula Dumont en parlant de son « ex » Catherine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 183)

 

Plus pervers encore : La vraie amitié n’est pas célébrée par ces nouveaux chantres homosexuels de « l’amitié » (je pense à l’interview et au livre de Geoffroy de Lagasnerie). C’est devenu plutôt un alibi idolâtre pour revendiquer sa petite volonté individuelle despotique et pour s’opposer à l’institution étatique de la famille et prendre sa place (ce que fit, en son temps, l’Union Civile, donc le PaCS, en contractualisation l’amitié pour, au final, que celle-ci se substitue au mariage femme-homme… d’où la gravité du PaCS. La proposition de remplacer les allocations familiales par les allocations amicales n’a rien de nouveau). Je vous renvoie au récent débat indirect entre Geoffroy de Lagasnerie (et les deux membres de son « trouple amical » tyrannique : Didier Éribon et Eddy Bellegueule) et Charlotte d’Ornellas (excellente, sur ce coup-là).
 

L’amalgame entre amour et amitié, que constitue universellement la pratique homosexuelle, en plus d’être inutile et peu comblant, est dangereux, car c’est un entre-deux (entre amour platonique et amitié amoureuse) sur lequel rien de solide sur la durée ne peut être construit. Il fait en général beaucoup souffrir. « Nous n’existions plus ensemble. […] Bien pis, nous nous détruisions. […] Quel était le bon sens de cette forme d’amour ? Un amour-amitié ou un amour-passion. Certes, je ne voulais pas m’enfermer dans une définition. » (Berthrand Nguyen Matoko parlant de sa relation qui bat de l’aile avec Yoro, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 140)

 
 

C – c) Refus d’être seul = Refus d’être unique :

La confusion entre l’amitié et l’amour se caractérise par l’absence de liberté : elle semble en effet être le fruit de la précipitation, et donc de la pulsion : certains sujets homosexuels ont eu tellement peu d’amis d’adolescence ou de personnes du même sexe qui se sont intéressées à eux, que tout d’un coup, dès qu’un meilleur ami se présente, ils n’en reviennent pas, ils ne se laissent même pas le temps de l’amitié avec lui : ils se font des films et sautent sur la case « amour » ou « sensualité » !

 

Mais bien plus qu’une affaire mûrement réfléchie de défouloir pulsionnel, la précipitation à décréter une amitié « amoureuse » indique plus fondamentalement une peur panique d’être unique/seul, donc une haine de soi, un doute angoissant d’aimer et d’être aimé : « Je ne pouvais me résoudre à la solitude. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 155) ; « Je crois que la solitude est l’état le plus désolant que l’être humain puisse connaître. » (Dan, homme homosexuel, dans le documentaire « Desire Of The Everlasting Hills » (2014) de Paul Check) ; « Ce qu’il y avait entre nous, c’était quelque chose de bien plus fort, à savoir la peur de la solitude. » (Paula Dumont évoquant son couple avec Martine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 78) ; « Il faut être diablement fort pour aimer la solitude. » (Pier Paolo Pasolini, cité dans le documentaire « L’Affaire Pasolini » (2013) d’Andreas Pichler) ; « J’aime pas du tout la solitude. […] Ça, j’aime pas être seul. » (Bernard, homosexuel, interviewé dans le documentaire « Les Invisibles » (2012) de Sébastien Lifshitz) ; etc. Le titre choisi dans l’essai De Sodoma A Chueca (2004) d’Alberto Mira pour parler du poète Federico García Lorca est à ce propos très signifiant : « L’Angoisse d’être unique : Lorca et la peur de la solitude » (p. 231).

 

Par exemple, Jean Genet présente « la solitude de chaque être et de chaque chose » comme « la blessure secrète » où s’origine son œuvre (Jean Genet cité dans l’article « L’Éthique de l’art » de Thierry Dufrêne, sur le Magazine littéraire, n°313, septembre 1993, p. 64).

 

L’unicité ontologique de tout être humain, l’écrivain Michel Bellin va jusqu’à la baptiser « l’Hydre Solitude » dans son autobiographie Impotens Deus (p. 35). La solitude semble à ses yeux catastrophique, diabolique : « Comme je me sentais seul, dramatiquement seul, ce n’était qu’avec moi-même que je pouvais communier. » (idem, p. 62) ; « Je suis fatigué d’être seul, si seul. » (idem, p. 85)

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Beaucoup de personnes homosexuelles passent leur temps à se rassurer sur le fait (angoissant pour elles !) qu’elles ne sont ni uniques ni seules, et que leur vie ne prendra sens que si elles trouvent au plus vite « quelqu’un » (cf. le site Internet « No Eres El Único – Isla De La Ternura » consacré entièrement à la culture homosexuelle. Faites un petit tour sur les chat gays d’Internet : vous en croiserez, des solitudes mal portées !)… alors que leur singularité est pourtant une réalité physique et aimante. Malheureusement, elles ont tendance à diaboliser la solitude : « Dans mon affreuse solitude, je ne pensais pas retourner à l’église. » (Jean Cocteau dans son Livre blanc, 1928) Cette croyance d’être une moitié d’Homme est menée à son paroxysme par les personnes transsexuelles, qui prétendent souvent vivre l’isolement littéraire de l’androgyne coupé en deux : « Quand on est trans, on déteste le manque. On veut être complet. Mais personne n’est complet. » (la femme transsexuelle F to M interviewée dans le documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier)

 

Dans mon cas personnel, je connais beaucoup d’amis homos qui me ressortent sans arrêt le même disque pour justifier leurs recherches amoureuses (souvent peu fructueuses) : « Je ne peux pas rester seul. C’est clair. Je ne suis jamais resté seul. » En réalité, ils ne se sont jamais libérés de l’illusion sentimentale de former un couple homosexuel d’amour : « Sentimentalement, je n’ai jamais été seul. »

 
 

C – d) Renoncement à l’abstinence et à l’amitié chaste :

La majorité des personnes homosexuelles sentent bien, même si elles ne le conscientisent pas forcément, que l’enjeu de la survie de l’amitié, c’est la chasteté, et plus encore la continence (= abstinence pour Jésus) dans le cas précis de l’homosexualité. « Un des avantages de la chasteté, c’est que tu regardes hors de toi. Tu regardes vers l’extérieur, et tu te consacres aux autres. » (Dan, homme homosexuel, dans le documentaire « Desire Of The Everlasting Hills » (2014) de Paul Check)

 

Dans son essai Repères éthiques pour un monde nouveau (1982), Xavier Thévenot propose pour les sujets homosexuels l’amitié continente en tant que force à valoriser (sans la magnifier à outrance) : « Si certains sujets peuvent, il est vrai, sublimer leurs pulsions et vivre une amitié dans la continence, ils sont je pense, fort peu nombreux. Pour faire un tel choix, il faut une force d’âme et un équilibre psychologique de fond peu ordinaires. » (p. 95)

 

Je partage cet avis. Le célibat, contrairement à ce que les media veulent nous faire croire (en nous présentant les individus célibataires comme des malades ou des « pauvres types »), ce n’est pas qu’une image, une simple case dans un formulaire administratif, une étiquette qui indique « c’est libre et prêt-à-consommer ». Au contraire, il constitue un état transitoire (j’insiste sur cet adjectif, car le célibat, en soi, s’il ne s’inclut pas dans un processus d’engagement d’amour à vie, n’a pas de sens) qui peut être tout à fait fécond si et seulement s’il s’oriente vers un projet d’amour durable. Une société sans célibataires – ou, ce qui revient au même, avec trop de célibats subis (c’est-à-dire des « célibataires sérieusement célibataires volant la civilisation, et ne lui rendant rien », comme l’a écrit Honoré de Balzac) – est une société moribonde et totalitaire : elle lutte contre l’ensemble de ses membres, étant donné que nous avons tous été ou serons un jour célibataires, parce que nous connûmes l’état d’enfants, et connaîtrons peut-être le statut de veufs, de divorcés, ou d’individus durablement sans partenaire. Le célibat volontaire n’est pas une fuite de la sexualité. Au contraire, dans le meilleur des cas, il en est une des nombreuses expériences. Dans tout acte qui grandit l’Homme, il y a sexualité. Il y a des formes de la fécondité de la condition célibataire qui peuvent se révéler dans d’autres domaines que celui de la stricte reproduction sexuelle : l’action sociale, la vie spirituelle, la création artistique, l’engagement politique, etc. Le célibat bien vécu nous fait découvrir que nous ne sommes pas tous appelés à remplir docilement les restaurants pour couples hétéros ou homos les jours de saint Valentin, ni les plateaux télé en forme de camembert. Les célibataires de désir prouvent par leur choix de vie temporaire que le « Couple » ne constitue pas le seul lien amoureux à privilégier en tant que ferment de cohésion sociale : ils montrent que les paires femme-homme ne seront jamais constituées que de deux solitudes, libres de se choisir sans perdre chacune leur identité et unicité, dans une inexacte complémentarité. En outre, ils se dissocient du couple femme-homme sans lui voler la vedette, ni s’écarter de son projet vital : dans certains cas, il n’est pas faux de parler de paternité symbolique ou adoptive des célibataires auprès des autres.

 

Les célibataires nous dévoilent finalement que, pour vivre une sexualité épanouie, que nous soyons accompagnés ou seuls, la chasteté doit avoir sa place. Ce mot, étonnamment galvaudé par les Hommes de notre temps – car ils confondent « chasteté » avec « abstinence » –, désigne la maîtrise libérante des pulsions sexuelles, et la juste distance que toute personne doit instaurer (entre elle et ses œuvres, elle et son partenaire amoureux, elle et les autres, etc.) pour respirer et aimer vraiment. La chasteté n’est pas, comme le laissent entendre nos sociétés actuelles, réductible à la privation de toute sexualité, ni à la fuite de plaisirs charnels diabolisés dans un platonisme déréalisant. Elle est au contraire une invitation à retourner à la sexualité, mais cette fois sans s’en goinfrer (ou s’en priver en s’en goinfrant), en lui faisant véritablement honneur. Aimer chastement, c’est renoncer à toute forme « incestueuse » (étymologiquement « non-chaste ») du désir, c’est-à-dire de jouissance dans laquelle serait dominant le rêve fusionnel de consommer l’autre, le vœu de supprimer la distance entre les corps et de considérer l’amant comme un objet. La chasteté n’est pas l’apanage des célibataires puisqu’elle est à vivre aussi en couple femme-homme, et en société. Elle peut prendre la forme de la continence, c’est-à-dire de l’absence de génitalité, mais pas seulement. Dans un couple femme-homme aussi, pour que la relation d’amour soit possible et vivifiante, l’espace que propose la chasteté doit être laissé vacant (sinon, le couple femme-homme aimant se transforme en couple hétérosexuel !).

 

Malheureusement, aujourd’hui, le célibat continent choisi, parce qu’il est mal expliqué ou mal compris, a en général très mauvaise presse. « Je suis contre les chastetés. » (cf. la chanson « Chaleur humaine » de Christine & the Queens) Il est assimilé à tort à une bondieuserie ou une orgueilleuse fuite de soi et des plaisirs du corps dans un héroïsme désincarné jugé dangereux et inutile. Par exemple, Magnus Hirschfeld est connu pour son anticléricalisme et son rejet de l’ascétisme chrétien.

 

Les personnes homosexuelles évoquent à de rares moments la possible importance de l’abstinence/continence, seules capables d’empêcher le massacre de l’amitié par les gestes de l’amour. Mais en général, c’est pour les tourner en dérision, ou ne pas s’en juger capable/digne. Selon certains intellectuels, le terme « homophilie » serait « teinté d’hypocrisie » (Frédéric Martel, Le Rose et le Noir, 1996) et une « euphémisation esthétisante d’une préférence sexuelle » (Michael Pollack, Une Identité blessée (1993), p. 218) que seules les personnes homosexuelles âgées utilisent encore. Dans son article « Orthodoxie » (dans l’essai Dictionnaire de l’homophobie (2003) de Louis-Georges Tin, p. 299), Nicolas Plagne caricature la continence en la présentant comme une attitude orgueilleuse, masochiste, frustrante, et vouée automatiquement à l’échec.

 

En 1908, Weindel et Fischer distinguent deux catégories d’homosexuels : les sensuels « qui vont au commerce de la chair », d’une part, et d’autre part, les intellectuels qui se limitent, en l’accompagnant de caresses sans doute, « au contact de l’esprit ». « Ceux-là par haine ou fatigue du sexe peuvent devenir des abstinents, mais des abstinents aux gestes déréglés, aux passions désaxées, aux sentiments dévoyés. » D’où « un lyrisme exaspéré par l’abstinence sexuelle » (pp. 9-10).
 

Si l’on remonte jusqu’au bout la chaîne, on comprend que le mépris de la continence est au fond une haine déguisée des deux dons universels et entiers de sa personne qui rendent vraiment heureux sur cette Terre : le mariage d’amour durable entre deux personnes de sexe différencié, ou bien le célibat consacré à Dieu en vue des noces célestes. La continence apparaît comme une remise en cause de l’homosexualité, un sas vers ce qui est appelé caricaturalement « l’hétérosexualité ». Par exemple, quand la chanson « Luca Era Gay » du chanteur Povia est sortie en Italie (elle raconte l’histoire d’un garçon qui est passé « du côté obscur de la force » après s’être cru homo), cela a été le tollé général dans les associations LGBT italiennes. Le célibat, cette phase de liberté, de réflexion, de pause, apparaît comme une transition « dangereuse » aux yeux des extrémistes de l’identité homosexuelle, parce qu’elle ne dirigera pas forcément les personnes bisexuelles vers la sacro-sainte « Vérité de l’homosexualité ».

 

Les sujets homosexuels qui à une période de leur vie se sont (mal) imposés de vivre la continence, se sentent à présent obligés d’en faire une grossière caricature pour se venger d’eux-mêmes et de leur pastiche raté. « Je ne suis pas fait pour la fête. Je ne bois pas. Je ne fume pas. Je suis calviniste sans être protestant. Je ne couchais pas avec Jacques de Bascher. C’était un amour absolu. » (Karl Lagerfeld dans le documentaire « Yves Saint Laurent et Karl Lagerfeld : une guerre en dentelles » (2015) de Stéphan Kopecky, pour l’émission Duels sur France 5) Mais c’est de l’hypocrite application du célibat (ou de sa fuite après tout) dont ils parlent, et non de sa concrète et épanouissante expérience ! Car les rares individus homosexuels qui ont décidé de vivre leurs penchants homosexuels dans un célibat continent temporaire et librement choisi savent que, oui, c’est possible, et souvent bien plus heureux que le couple homosexuel ou hétérosexuel ! (ce n’est pas moi qui vais vous dire le contraire…).

 

À travers le témoignage Libre : De la honte à la lumière (2011) de Jean-Michel Dunand, un ancien moine vivant maintenant en couple homosexuel et ayant créé la Communion Béthanie, on comprend que ce n’est pas l’abstinence/continence en elle-même qui rend malheureux mais le désir non-acté de son expérience, le fait de savoir qu’on doit la vivre sans la vivre concrètement ; car les simulations de démarrage de continence ne sont pas à proprement parler une expérience vraie de la continence : « L’abstinence maintenue à force de suractivité et de prières depuis le lycée vola en éclats : j’achetai un billet pour une séance. Les toilettes du cinéma étaient couvertes d’inscriptions identiques à celles des carrelettes des toilettes de la gare d’Albertville. Elles servaient de boîte aux lettres, de lieu de rendez-vous et les cabinets permettaient aux couples formés de passer à l’acte. J’y eus ma première véritable expérience sexuelle. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 47) ; « Je demeurais persuadé à cette époque que la continence proposée aux homosexuels, religieux ou laïcs, était la seule issue possible. » (idem, p. 52) ; « Cela peut aussi être une contrainte et devenir un drame. […] On peut donc vivre la continence sans être chaste et, malheureusement, je suis bien placé pour le savoir et pour témoigner autour de moi de la frustration et de la violence que l’abstinence sexuelle mal comprise ou non désirée peut engendrer. […] Je le redis haut et fort, je ne crois pas que Dieu appelle à la continence les personnes homosexuelles chrétiennes au même titre que ceux qui en font le choix par vocation religieuse. Mais Il nous convie à poser sur autrui le regard chaste qui le respecte. » (idem, pp. 124-125) Ce qui est dur, ce n’est pas de vivre la continence, mais de ne pas la vivre, justement ! D’en faire un volontarisme de capricieux. Le joug du continent est plus léger que celui qui l’envie/le conspue ne le sait ! Et en vérité, ceux qui méprisent la continence sont les religieux qui finissent par avouer qu’ils ne la vivaient pas quand ils étaient censés, par leurs vœux et leur ancien attachement à l’Église, la vivre : « Je ne pouvais pas vivre la chasteté. » (Antonio Toig, ex-carmélite, cité dans l’essai El Látigo Y La Pluma (2004) de Fernando Olmeda, , p. 298) ; « Je ne regrette pas d’avoir déclaré que je n’avais pas toujours été fidèle au vœu de célibat imposé dans l’Église catholique romaine. » (cf. l’article « Doce Días De Febrero » de José Mantero, ex-prêtre catho espagnol, dans l’essai Primera Plana (2007) de Juan A. Herrero Brasas, p. 191) ; « Je suis sorti de la pénombre de l’église presque en courant, furieux. La chasteté ? La chasteté est un horizon impossible pour un adolescent dont la volonté s’écroule au contact d’un désir permanent, insatiable, ravageur. J’ai écarté d’office cette option. » (Arturo Arnalte, op. cit., p. 136). Cette haine de la continence, en plus de dire une haine de sa propre incarnation et de l’Incarnation qu’est l’Église, c’est un aveu qu’on ne vit pas ce que l’on dit.

 

Bien souvent, les personnes homosexuelles crient avant d’avoir mal en considérant la continence comme un cauchemar. Elles ne la valorisent pas : elle leur fait honte (« On ne va pas finir moine cloîtré, quand même ! »), alors même qu’elles ne la connaissent pas. Elles préfèrent penser qu’elle est un moteur à frustration, bien plus dangereux encore que le passage à l’acte homosexuel avec un ami de confiance, ou qu’un banal « plan cul » (« sans conséquence » disent-elles), parce qu’elle décuplerait les pulsions violentes en elles.

 
 

C – e) Le célibat libertin : un pastiche violent de l’amitié chaste

Certaines personnes homosexuelles, plutôt que de vivre vraiment l’amitié et l’abstinence, vont les travestir et se donner l’illusion de leur expérience en englobant dans leur discours célibat ponctuel et célibat de vie sous le même vocable fourre-tout et bonne conscience de « célibat » : « Leur mode de vie privilégié est une vie en solo : 57,3% des femmes [lesbiennes] et 66,9% des hommes [gays] ne vivent pas en couple contre 30 % des femmes et des hommes hétérosexuels. Au total, 1 femme sur 5 et 1 homme sur 4 ayant eu des pratiques homosexuelles dans l’année vit en couple cohabitant avec un conjoint de même sexe. » (Nathalie Bajos et Michel Bozon, Enquête sur la sexualité en France (2008), p. 256)

 

La particularité de ce célibat libertin, c’est qu’il n’est pas vraiment libre ni choisi. Les personnes homosexuelles, mais aussi gay friendly ou carrément homophobes, l’ont transformé, avec le temps, en destin ou en essence homosexuelle qu’il n’est pas : « Leur solitude semble structurellement liée à leur nature. » (Chekib Tijani, 700 millions de GEIS (livre retiré de la vente) (2010), p. 53) ; « La solitude amoureuse – c’est-à-dire la carence de partenaires – est constitutive à la nature gei. » (idem, p. 65) ; « Les homosexuels sont des gens charmants, qui sont drôles, qui ont des métiers très amusants, et qui sont célibataires, et qui ont une voiture ! (rires du public). Vous comprenez, c’est mon péché mignon. Je n’ai pas de chauffeur. » (l’actrice Alice Sapritch aux caméras de l’émission de télé française le Jeu de la vérité présentée par Patrick Sabatier dans les années 1980)

 

Même si elles font les 400 coups, elles se targuent de connaître la grisante liberté du célibataire ! Il s’agit pour elles d’un célibat choisi, donc forcément, à leurs yeux, noble ! Or, ce qu’elles omettent de dire, c’est que leur choix n’est pas fixe, ni durable, ni entier, et qu’il n’implique pas toute leur personne, comme le fait le célibat continent donné à Dieu, ou bien l’amitié chaste. Donc il ne les rend absolument pas pures ni libres ni adultes. Par exemple, dans la biographie (1995) que Josyane Savigneau a écrite sur la romancière lesbienne Carson McCullers (1995), elle évoque « une impossibilité quasi pathologique à vivre seule […] Tout au long de son existence, Carson ira volontiers se glisser de manière impromptue dans le lit de ses amis. Quelques-uns en concevront une gêne certaine, voire un sentiment de malaise, même s’il ne leur faudra jamais longtemps pour comprendre qu’il ne s’agissait en rien d’avances sexuelles, mais seulement d’un besoin enfantin de se blottir. » (p. 77) Ce faux célibat ne leur fait pas connaître les vraies joies du célibat durable.

 

La peur de la solitude est cet attachement capricieux à la fusion (pourtant concrètement impossible) avec l’amant, le refus infantile de la frustration : « J’ai peur. J’ai peur de la solitude sans toi. Et je m’arrachais à toi. » (Anne-Marie Schwarzenbach, La Vallée heureuse, 1939)

 

C’est à travers l’enchaînement à leurs amants que certaines personnes homosexuelles cherchent paradoxalement leur solitude perdue (comprendre « leur identité », « leur unité », « leur originalité »). Mais elles se retrouvent face au mur incontournable de l’unicité fondamentale de l’Amour. Et comme elles tentent de contourner l’obstacle du renoncement, elles ne récoltent qu’un répétitif retour à l’isolement.

 
 

C – f) Les dégâts de l’amitié amoureuse

En général, l’inversion entre l’amour et l’amitié est beaucoup plus douloureuse et dramatique que les deux anciens amis/nouveaux amants ne le prévoient au départ : et du côté de l’ami qui n’aime pas son confident du même amour que lui, et du côté de l’amant qui se retrouve seul avec des sentiments non-partagés, et enfin pour les deux amis qui vivent une expérience charnelle qui dit un amour que la réalité de leur corps aurait dû arrêter mystérieusement à l’amitié. L’amour et l’amitié n’étant pas des liens de même nature (même s’il existe des ponts entre eux), leur uniformisation forcée crée fatalement des décalages, des incompréhensions, des déceptions, des frustrations, des souffrances, des violences et des trahisons parfois réelles. Plus les jours et les mois se succèdent, et moins les partenaires homosexuels se surprennent… ou plutôt si ! : ils se découvrent, mais dans le mauvais sens. Tous deux portent tellement de masques à la fois (celui du mari, du père, du frère, du meilleur ami, du bon copain, du fils, du pote, du bébé, de Dieu, etc.) qu’ils sont amenés à se demander qui ils sont véritablement pour l’autre et pour eux-mêmes.

 

Dans la majorité des couples homosexuels qui nous entourent, on se demande quelle drôle de relation « amoureuse » il est en train de se vivre. Les amants homosexuels n’ont pas pour autant l’impression de s’enfoncer dans un mensonge flagrant puisqu’ils sont souvent tous les deux très sincères au départ et vivent quand même ensemble des moments authentiques ponctuels qui leur font oublier les désagréments persistants de l’amalgame des sentiments humains amoureux, amicaux ou filiaux, ces derniers étant en temps normal liés sans s’équivaloir. Mais au final, certains décrivent leur couple comme un « nous » dépassant et étouffant le duo. « Nous’, c’est cette entité autosuffisante, cette famille pas si facile à définir. Maris, amants, amis, frangins, tout à la fois ? » (cf. l’article « Gilbert and George » d’Élisabeth Lebovici, dans le Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 222) Les amants homosexuels forment une famille à deux en quelque sorte, mais cloisonnée sur elle-même. Pour cette raison, il n’est pas étonnant de voir arriver l’asphyxie chez bon nombre d’entre eux.

 

La mixture entre amitié et passion dénature à la fois l’amour et l’amitié. Et ce détournement transgressif, d’abord inédit, ludique, puissant et séduisant, se retourne en général contre les deux amis apprentis sorciers. L’un d’eux se durcit, devient tyrannique et possessif ; l’autre a peur, ou bien se ramollit en voyant ses sentiments d’amour redevenir à nouveau juste amicaux.

 

En mélangeant l’amour et l’amitié, certaines personnes homosexuelles s’imposent le statut instable et harassant du passionné qui croit vivre dix coups de foudre à la seconde. Elles tombent passionnément amoureuses de « l’homme (ou de la femme, pour les personnes lesbiennes) de leur vie », et quelques mois plus tard, les limites de chacun des partenaires ne manquant pas d’apparaître, naissent la déception, la dépression, la séparation, … puis après un temps de deuil « éthiquement correct » mais non réparateur, elles s’en retournent à une autre case « départ », et se lancent frénétiquement vers une similaire et épuisante recherche de « l’âme sœur » qui les dégoûte chaque fois davantage de l’amour (qu’elles croient) « véritable ».

 

L’amalgame entre amour et amitié est au fond dramatique : l’un et l’autre se détruisent quand nous les faisons fusionner ensemble. Certaines personnes homosexuelles camouflent leur gêne de cette confusion dans le cynisme dédramatisant. « Je fais l’amour de temps en temps comme on va à la piscine, rongée de culpabilité à mon tour parce que je n’aime ma partenaire que d’amitié. » (Cathy Bernheim, L’Amour presque parfait (2003), p. 174) Elles savent implicitement que le massacre de l’amitié par les gestes de l’amour équivaut souvent au massacre de l’amour aussi. Une fois qu’elles et leur compagnon sont unis par le sexe, elles se rendent compte qu’il est difficile de faire machine arrière et de s’avouer qu’ils se seraient davantage respectés s’ils étaient restés simplement amis, s’ils n’avaient pas grillé bêtement les étapes. La promesse des corps n’obéit pas à nos croyances en la banalité du passage de l’amour à l’amitié, ni les actes sexuels à nos intentions de les atténuer (la preuve en est que les relations avec les « ex » sont difficilement conservables… même si on joue un temps la comédie relativiste de l’oubli).

 

Les amitiés « particulières » (les bien nommées, tant elles réservent bien des mauvaises surprises !) se chargent souvent de la violence de l’indétermination et du manque du Réel (puisqu’elles ont rejeté le roc du Réel humanisant le plus fondateur : la différence des sexes).

 

Parfois, les personnes homosexuelles se rendent compte avec impuissance des dégâts de cette confusion entre amour et amitié… même si elles en tirent rarement les conclusions qui s’imposent. « En ce qui concerne l’amitié, je m’y trouve plus à l’aise que dans l’amour… et cela m’a valu bien des malentendus pénibles. » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky) Elles voient leurs sentiments chuter. Cela les panique parfois. Elles se sentent terriblement gênées de s’être embarquées dans un pétrin pareil, d’être beaucoup moins amoureuses de leur adorable copain que lui d’elles. Elles voient qu’elles aiment  « tiennent beaucoup » à leur amant, mais pas assez pour rester à vie avec lui et dire qu’elles l’aiment vraiment (certaines vont lui dire cyniquement qu’elles le quittent parce qu’« elles ne sont plus amoureuses », qu’elles « ne ressentent plus la petite étincelle ») : « Je me barricadais derrière les arguments les plus fallacieux pour ne pas voir ce qui aurait dû pourtant me crever les yeux, à savoir que nous n’étions plus dans une relation amoureuse, mais amicale. » (Paula Dumont parlant de son amante Solange, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), p. 114)

 

Beaucoup de personnes homosexuelles se retrouvent prises à leur propre jeu de la séduction. Ce n’est pas qu’elles n’aiment pas leur partenaire. Elles « l’apprécient beaucoup », « l’aiment bien », éprouvent une « profonde affection pour lui », le considèrent comme un petit frère qu’on cajole, comme un « bon copain », un parrain, un confident qui avec le temps finira par devenir par la force des choses indispensable. Elles l’aiment … oui, c’est certain… mais pas d’amour. Et c’est là tout le problème. Leur union sentimentale, ce n’est pas rien, et pourtant, ça ne suffit pas : elle ne les comble pas un minimum comme l’amour vrai comble un maximum. Elles savent au fond qu’elles auraient très bien pu choisir avec leur partenaire « amoureux » l’option amicale qui les compromette moins et qui leur apporte tout autant (si ce n’est plus !), qu’elle aurait trouvé dans l’amitié les mêmes avantages que ceux qu’elles expérimentent dans l’amour homosexuel… excepté la jouissance génitale, les « je t’aime » à lire sur le portable, les croissants chauds servis au lit le dimanche matin, et le nounours à blottir contre soi la nuit, … bref, tout ce qui, sans l’amour véritable, ne fait partie que des « à-côtés » détestables de la passion amoureuse éphémère. Comme l’écrivait Oscar Wilde à son « ex » Lord Douglas, « Je me blâme qu’une amitié ait totalement dominé ma vie. » (cf. la lettre De Profundis (1897) d’Oscar Wilde)

 

Peu de personnes homosexuelles s’expliquent leur insatisfaction en amour. Leur amant semble pourtant de l’extérieur parfait, prévenant, disposé à faire des efforts sans doute encourageants, … mais au fond, disent-elles, « c’est toujours pas ça » : il est « bien » sans être « le meilleur », satisfaisant sans être comblant, convenable sans être irremplaçable (or l’amour, lui, nous donne toujours une personne géniale et irremplaçable à aimer !). Étant donné qu’elles se placent très souvent en victimes d’amour, elles ne tirent généralement pas les conclusions qui s’imposent sur le désir homosexuel, si bien que le mystère finit par s’épaissir. Malgré toute la sincérité du monde et l’apparente concordance de deux désirs, il y a un grain de sable dans l’engrenage de l’union homosexuelle, comme si l’amour, le vrai, ne se construisait pas uniquement à coup d’intentions et d’impressions d’amour partagées à deux : « Je me promets que cette fois, allons, puisque je l’aime et qu’elle m’aime, du moins nous le disons-nous, il devrait être possible de le faire. La lutte est interminable, mais il y a quelqu’un en moi qui ne veut pas, ne peut pas, n’ose pas, meurt de peur et frémit de plaisir. […] Je sais bien que si nous le voulions vraiment l’une et l’autre, la question ne se poserait plus. Qu’est-ce qui nous retient ? Impossible de le comprendre. » (Cathy Bernheim, L’Amour presque parfait (2003), p. 45)

 
 

C – g) Solitude à deux :

Le véritable drame qui frappe le couple homosexuel, c’est un drame personnel au fond, qui ressemble à une « cruelle ironie » du Réel, mais qui n’est en fait que le reflet de la violence que chacun des membres du couple a fait au Réel en s’éloignant de Lui ! Fuyez la Solitude et Elle revient au galop, mais cette fois sous la forme du désagréable spectre de l’isolement, un spectre d’autant plus invisible qu’il a pris l’apparence corporelle et chaleureuse de la compagnie conjugale ! Le couple ne règle pas le minimum d’amour de son unicité que l’individu se doit à lui-même, et que son partenaire aura du mal à fournir.

 

Par exemple, sans le documentaire « Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé : l’Amour fou » (2010) de Pierre Thoretton, Pierre Bergé déclare que « la solitude a été toute la vie d’Yves Saint-Laurent ». Et dans la biopic « Yves Saint-Laurent » (2014) de Jalil Lespert, il se voit reprocher par les amis ou la famille d’Yves Saint-Laurent de l’isoler : « Tu peux pas isoler Yves comme ça. Yves a des amis ! » (Loulou)

 

Avant d’être en couple, chacun des deux amis homos voulait en théorie combler le vide horrible de son célibat, et pourtant, dès qu’il y a quelqu’un dans sa vie, il étouffe, devient imbuvable, se demande pourquoi on ne lui fiche pas la paix, pourquoi il ne s’est pas contenté de l’amitié !

 

Au fond, il existe un certain nombre de personnes homosexuelles qui expriment la nostalgie de l’amitié, la vraie, celle qui ne franchira pas la limite de l’amour charnel : « J’ai eu le sentiment que Martine aurait dû rester une amie, une confidente, et non quelqu’un avec qui faire ma vie. » (Paula Dumont en parlant de son couple avec Martine, dans l’autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 70) Le pire, c’est qu’au lieu d’un amant, beaucoup d’entre elles avouent qu’elles auraient préféré finalement un simple ami. « Pour être claire, tout au long de mon existence, j’ai rêvé avant tout d’une amie, c’est-à-dire une femme avec qui j’ai des affinités, auprès de qui je me sens dans un climat de confiance, de réconfort et de tendresse. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 101)

 

D’ailleurs, bien des personnalités homosexuelles assurent que s’il y a un terrain où elles ont trouvé un repos qu’elles n’ont jamais connu dans leurs amours, c’est bien celui de l’amitié (Ce n’est pas un hasard si, dans les années 1920-30, les mouvements homosexuels allemand avaient une revue qui leur était consacrée : Die Freundschaft.). Et même, quitte à choisir entre leur partenaire amoureux et leurs amis, elles ne sont pas rares à opter finalement pour les seconds, et à reconnaître que, durant leur vie, les seules relations satisfaisantes dont elles peuvent être fières ne sont quasiment que de nature purement amicale : « Si j’ai eu de grandes amours, des désirs intenses, je n’ai pas très bien réussi dans la vie, ni l’amour, ni le désir. Je crois cependant que j’ai réussi l’amitié. » (Jean-Paul Aron, Mon Sida, 1987) ; « L’amitié est le seul sentiment que le temps n’use pas. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 139) ; « Ce qui a compté le plus dans ma vie, c’est l’amitié. J’ai été mal servi au niveau de ma famille. J’ai plus de chance dans l’amitié qu’ailleurs. C’est une constante dans ma vie. » (Loren Ringer, entendu à Rennes en 2004) ; « Je crois en assez peu de choses dans la vie, mais l’amitié en fait partie. » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 68) ; « Les amis restent le point central de votre équilibre. Sans eux, je n’aurais jamais pu faire face. Nombreux sont mes amis, qui me conseillent de le quitter. Beaucoup sauf un qui, samedi dernier encore, me rappelait qu’il était plus ou moins dans la même situation. Il vit avec un garçon qu’il aime et ne peut concevoir de s’en séparer. De mon côté, même s’il y a des chances que Snooze me trompe au sens propre comme au figuré, je ne peux m’empêcher de l’aimer, de le protéger, d’être présent. L’amour ne se contrôle pas. » (cf. l’article « Loup y es-tu ? » sur Le Blog de Chondre du 25 juillet 2011) ; « J’aimerais bien être votre ami. » (le journaliste homo s’adressant à Bertrand Bonello dans le docu-fiction « Le Dos rouge » (2015) d’Antoine Barraud) ; etc.

 

C’est la raison pour laquelle l’amitié est autant chantée dans les fictions homosexuelles : cf. je vous renvoie à la partie « la bande de copains gay » du code « Milieu homosexuel paradisiaque », ainsi qu’à la revue homophile L’Amitié (publiée en 1924).

 

Certaines personnes homosexuelles en arrivent même à avouer cyniquement qu’ils se sentent plus elles-mêmes avec leurs amis qu’aux bras de leur copain ! « Pendant toute une nouvelle période, je courus de nouveau les aventures, cherchant surtout à oublier et à me faire oublier. Beaucoup de mes amis m’avaient quitté pour se marier. Je courais m’amuser à la moindre fête, aux expositions de peinture, aux surprise-parties et, partout, je cherchais des amis. » (Jean-Luc, homme homosexuel de 27 ans, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 108)

 

Même si elles n’en ont pas conscience, beaucoup de personnes homosexuelles aspirent profondément à une amitié homophile désintéressée, et souffrent de la confondre avec un couple que leurs pulsions soi-disant leur imposeraient : « De mon côté mon cheminement humain est spirituel m’a amené sur un chemin tel que je ne savais plus comment partager mon vécu ni entretenir une relation amicale. Je me suis remis en question sur beaucoup de choses tout en approfondissant des sujets sur lesquels je cherchais des réponses, j’ai vécu des expériences et fait des rencontres qui m’ont amené à mieux me connaître. J’ai renoué depuis fin 2013 avec la socialisation homosexuelle car j’ai besoin de passer par là pour mon développement personnel. Je sais que le chemin que je suis est opposé au tien mais vu ta maturité je me disais que peut-être tu pourrais m’aider à y voir plus clair, si tu ne penses pas être capable de m’aider. Je te fais un résumé de ce que je vis (mais je préviens c’est long : je suis tourmenté) Voilà il y a 9 mois j’ai rencontré un gars avec qui je suis en couple depuis officiellement 7 mois. (J’en ai 27 et lui 34 bientôt). Le courant est vite passé entre nous deux mais sortant d’une rupture je lui ai dit dès le début que j’étais pas le genre de mec à être fait pour être en couple. J’aime ma liberté (plus au niveau du développement personnel et le sexe c’est occasionnel je drague et couche peu mais je dis pas non à des plaisirs occasionnels mais c’est pas ma priorité dans la vie). J’aime surtout les relations d’amitiés intimes avec beaucoup et éventuellement du sexe parfois si y’a un feeling plus profond mais chacun reste libre et indépendant. Le souci est que je pensais qu’en étant honnête dès le début il saurait à quoi s’en tenir ainsi il sait dans quoi il s’engage. Mais j’ai l’impression d’avoir été piégé car il ne comprenait pas et creusait constamment en me demandant ce que ça signifiait pour moi être en couple. Je pensais être clair mais il ne pigeait jamais (comme si ses sentiments l’empêchait de comprendre) et me faisait croire qu’il y avait moyen d’être en couple et libre. Étant donné qu’il est un homme bien, je me suis laissé aller, je me suis attaché à lui tout en gardant des distances mais il trouvait toujours un moyen de me faire comprendre qu’on était ensemble et prenait mal le fait que je dise qu’après 2 mois on n’était pas un couple. C’était seulement y’a 7 mois que j’ai accepté l’idée qu’on formait un couple (il m’a quand même mis au pied du mur sachant que j’avais des sentiments forts envers lui malgré mon indépendance). Quand il s’est senti rassuré, j’ai senti que je ne pouvais plus faire marche arrière, mes sentiments me piégeaient. À côté de ça, j’ai remarqué que parfois il me mettait à l’écart quand on était avec d’autres amis et me vantait ses plans culs et flirtait parfois avec d’autres sous mon nez, ce qui me blessait (le genre de réaction que j’ai après m’être attaché alors que j’aurais pas réagi ainsi si j’avais été émotionnellement indépendant tout en aimant fort la personne). Quand je lui en parlais, à chaque fois il réalisait (après des longues discussions) qu’il comprenait ma réaction et qu’il aurait dû faire attention et s’excusait. Mais la blessure était là. Je lui disais qu’il était libre mais devait mieux s’organiser pour que, quand on passe du temps ensemble, tout le monde profite (socialement ou sexuellement) et s’il a besoin de faire des trucs dans un contexte où j’ai pas ma place, qu’il m’invite pas. De mon côté c’est ce que j’ai toujours pensé être normal d’avoir sa liberté mais de ne pas tout mélanger. Mais pour lui, il faut tout partager. À côté de ça, y’a des petites remarques de sa part qui me blessent au niveau des valeurs, mes habitudes, mon look. Ça paraît banal mais j’ai l’impression qu’il me juge pour que je sois comme lui le veut et je me dis parfois « pourquoi il se case pas avec quelqu’un qui corresponde à ses critères? ». Mais voilà mes sentiments me rendent prisonnier je suis de plus en plus accro à lui (il m’aime profondément) au fil des mois même si au fond je sais qu’il faut mettre plus de distances. Mes sentiments me bloquent. Depuis deux semaines j’ai recommencé à prendre plus d’indépendance relationnelle avec des amis en me disant que ça m’aiderait à être indépendant affectivement ainsi je pourrais l’aimer mieux. Moi ce que je souhaite, c’est revenir à la case départ de notre relation en lui proposant une relation d’amitié amoureuse intime sans être en couple car ça lui permettrait d’être plus libre sans que je sois parfois blessé ; et moi je serais plus libre sans qu’il soit blessé (pour moi un couple ça bloque nos besoins et notre développement personnel car ça ferme les opportunités) tout en continuant d’être ensemble. Mais j’ai peur de relancer le sujet, je crains qu’il ne comprenne toujours pas et qu’il dise ou fasse des choses qui m’amènent à m’attacher de nouveau à lui et du coup je serais à nouveau prisonnier. Je me sentirais moins libre et plus dépendant de lui. Il m’avoue avoir beaucoup souffert d’abandon plus jeune donc il a besoin d’être rassuré en ayant un petit ami dans sa vie avec qui il peut être (trop) souvent ensemble. J’ai constaté qu’il s’attache vite, il est très intelligent mais trop perfectionniste et assez à cheval sur beaucoup de règles. D’un côté il aime la fantaisie semble être ouvert puis en même temps il donne l’impression d’être trop coincé et rigide. Il s’attarde trop sur des détails et à tendance à trop materner les gens à qui il s’attache. Ça m’oppresse parfois. Le fait qu’il aime rendre service est honorable mais y’a des moments où il s’inquiète trop et j’ai l’impression qu’il veut m’infantiliser moi qui ai réussi à travailler sur moi-même pour m’affirmer sur certains points. À côté de ça, c’est un homme adorable et généreux que je respecte beaucoup, je ne veux pas le blesser ni l’éjecter de ma vie car en général on s’entend bien mais on est quand assez différent. Je veux qu’on continue ensemble mais en vivant la relation différemment c’est tout. Je me pose des questions sur mes mouvements émotifs, ma façon de communiquer pour me faire comprendre et son aptitude. Comment gérer tout ça pour que personne en souffre et qu’on continue chacun en étant heureux ensemble tout en étant indépendant et libre? Je suis perdu… Voilà si tu as des conseils à me mettre en détail par écris ça m’aiderait comme ça en relisant plusieurs fois je peux réfléchir et trouver une façon de lui formuler les choses car je sais ce que j’ai à faire mais c’est difficile de lui faire comprendre. Merci d’avance. » (Robin, 27 ans, dans un mail d’août 2014)
 

On touche là au paradoxe de ce qu’on pourrait nommer « la solitude à deux ». Beaucoup de personnes homosexuelles « casées » ont l’impression d’être encore plus seules en couple qu’à la période où elles étaient officiellement célibataires, comme si la structure du couple homosexuel les avait isolées encore davantage que leur célibat : « Si je me penche sur la réalité de ma vie affective et sexuelle, elle était beaucoup moins rose. Idem pour ma solitude. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 78) ; « J’ai passé toute ma vie seule. » (la Reine Christine, pseudo « lesbienne », dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke) ; « Au fond, tu n’as eu à aucun moment l’idée de la solitude amoureuse que tu m’imposais… » (Abdellah Taïa s’adressant à Slimane son « ex », dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 121) ; « Quand nous étions ensemble, Martine et moi, nous étions seules. Nous avions essayé de nous tenir chaud, de nous réconforter l’une à l’autre, mais la solitude était toujours là et ce n’était pas la vie. Martine et moi étions deux vieux garçons misogynes, mais à qui était-ce la faute ? » (Paula Dumont, La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 134) ; « C’est dur pour moi : je suis un affectif et la solitude me pèse…et puis les années sont là malgré tout. En 2 ans, je n’ai jamais réussi à construire une relation d’amour. Que de tentatives, d’espoirs vains, d’illusions et de désillusions ! et ce soir je vais rentrer seul… En fait, je n’aime pas aller au Cargo. L’ambiance festive me plaît et parler ‘homo’ m’est utile, mais le côté pathétique des homos me déprime. Je me sens totalement en décalage, perdu dans tout ça, noyé dans cette souffrance sous-jacente. J’ai juste envie de bonheur, de rire, de plaisir partagé, de douceur. Je connais trop la solitude, et même quand j’étais en couple je vivais seul. Parfois c’était pire qu’aujourd’hui. » (cf. mail qu’un ami quarantenaire angevin m’a envoyé en 2002) ; « Le fait de me retrouver seule [après 25 ans avec Margo] me confirma que j’avais été seule tout ce temps dans cette relation. » (Rilene, femme lesbienne, dans le documentaire « Desire Of The Everlasting Hills » (2014) de Paul Check) ; etc.

 

Beaucoup de personnes homosexuelles (surtout celles en couple homo), étant donné qu’elles refusent de choisir (pour un temps et librement) le célibat, finissent par le subir, et oscillent donc entre deux trains de vie : celui du libertin et celui du vieux gars célibataire. Jour/Nuit/Jour/Nuit (cf. je vous renvoie au code « Homosexuels psychorigides » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels) : « Ma condition était l’archétype voulue d’une vie de femme, mes propos et mes réactions, ceux d’une fille vivant seule. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 130) ; « Tout se passe comme si, dans le village, les femmes faisaient des enfants pour devenir des femmes, sinon elles n’en ont pas vraiment. Elles sont considérées comme des lesbiennes, des frigides. Les autres femmes s’interrogent à la sortie de l’école ‘L’autre elle a toujours pas fait de gosses à son âge, c’est qu’elle est pas normale. Ça doit être une gouinasse. Ou une frigide, une mal-baisée.’ Plus tard je comprendrai que, ailleurs, une femme accomplie est une femme qui s’occupe d’elle, d’elle-même, de sa carrière, qui ne fait pas d’enfants trop vite, trop jeune. Elle a même parfois le droit d’être lesbienne le temps de l’adolescence, pas trop longtemps mais quelques semaines, quelques jours, simplement pour s’amuser. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 59-60) ; « Comme tu dis si bien je suis un Tanguy. Oui, le Tanguy en évolution, qui en souffre beaucoup et qui est aussi beaucoup répandu chez les homosexuels. J’ai eu 3 ans de chômage, et ça va faire 3 mois que j’ai repris un boulot de merde qui m’épuise psychiquement et physiquement. Je bosse pour Citroën en tant que larbin de manutention, chauffeur livreur et magasinier, pour un SMIC qui ne me donne pas envie de poursuivre. D’ailleurs, mon contrat va se transformer en CDI, mais j’en suis tellement dégoûté que je me dis qu’il faut que j’arrête, mais d’un autre côté je me dis qu’il faut que je prenne mon envol, Mais comment être motivé de prendre son envol quand aucune perspective de futur n’est envisageable à mon stade et savoir si je vais pouvoir continuer dans ce boulot… ? » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014) ; etc.

 

Pour régler ce problème de la solitude perdue, que le duo homosexuel ne résoudra jamais (et ce n’est même pas de la faute des personnes qui composent le couple : c’est dû à la structure conjugale homosexuelle en elle-même), il arrive souvent qu’un au moins des deux partenaires aille « voir ailleurs ». Son infidélité est le signe de son refus d’être unique, et de son expérience d’un incompréhensible et pourtant véritable isolement dans son couple.

 

Vidéo-clip de la chanson "Lonely Lisa" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Lonely Lisa » de Mylène Farmer

 
 

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Code n°163 – Sommeil (sous-code : Dormeur du Val)

Sommeil

Sommeil

 
 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

Il y a des sommeils qui sont beaux, parce qu’ils sont connectés au Réel, à la Vérité et à l’Amour. Et puis des sommeils cauchemardesques, parce qu’ils sont l’expression de nos désirs de fuir notre Humanité et le Réel.

 

Le sommeil fictionnel ou réel que vivent les personnes homosexuelles pratiquantes – qui, par leurs actes sexuels, excluent le socle du Réel qu’est la différence des sexes – est donc souvent tourmenté. Au départ, il prend l’apparence de la tendresse du câlin matinal. Puis peu à peu, il montre son véritable visage : l’ennui, l’infantilisation oppressante dans le « couple » homo, parfois même la mort ou le viol. La somnolence métaphorique qui les gagne témoigne de leur révolte inconsciente et impuissante face à un désir de viol (ou un viol réel) qui aurait dû les choquer mais qui les maintient encore dans la peur, la léthargie et l’inaction. Cet assoupissement dont certains auteurs parlent s’apparente à la mort poétique du Dormeur du Val d’Arthur Rimbaud : le corps respire et dort, mais le désir, la conscience et le vrai repos n’y sont plus.

 

Il arrive à beaucoup de personnes homosexuelles de dormir symboliquement les yeux ouverts, de se quitter elles-mêmes, de se trouver là sans être là, de s’absenter sur place. C’est ce sentiment qu’on éprouve dans les lieux de sociabilité homosexuelle tels que les locaux d’associations LGBTI, les bars, les discothèques, ou les soirées entre amis 100% gays. Les corps vivent mais les consciences sont comme anesthésiées, éteintes. Même si la fatigue prend des allures de fête, le feu ne se trouve plus dans les regards. Parce qu’on désire trop quitter le Réel et nos corps sexués.

 
 

 N.B. : Je vous renvoie aux codes « Femme allongée », « Regard féminin », « Planeur », « Mort », « Morts-vivants », « Aube », « Mère possessive », « Oubli et Amnésie », « Frankenstein », « Funambulisme et Somnambulisme », « Chevauchement de la fiction sur la Réalité », « Parodies de Mômes », « Drogues », « Voyage », « Vampirisme », « Emma Bovary ‘J’ai un amant !’ », à la partie « Fatigue » du code « Manège », à la partie « Momie » du code « Homme invisible », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Le sommeil anesthésiant et idéalisé :

Film "L'Homme de sa vie" de Zabou Breitman

Film « L’Homme de sa vie » de Zabou Breitman


 

Il est beaucoup question du sommeil dans les œuvres homo-érotiques : cf. la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi, la pièce Le Songe d’une nuit d’été (1596) de William Shakespeare, le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec le serpent pris d’insomnie), les sculptures Dessins d’insomnie (1994-1995) de Louise Bourgeois, le film « Bedfellows » (2010) de Pierre Stefanos, le roman L’autre sommeil (1931) de Julien Green, le film « Abre Los Ojos » (« Ouvre les yeux », 2002) d’Alejandro Amenábar, le film « Daniel endormi » (1988) de Michel Baena, le film « Mort à Venise » (1971) de Luchino Visconti, le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville, les chansons « Le Grand Sommeil » et « La Notte la Notte » (1984) d’Étienne Daho, l’opéra La Somnambule (1972) de Vincenzo Bellini, le spectacle musical Un Mensonge qui dit toujours la vérité (2008) d’Hakim Bentchouala (avec le sommeil de Maxime), la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte (avec Pierre, le personnage narcoleptique et bisexuel), le film « Les belles manières » (1978) de Jean-Claude Guiguet (avec le héros neurasthénique), le film « Caballeros Insomnes » (« Les Chevaliers insomniaques », 2012) de Stefan Butzmühlen et Cristina Diz, le roman Lettres à un homme noir qui dort (2007) de David Dumortier, la nouvelle La Nuit est tombée sur mon pays (2015) de Vincent Cheikh, etc.

 

Ce n’est pas un hasard si, dans la fantasmagorie de l’homosexualité ou de l’asexualité, la figure de l’hermaphrodite (ou transgenre) est souvent représentée endormie. Par exemple, dans le film « Le Sang du Poète » (1930) de Jean Cocteau, l’hermaphrodite allongé sur un sofa est joué par le fameux travesti M to F Barbette. En sculpture, l’hermaphrodite est figuré par un personnage endormi : cf. je vous renvoie à l’Hermaphrodite endormi et à l’Hermaphrodite Borghèse, deux marbres romains exposés au Musée du Louvre à Paris.

 

Film "Orphée" de Jean Cocteau

Film « Orphée » de Jean Cocteau


 

Ce sommeil vécu par le héros homosexuel n’est pas tellement un sommeil réparateur ou un sommeil de repos. Il ressemble plutôt à une léthargie narcissique, à une rêverie éthérée, à un orgueil mégalomaniaque, à une indifférence : « Toi, tu dors toujours. » (Claude s’adressant à Philippe, dans le film « Une Histoire sans importance » (1980) de Jacques Duron) ; « Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas dormi… » (Petra, l’héroïne lesbienne du film « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant », « Les Larmes amères de Petra von Kant » (1972) de Rainer Werner Fassbinder) ; « Quinze jours après le Lutetia, huit jours après l’arrivée de ta mère, tu émerges d’une longue insomnie. » (Félix, l’un des héros homosexuels du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 169) ; « Loin de me perdre dans la vie des autres, je m’y nourris, je m’en nourris. J’y secoue mon sommeil de larve. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 35) ; « Je ne dors plus, professeur. Je reste éveillé nuit et jour. » (Freddie s’adressant au professeur Goldberg dans le concert Le Cirque des Mirages (2009) de Yanowski et Fred Parker) ; « Stephen [l’héroïne lesbienne] s’endormit pour rêver que, par quelque étrange transposition, elle était Jésus. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 31) ; « C’est décidé, demain, j’arrête… de me réveiller. » (Benoît, le héros homosexuel de la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen) ; « À l’aube, il s’arrache au sommeil sans avoir l’impression d’avoir dormi. » (Jim Grimsley, Dream Boy (1995), p. 85) ; « Ça alors… qu’est-ce que je peux dormir ! » (Valentín, le héros qui est endormi et empoisonné par son compagnon de cellule homosexuel Molina, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1976) de Manuel Puig, p. 184) ; « Quand est-ce que les poissons dorment ? » (Hache, la petite sœur de Rachel l’héroïne lesbienne, dans le film « Imagine You And Me » (2005) d’Ol Parker) ; etc.

 

Par exemple, dans le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928) de Marguerite Radclyffe Hall, Mary, l’amante lesbienne de Stephen, est neurasthénique. Dans le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, Micke, le héros homosexuel, fait des crises de narcolepsie. Dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar, la chanson qui passe dans la boîte scande ces paroles : « Le dormeur doit se réveiller. » Dans le one-woman-show La Lesbienne invisible (2009) d’Océane Rose-Marie, Nathalie, l’une des personnages lesbiens, est insomniaque. Dans le film « Cibrâil » (2010) de Tor Iben, Cibrâil, le héros homosexuel, fait de drôles d’insomnies. Dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel, on découvre qu’avant de mourir, Matthieu, le héros, avait des difficultés à s’endormir. Dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat, Jean-Pierre, face à Catherine (l’héroïne lesbienne) endormie, dit qu’il fait de la narcolepsie. Dans son one-woman-show Chaton violents (2015), Océane Rose-Marie fait référence à « la copine insomniaque qui panique » de sa compagne.

 

Dans les créations artistiques homo-érotiques, le sommeil est souvent aussi le signe fictionnel de la schizophrénie : quand le héros dit que quelqu’un sommeille en lui (un être réel ou fictif), c’est qu’en général il annonce un dédoublement de personnalité peu bienveillant : « Pourtant sommeille en moi une princesse toute en délicatesse. » (Didier Bénureau dans le one-man-show Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; « N’oubliez jamais ça : En chacun de nous sommeille une mémé comme moi. » (David Forgit, le travesti M to F dans la peau de l’acariâtre Mémé Huguette, dans son one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show, 2013) ; « Dans toute femme, il y a une Ève malveillante qui sommeille. » (Rodin, le héros homo de la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8, « Une Famille pour Noël ») ; etc. Par exemple, dans la performance Nous souviendrons-nous (2015) de Cédric Leproust, le narrateur tombe amoureux de son jouet en bois, « Kiki », que lui avait offert son parrain décédé quand il était petit : « Vous savez, la nuit, je rêve encore de lui. »

 
 

b) Le sommeil comme un coming out ou comme un acte homosexuel :

Film "Billy's Hollywood Screen Kiss" de Tommy O'Haver

Film « Billy’s Hollywood Screen Kiss » de Tommy O’Haver


 

Le sommeil peut être un indice d’homosexualité (= le désir mortifié). Par exemple, dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012), Didier Bénureau se met dans la peau d’une mère qui homosexualise son jeune enfant et le gave de somnifères par l’empêcher d’avoir des contacts avec les femmes : « Jeanjean, il est gros, gros, qu’est-ce qu’il bouffe ! Et puis il dort ! […] Il lui faut ses 16h de sommeil ! ».

 

SOMMEIL Dessin

 

Le fait de dormir avec un homme du même sexe ou d’imaginer dormir avec est parfois vécu comme un coming out par le héros homosexuel. Par exemple, dans le film « L’Inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie, Michel, le psychopathe homosexuel, ne veut surtout jamais dormir ni passer une nuit avec ses amants. Sinon, il les tue. À ses yeux, le sommeil équivaut à l’engagement social et identitaire homosexuel ; donc il ne veut pas l’assumer. Dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Céglia, c’est au réveil que Didier se rend compte qu’il est au lit avec un homme et qu’il vient de passer à l’acte homo : « J’suis hétéro. J’ai dérapé. J’allais pas bien. Il était là… » Dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez, c’est dans leur sommeil que Juna et Kanojo s’unissent corporellement.
 

Film "Tick Tock Lullaby" de Lisa Gornick

Film « Tick Tock Lullaby » de Lisa Gornick


 

Dans beaucoup de films traitant d’homosexualité, les amants homosexuels sont souvent filmés endormis : cf. le film « Plan B » (2010) de Marco Berger, le film « Week-End » (2012) d’Andrew Haigh, le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford (avec Kenny, l’amant endormi), la pièce Perthus (2009) de Jean-Marie Besset (avec Jean-Louis, l’amant endormi), le film « Le Deuxième Commencement » (2012) d’André Schneider (avec André qui regarde amoureusement son amant Laurent dormir), le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, le film « Le Sable » (2005) de Mario Feroce, le film « La Vie des autres » (2000) de Gabriel de Monteynard, le film « Paulo et son frère » (1997) de Jean-Philippe Labadie, la chanson « Mais… il dort » d’Ingrid, la chanson « Tu dors encore » d’Étienne Daho, la pièce A Vision Of Love Revealed In Sleep (1989) de Neil Bartlett, la photo Sense Of Space (2000) des frères Gao, le tableau Sieste (2005) de Jacques Sultana, la photo Sleeping Cupid (1989) de Robert Mapplethorpe, le film « Tu n’aimeras point » (2009) de Haim Tabakman, le film « Lilting » (« La Délicatesse », 2014) de Hong Khaou, etc.

 

Film "El Cielo Dividido" de Julián Hernández

Film « El Cielo Dividido » de Julián Hernández


 

Le héros homosexuel voit son amant comme un rêve et il le regarde ensommeillé, comme son petit « bébé d’amour ». C’est pour lui une forme de « chasteté », d’humilité : il fait l’amour à distance, « par sommeil interposé » pourrait-on dire. L’amour est envisagé par le personnage homosexuel comme un assoupissement : « Malcolm s’était endormi […]. Adrien avait allumé une cigarette et il regardait son ami. » (Hugues Pouyé, Par d’autres chemins (2009), p. 50) ; « Tant de fois je l’ai regardée dormir… » (Cécile à propos de son amante Chloé, dans le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, p. 143) ; « J’aimerais être là à vous regarder dormir. » (Marianne s’adressant à son amante Isabelle dans le concert d’Oshen – la Lesbienne invisible Océane Rose-Marie – à L’Européen à Paris le 6 juin 2011) ; « J’aurai eu le plaisir de t’avoir vu dormir. » (Nicolas Bacchus parlant de son « gisant vénitien » dans sa chanson « J’veux pas être jeune », lors de son concert Chansons bleues ou à poing, 2009) ; « Dors, dors, mon mort… dors, dors, oh, mi amor… » (le chant de Louise au Vrai Facteur dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi) ; « Ton esclave endormi, tu peux pas l’oublier. » (c.f. la chanson « Antinoüs » d’Hervé Cristiani) ; « Dors, Doyler. Dors, mon amour. » (Jim dans le roman At Swim, Two Boys, Deux garçons, la mer (2001) de Jamie O’Neill) ; « Quand je te vois, j’ai l’impression que tu n’es pas réel. Que je suis dans un rêve. Comme si tu venais d’ailleurs ou que tu étais immortel ! […] Tu es comme j’aurais voulu être, mais comme je ne suis pas. T’es mon rêve ! » (Bryan s’adressant à son amant Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, pp. 141-142) ; « J’ai découvert une autre photo de toi, prise dans ton sommeil. […] Tu dormais, dans un grand lit défait. […] J’étais heureux de voir que tu dormais seul. » (Idem, p. 372) ; « Je m’assierai près du lit et je te regarderai dormir. » (Tommaso s’adressant par téléphone à son amant Marco, dans le film « Mine Vaganti », « Le Premier qui l’a dit » (2010) de Ferzan Ozpetek) ; « Es-tu un frère ? Es-tu un rêve ? À des milliers d’âmes anonymes. » (cf. la chanson « J’ai essayé de vivre » de Mylène Farmer) ; « Sans frapper je suis entré dans la chambre de Khalid. Il dormait profondément. Sur le ventre. […] J’ai fermé les yeux. J’ai rêvé. J’étais chez Khalid. Je dormais avec mes vêtements de jour dans son lit. Seul dans son lit. Puis avec lui. Mais, du plus loin de mon sommeil, c’est moi qui parlais cette fois-ci. ‘Non, non, ce n’est pas moi… Oui, oui, c’est moi… Moi… Sûr… Sûr…’. » (Omar, le héros homosexuel regardant son amant endormi, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 44) ; « Vous pouvez coucher dans le lit. Moi, je peux dormir assise. » (Mme Simpson dans la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi) ; « Cette société m’était importune, elle ne devinait pas l’amour qui souffrait là dans l’ombre : je voulus dormir ! » (Arthur Rimbaud, Un Cœur sous la soutane (1870), p. 207) ; « Dors comme une enfant innocente. » (Ebba, au lit avec son amante la reine Christine, dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke) ; etc. Par exemple, dans la pièce Une Souris verte (2008) de Douglas Carter Beane, le bonheur « conjugal » homosexuel se réduit à un assoupissement cucul la praline : les amants se regardent tendrement faire la « grâce mat’ ». Dans le toute première scène du film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, on nous montre le « vieux couple » Ben/George en train de dormir dans sa chambre à coucher. Dans le téléfilm « Ich Will Dich » (« Deux femmes amoureuses », 2014) de Rainer Kaufmann, Marie, l’héroïne lesbienne, croit dans son sommeil qu’Aysla la baise et la dépucèle homosexuellement. Dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes, les amantes lesbiennes Carol et Thérèse se regardent dormir l’une l’autre. C’est au moment où Thérèse voit sa compagne dormir qu’elle tombe amoureuse d’elle et la prend en photo. Dans le film « Close » (2022) de Lukas Dhont, les deux jeunes amants Léo et Rémi s’aiment surtout pendant qu’ils sont allongés et endormis.

 

Film "Westler" de Wieland Speck

Film « Westler » de Wieland Speck


 

La recherche d’amant(s) chez le héros homosexuel pratiquant équivaut non pas directement à la recherche d’un « plan cul » mais plutôt à celle d’un doudou. Ça passe mieux, à ses yeux ! (même si, dans les faits, le résultat est le même !) : « Je me demande s’il faut baiser avec quelqu’un pour dormir avec. » (Henri s’adressant à Franck, dans le film « L’Inconnu du lac » (2012) d’Alain Guiraudie) ; « Nous passâmes le reste de la nuit blotties dans les bras l’une de l’autre, dormant à poings fermés. Des phrases entières du Kama Sutra défilaient sur l’écran de mes rêves. L’édition que j’avais lue était imprimée en petits caractères, il y avait en couverture une illustration d’un manuscrit ancien. Dans mes rêves, les phrases servaient de légendes à des photographies, les personnages étaient Linde, Rani, et un brahmin d’une caste supérieure sorti de je ne sais quel film. » (Anamika, l’héroïne lesbienne du roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 36) ; « J’étais toujours impressionnée par ce rêve que j’avais fait et qui se passait en Grèce, où des femmes ensemble s’adonnaient sans retenue à tous les excès. […] Je voulais ma nuit avec une femme, comme l’on veut sa naissance. Une nuit de noces, comme celle où je perdis ma virginité et décidai, pour cette occasion, de me choisir un nouveau prénom… Alexandra. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Je suis comme l’on est au désert. Rien de ce qui m’intéresse n’est là, et je n’ai plus le cœur de provoquer ces instants qui pourtant m’étaient tout. Hier, il faisait ce grand froid qui gèle tous les échanges. Aucune visite. Mes rêves seuls me tiennent encore compagnie. Ils sont peuplés de ces Grecques qui avaient à l’époque toutes les facilités pour vivre des relations maintenant interdites, et la nuit je participe à tout ce que mon imagination peut inventer. » (Idem, pp. 73-74) ; « Une nuit, alors que tout le monde dormait, je m’étais levée et, après avoir entrouvert le rideau qui isolait le lit de la surveillante du dortoir, je m’étais glissée sous ses draps. Dans un demi-sommeil, elle me laissa faire. Je me blottis contre elle et commençai des caresses qu’elle ne refusa pas. De son côté, ses mains faisaient de même. J’étais dans un état d’émotion qui ne se pouvait imaginer. Ses doigts se portaient déjà sur mon intime, mais, dès que sa main se posa sur mes seins, à peine plus gros que ceux d’un garçon, elle me dit d’une voix qui, bien qu’étouffée, n’appelait aucune réplique : ‘Non, va-t-en, je ne veux pas, tu es trop petite. » (Alexandra racontant comment, au pensionnat, elle est allée se glisser sous les draps d’une grande, op. cit., p. 225)

 

Par exemple, dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Xav, l’un des héros homosexuels, est obsédé par un « homme défiguré, avec une cicatrice » mais il ne semble pas se rendre compte que c’est un cauchemar : « Il a la gueule coupée en deux, comme dans mon rêve. Mais il est quand même beau. »

 
 

c) Le sommeil qui ressemble à un cauchemar, à un viol :

Film "Grande École" de Robert Salis

Film « Grande École » de Robert Salis


 

À la base de beaucoup d’œuvres homo-érotiques se retrouve le sentiment de l’équivalence de la vie et du rêve. Ressort de cette confusion une vision de la vie humaine souvent défaitiste, déterministe, désabusée. « Tout n’est qu’apparences. La vie est un grand rêve factice où je ne construis rien, où tout ce que je vois est fugitif. »

 

Comme le désir homosexuel s’éloigne de la différence des sexes, le rêve qu’il engendre est plutôt un cauchemar angoissant, un viol ou un fantasme de viol : cf. le film « Kemény Csajok Nem Álmodnak » (« Les Dures ne rêvent pas », 2011) de Zsofia Zsemberi, le film « J’ai pas sommeil » (1993) de Claire Denis (avec l’homosexuel psychopathe qui tue les vieilles dames), le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, le roman Les Insomnies (1923) de Maurice Rostand, le film « Hubo Un Tiempo En Que Los Sueños Dieron Paso A Largas Noches De Insomnio » (1998) de Julián Hernández, le film « Pas de repos pour les braves » (2003) d’Alain Guiraudie, la chanson « Effets secondaires » de Mylène Farmer, le roman J’ai pas sommeil (2003) de Cédric Érard, le roman Memorias De Un Neurasténico (1911) d’Antonio de Hoyos, le tableau Les Griffes du dormeur (1995) de Michel Giliberti, le roman Le Sommeil du juste (2000) d’Emmanuel Ménard, le film « El Despertar » (1976) de Manuel Esteba, le film « Odete » (2005) de João Pedro Rodrigues, etc. Par exemple, dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, Fabien se trouve plongé dans un « lourd sommeil » qui n’est « ni la mort ni la vie » (p. 302) : un état intermédiaire, celui des zombies. Dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Gabriel, l’un des héros homosexuels, raconte qu’il a rêvé de son « ex » (« J’ai fait un cauchemar avec Franz. ») : il lui donnait rendez-vous sur un quai de gare, mais ce dernier ne venait pas. Dans le film « Moonlight » (2017) de Barry Jenkins, Chiron, le héros homosexuel, depuis qu’il se remet à avoir des attirances homosexuelles, ne trouve plus le sommeil : « Je dors pas. Je fais des cauchemars. »

 

« Tout ce que je veux c’est dormir. » (William, le héros homo dépressif, dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier) ; « C’est mon cauchemar qui continue ! » (Orphée dans le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau) ; « Je lui ai fait avaler de l’éther mais je ne l’ai pas tuée. Mais non, je vous jure que je ne l’ai pas violée. Elle était déjà violée quand je suis arrivé. » (le détective parlant de « L. » au commissaire, Le Frigo (1983) de Copi) ; « Tu semblais paralysé par un puissant sommeil ; j’en profitai. Il s’était peut-être aussi réfugié là, cet amour que nous avions pourchassé en vain. » (le narrateur homosexuel dans la nouvelle « Un Jeune homme timide » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 45) ; « La nuit, je m’imaginais hypnotisé, épinglé dans ses collections, entre un papillon et une mygale. » (le narrateur homosexuel dans la nouvelle « La Carapace » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 14) ; « Nanou dit que je fais des cauchemars. Une fois, j’ai réveillé tout le monde tellement j’ai crié fort. Je me rappelle que c’était à cause d’une pluie d’oiseaux morts qui tombaient sur moi. » (le narrateur du roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, p. 14) ; « J’ai rêvé des mouettes de Hendon, cette nuit-là, de la pointe acérée de leur bec et de la souplesse de leurs griffes. De cette façon qu’elles ont de tourner la tête sur le côté et de vous regarder d’un œil unique, perçant et impénétrable. Un rêve digne de Tippi Hedren, lorsqu’elle s’enfuit, poursuivie par des hordes de mouettes, sauf que ces oiseaux-là ne faisaient rien, n’attaquaient pas, n’entraient pas par la cheminée ni ne cassaient les vitres. Ils regardaient seulement. » (Ronit, l’une des héroïnes lesbiennes du roman La Désobéissance (2006) de Naomi Alderman, p. 162) ; « La nuit de mardi, j’ai fait un rêve ; un de ces rêves aussi familiers que ma propre peau, mais que je n’avais pas fait depuis longtemps. J’ai rêvé que je me préparais pour le shabbat, mais que j’étais en retard, très en retard. » (idem, p. 221) ; « Dans d’autres rêves, elle se moquait de moi avec sa copine, pendant les cours de Gritchov. Je ne comprenais pas ce qu’il y avait de si comique dans ma tenue. » (Jason, le héros homosexuel décrivant Varia Andreïevskaïa dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 59) ; « J’avais rêvé que j’observais le viol de lady Philippa par les vitraux brisés de la chapelle. En même temps, j’étais lady Philippa moi-même, contemplant terrorisée mon propre visage dans l’ouverture en forme d’ogive, depuis la pierre tombale où je subissais ce terrible attentat. En revanche, mon agresseur lui-même n’était dans mon rêve qu’une masse sombre et sans visage. » (Bathilde, op. cit., p. 303) ; « Je n’aime pas ce mélange de rêve et de réalité, j’ai peur d’être encore amené à tuer comme dans mes précédents rêves. […] Je sais que même si je ne suis pas un criminel, mon emploi du temps de ces quatre derniers jours m’est complètement sorti de la tête, n’aurais-je pas pendant cette période tué pour de bon ? Est-ce que Marielle ne courra pas un danger restant seule avec moi ? Non, voyons, je suis la personne la plus pacifique du monde. Les gens violents dans leurs rêves sont dans la réalité incapables de tuer une mouche. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des folles (1977) de Copi, p. 134) ; « Je n’ai jamais aimé terriblement le réveil. » (George, le héros homosexuel du film « A Single Man » (2009) de Tom Ford) ; « À son réveil, – minuit, – la fenêtre était blanche. Devant le sommeil bleu des rideaux illunés, la vision la prit des candeurs du dimanche. Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez. » (Arthur Rimbaud, « Les Premières Communions », dans Poésies 1869-1872, p. 84) ; « Réveil tragique succède. Un sommeil sans rêve. La forme de son corps ne veut rien dire pour moi. Cherchez le garçon, trouvez son nom, cherchez le garçon. » (cf. la chanson « Cherchez le garçon » du groupe Taxi Girl) ; « Mathilde, lâche-moi, je sature. Laisse-moi dormir, je t’en prie. Laisse-moi dormir. » (la narratrice lesbienne du roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 71) ; « Maintenant, je vais dormir. Dormir. » (John, le héros homo, s’adressant une dernière fois par écrit à Rupert juste avant de mourir d’une overdose, dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan) ; « À vrai dire, je crois que je ne dors jamais. […] En fait, depuis le moment où j’ai été déchiqueté avec mes camarades, je ne me suis jamais vraiment senti réveillé. » (Garnet Montrose, le héros homosexuel du roman Je suis vivant dans ma tombe (1975) de James Purdy, p. 132) ; « On était au bord d’un lac. On regardait un coucher de soleil. Soudain, tout s’est écroulé. On s’est endormis. Et ils nous ont trouvés. » (Graham en parlant de son amour impossible d’adolescence avec Manadj, dans le film « Indian Palace » (2011) de John Madden) ; « Tom fait des cauchemars. » (Peter s’adressant à son amant Tom à la troisième personne, dans le film « The Talented Mister Ripley », « Le Talentueux M. Ripley » (1999) d’Anthony Minghella) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, c’est au moment où Henri se voit offrir par le Dr Bosman sa première coucherie avec Jean (« Regarde-le comme il dort. Tache de ne pas le réveiller. Vas-y, prends-le. Je te le donne. Et surtout, ne le réveille pas. Il a tant besoin de sommeil. ») et où il le voit endormi (Bosman a administré des somnifères à Jean, qui reste inanimé) qu’il l’étrangle puis pleure sur son cadavre. Dans la pièce La Muerte De Mikel (1984) d’Imanol Uribe, Mikel, le héros homosexuel, mord le clitoris de Begoña pendant son sommeil. Dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway, la figure de Sergueï Eisenstein, homosexuel, est rentrée en homosexualité comme en sommeil : « Il faut être naturellement somnolent. » lui conseille son amant mexicain Palomino avant de le sodomiser. Eisenstein dit que c’est de la faute de Palomino s’il a pris goût à la pratique de l’homosexualité : « Cañedo m’a initié à la sieste. [mexicaine] » Mary Sinclair, la bourgeoise, s’étonne de son endormissement : « Il est 10h du matin… et vous êtes encore en pyjama ? » En off, à sa secrétaire russe Pera, Eisenstein lance un appel au secours : « Délivre-moi des hommes qui s’endorment dans mon lit. » Dans le film « Call me by your name » (2018) de Luca Guadagnino, Elio est frustré parce qu’Oliver, son amant, est souvent endormi, donc inaccessible. D’ailleurs, la première image qu’il a de lui, c’est celle d’un homme écrasé de fatigue, et s’affale sur son lit sans lui parler.

 

Dans les fictions homosexuelles, les viols ont parfois lieu pendant le sommeil des personnages : cf. les chansons « Pourvu qu’elles soient douces » et « L’Annonciation » de Mylène Farmer, le film « Reflection In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston, le film « Viridiana » (1961) de Luis Buñuel, le film « Mysterious Skin » (2004) de Gregg Araki, le film « Hable Con Ella » (« Parle avec elle », 2001) de Pedro Almodóvar, etc.).

 

Le sommeil est lié aussi au vol. Par exemple, dans le film « La Manière forte » (2003) de Ronan Burke, un couple de femmes lesbiennes – en quête de sperme pour avoir un bébé – ausculte le corps d’Adam plongé dans un semi sommeil tourmenté, en enfilant les gants pour le pomper comme une vache. L’une d’elle, au moment où Adam commence à se réveiller, parle de lui comme d’un objet : « Nom d’un chien. C’est normal que ça soit aussi éveillé ? »

 

Chez le héros homosexuel, l’obsession réitérée de « ne pas dormir seul » a tout l’air d’une réminiscence de sexualité régressive (souvent puérile et incestuelle) : « Le huitième jour, une odeur de vanille fait surgir l’image de ta mère. Lorsque l’effluve s’agrémente d’un soupçon de bois de rose, l’image prend du relief. Statufié dans ton sommeil, tu jurerais qu’elle te fait face, que ses boucles noires titillent tes joues comme des plumes. » (Félix, le narrateur homosexuel du roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 167) ; etc. Par exemple, dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, Max cauchemarde que la mère de Fred, son copain, l’agresse en cuir. Dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder, Franz, l’un des héros homosexuels, rêve à deux reprises qu’il se fait violer par son beau-père qui pénètre dans son lit : « Puis il est venu dans mon lit. J’avais l’impression de devenir de plus en plus petit. Comme une fille. Puis il est rentré en moi. ». Son amant Leopold tente de renouveler l’exploit, cette fois en y rajoutant la séduction d’une pratique amoureuse « équitable » : « Déshabille-toi et j’arriverai. Comme l’homme du rêve. » Mais cela ne retire en rien l’incestuosité et le déséquilibre de leur rapport. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, Dany, le héros homosexuel, s’imagine en amant miniature dormant sur le gazon végétal puis le torse velu de son père fantasmé : il semble se rappeler d’un souvenir d’enfance quand il avait 2 ans (« Je m’endormais sur son torse. Il était hyper poilu. »).

 
 

d) Le sommeil comme une mort : le Dormeur du Val homosexuel

Tableau Le Dormeur du Val d'Olivier Bonnelarge

Tableau Le Dormeur du Val d’Olivier Bonnelarge


 

Menée à son terme, la violence du sommeil fictionnel homosexuel aboutit souvent à une issue plus tragique. Plus tranquille en apparences aussi. En effet, dans énormément de créations homo-érotiques, le sommeil s’apparente à la mort : cf. le film « Orphée » (1950) de Jean Cocteau, le film « Puta De Oros » (1999) de Miguel Crespi Traveria, les films « Swimming Pool » (2002) et « Le Temps qui reste » (2005) de François Ozon, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky (avec la femme suicidée dans la baignoire), le film « Wild Side » (2004) de Sébastien Lifshitz, la pièce Récits morts. Un rêve égaré (1973) de Bernard-Marie Koltès, le film « Œdipe (N + 1) » (2003) d’Éric Rognard (où le sommeil est un coma créant le clonage), etc.

 

« Je peux rentrer en contact avec les personnes mortes, ou les personnes en sommeil paradoxal. » (Noémie dans la pièce Carla Forever (2012) de Samira Afaifal et Yannick Schiavone) ; « Elle était petite de taille, sans âge et portait des habits noirs. Elle était sans doute une mendiante et elle avait hérité d’un certain pouvoir. Elle savait faire. Elle savait toucher. […] Elle était entrée en moi, dans mon esprit, mon âme lui appartenait, elle la regardait avec douceur, avec brutalité. […] Et enfin, de sa main droite, elle a bouché mes narines. Plus d’air. Le grand sommeil. Le noir paisible. […] La dame en noir a lâché mon nez et de sa bouche a soufflé sur moi. » (Omar, le héros homosexuel racontant comment il est visité par la Mort, dans le roman Une Mélancolie arabe (2008) d’Abdellah Taïa, pp. 93-94) ; « J’me rappelle. Il dormait tellement longtemps. » (une ancienne amie portugaise de Matthieu, dont elle ignore la mort, dans le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel) ; « Pierre, toujours immobile sombrait dans un sommeil immédiat, épais, dont je me demandais, avec une âpreté qui certaines nuit ressemblait à la haine s’il était feint, j’épiais passionnément la régularité du souffle. […] J’examine tous les gestes qui ont précédés ce sommeil froid, je recherche à provoquer l’attention du dormeur. […] Je – il dort. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 278) ; « Le masque étroit aux joues hâves avait cet air indéfinissable qui apparente les dormeurs aux morts. » (Julien Green, Si j’étais vous (1947), p. 306) ; « Le cadavre de Karim [un des héros homos] ressemblait davantage à un corps endormi et sans l’expression hébétée du visage, il aurait paru dormir pour de bon. » (Jean-Paul Tapie, Dix Petits Phoques (2003), pp. 73-74) ; « Je vois ses yeux fermés et la quiétude qui transparaît sur son visage. Il ne bouge plus. Est-il mort ? » (Thibaut de Saint Pol, Pavillon noir (2007), p. 99) ; « L’homme était mort ou dormait profondément. […] J’avais peur de le réveiller, c’est donc que j’y croyais encore, à sa vie. À la réflexion, c’est à partir de là que les choses ont commencé à se compliquer pour moi. » (Ashe, l’un des héros homos du roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 16) ; « J’ai comme une envie de voir ma vie au lit. » (cf. la chanson « Je t’aime Mélancolie » de Mylène Farmer) ; « Chaque jour, même parcours, ne rien faire, attendre et voir. Errer dans les limbes de mon âme qui boîte. Rester dans ma chambre, me bercer dans le ouate. Dormir, me blottir contre mes idées noires. » (cf. la chanson « Je baille » du Beau Claude) ; « Quand on meurt, j’aimerais savoir ce qu’on ressent. On croit qu’on s’endort ? » (Jacques s’adressant à Enoch, dans le film « Friendly Persuasion », « La Loi du Seigneur » (1956) de William Wyler) ; etc.

 

Par exemple, dans le téléfilm « Prayers For Bobby » (« Bobby, seul contre tous », 2009) de Russell Mulcahy, Bobby, le héros homosexuel, juste avant de se suicider, déclare : « Je voudrai ramper sous une pierre et dormir pour toujours. » Dans l’univers de Mylène Farmer, le sommeil ressemble à la mort (cf. les vidéo-clips des chansons « Dégénération » et « Tristana », le sarcophage du concert Avant que l’ombre de 2006 à Bercy, etc..). Dans le roman Les Dix Gros Blancs (2005) d’Emmanuel Pierrat, Elton John semble dormir dans son sommeil… alors qu’il est mort. Dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha, Gabriel, après une chute en tire-fesses dans la montagne autrichienne, est retrouvé inanimé dans la boue par le groupe d’enfants de colonie de vacances d’Andreas, qui le croient mort ou endormi ; il est soigné par le bel Andreas.

 

Dans les fictions homosexuelles, la résurgence d’un homme dont on ignore s’il est endormi ou assassiné/mort n’est pas sans rappeler la fameuse figure poétique du Dormeur du Val (1870) d’Arthur Rimbaud. On retrouve le Dormeur du Val par exemple dans les vidéo-clips des chansons « C’est une belle journée » et « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer, dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo, dans le vidéo-clip de la chanson « Le Lac » d’Indochine, dans le film « A Single Man » (2009) de Tom Ford, dans le film « Amnesia – The James Brighton Enigma » (« Amnésie, l’énigme James Brighton », 2005) de Denis Langlois, dans le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau (avec le suicide du guerrier anglais), dans le roman Le Corps du soldat (1993) d’Hugo Marsan, dans le spectacle musical Arthur Rimbaud ne s’était pas trompée (2008) de Bruno Bisaro, dans le film « Pour un soldat perdu » (1992) de Roeland Kerbosch, dans le film « Nés en 68 » (2008) d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (avec le personnage de Michel), dans le film « L’Ennemi naturel » (2003) de Pierre-Erwan Guillaume, etc. Par exemple, dans le film « Notre Paradis » (2010) de Gaël Morel, Vassili rencontre Angelo inanimé dans le Bois de Boulogne. Dans le film « Le Naufragé » (2012) de Pierre Folliot, la mère d’Adrien, le héros homosexuel, par une hallucination, croit voir en vrai son fils mort dans sa baignoire. Dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, on voit un homme proustien endormi sur un banc public. Et plus tard, Louis, le fils de Jacques (le héros homo), récite à Arthur, l’amant de Jacques, le « Dormeur du Val » qu’il a appris à l’école.

 

Film "Pour un soldat perdu" de Roeland Kerbosch

Film « Pour un soldat perdu » de Roeland Kerbosch


 

« Je suis resté longtemps à le regarder avant de réaliser. Il n’était pas endormi. Il était mort. […] Une fois de plus je m’étais enfui de chez moi. Je descendais la rivière pour y remplir ma gourde et il y avait un soldat prussien, pas beaucoup plus âgé que moi, qui dormait dans la clairière. Je suis resté longtemps à le regarder avant de réaliser. Il n’était pas endormi. Il était mort. Et c’est là que tout à coup les choses sont devenues claires pour moi. J’ai compris que si je voulais être le plus grand poète de ce siècle, je devais faire l’expérience de toute chose avec mon corps. Je ne pouvais plus me contenter d’être une seule personne. Je décidai d’être toutes les autres. J’ai décidé d’être un génie. J’ai décidé d’inventer le futur. » (Rimbaud dans le film « Rimbaud Verlaine » (1995) d’Agnieszka Holland) ; « C’est comme dans l’enfance : j’ai déniché une nouvelle cachette. […] La terre me pèse un peu, bien sûr, mais j’aime l’idée de ne plus faire qu’un avec elle, de me fondre en elle, d’être envahi par elle, de m’en retourner en elle. […] Rimbaud avait raison, mais de cela je n’ai jamais douté. » (Luca, le héros homosexuel du roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, p. 61) ; « La guerre est là. Elle a ton visage, Arthur. » (Vincent s’adressant à son amant dans le roman En l’absence des hommes (2001) de Philippe Besson, p. 35) ; « Au matin, tu es recroquevillé dans les draps. Je songe que c’est dans cette position-là que les soldats s’endorment et se réveillent dans les tranchées. […] Je n’ose pas t’arracher au sommeil, au repos. » (Idem, p. 42) ; « Alexis Guérande est mort. Alexis Guérande est mort, ce matin, à côté de moi. Il est mort, frappé à la tête par une balle de hasard, dans un moment de répit, dans un moment où les combats avaient cessé et où notre attention s’était relâchée. Juste une balle qui s’est logée dans sa tempe gauche, rien d’autre, quelque chose de très net, comme un éclat de diamant pur qui forme tout à coup un trou rouge au bout de ses sourcils. La mort a été instantanée. » (Arthur parlant d’un compagnon de tranchée, un poète breton de 20 ans, op. cit., p. 175) ; « Il m’entraîne dans le métro, sans mot, c’est long, puis dans les labyrinthes du Louvre, sur une petite prairie isolée par une barrière de buissons aux branchages nus, l’herbe gelée crisse sous nos pas. Il enlève ses deux gros gants, son écharpe, son bonnet, son manteau, son pull, son tshirt, il ordonne ‘Fais pareil’. Quand il a fini, dans son petit slip made in India, il s’allonge dans l’herbe, sur le dos. Je le rejoins, transis de froid. Il se tourne et murmure doucement en grelottant ‘Maintenant respire, fort, à fond, le plus possible, sens les odeurs, ferme les yeux, le froid ça va passer quand tu auras oublié où tu es. On est bien là, non ?’ Je chuchote un ‘oui’ à peine audible, mais j’ai envie qu’il me prenne dans ses bras. Il ne le fait pas. Petit à petit, il tremble moins. Je le regarde. Il est apaisé et étrangement calme. Je l’aurais cru mort si son ventre ne se levait pas à intervalle régulier. Je le trouve beau, jeune, fort. Après un moment, il se rhabille, je l’imite. Je lui demande son prénom, il répond ‘H.’ et j’ajoute ‘Tu vois, ce qui est important, c’est de vivre chaque instant. Peu importe quoi, peu importe avec qui.’ Puis il dit ‘Adieu’ et il s’en va sans se retourner. Je hurle le plus fort possible ‘Connard, gros connard, sale pédé de merde, va crever.’ » (Mike, le narrateur homosexuel en parlant de « H. », un amant qu’il rencontre à la gare du Nord, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 61) ; « Dans le combat, il y avait un compagnon que j’aimais. » (Didier Bénureau en parlant de Morales, un camarade soldat de 20 ans, dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; « Allongé le corps est mort. Pour des milliers c’est un homme qui dort… » (cf. la chanson « C’est une belle journée » de Mylène Farmer) ; etc.

 

Vidéo-clip de la chanson "Pourvu qu'elles soient douces" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Pourvu qu’elles soient douces » de Mylène Farmer


 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Le sommeil anesthésiant et idéalisé :

Publicité des matelas Matelsom

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Évidemment, une fois ramené au monde réel, le sommeil, en lien avec l’homosexualité, n’est pas à prendre dans son sens littéral (les personnes homosexuelles dorment comme tout le monde, et pas plus ou moins que tout être humain), mais bien dans son sens symbolique (un sens qui n’en reste pas moins connecté au Réel… c’est-à-dire de « manque de désir et de joie »).

 

Au départ, cette sacralisation homosexuelle pour le sommeil passerait presque inaperçue ou pour un caractère rigolo et positif. En effet, certaines personnes homosexuelles vivent dans un état de sommeil durable, ou bien sacralise l’endormissement et les rêves : par exemple, René Crevel est décrit par Michel Leiris comme un « dormeur enfoui dans une chrysalide protectrice » (Michel Larivière, Dictionnaire des Homosexuels et Bisexuels célèbres, 1997). Jean Genet vit dans un état de « rêve éveillé » (Jean-Paul Sartre, Saint Genet (1952), p. 73).

 

« Soyons à l’image de nos rêves ! » (Pascale Ourbih, homme transsexuel M to F, dans l’éditorial de la plaquette du 17e Festival Chéries-Chéris au Forum des Images de Paris, le 7-16 octobre 2011) ; « Ce n’est pas le sommeil de la raison qui engendre des monstres, mais plutôt la rationalité vigilante et insomniaque. » (Michel Foucault dans sa « Préface » pour l’essai L’Anti-Œdipe (1973) de Gilles Deleuze et Félix Guattari, p. 133) ; « Nulle conscience plus lucide que celle des Endormis. » (Michel Foucault, Dits et Écrits I (1954-1988), p. 290) ; « Il y a un état de somnolence qui n’est pas le sommeil. Une sorte de vérité qui sort de nous et qui n’est pas le rêve ni la rêverie. » (Jean Cocteau cité dans le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky) ; « Ma première émotion artistique, je la dois à la radio. Je me souviens très précisément des soirs où, de mon lit, j’entendais le poste dans la salle à manger : Rina Ketty, Maurice Chevalier, Tino Rossi, Mistinguett chantaient et j’étais fasciné par ces voix lointaines qui berçaient mon imagination et m’endormaient dans un sommeil de fête. » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des Singes (2000), p. 23) ; etc.

 

Je vous renvoie à la Salle des Dormeurs de la Villa Sospir décorée par Jean Cocteau. Lors de son concert à Rueil en 2008, Étienne Daho choisit pour décor un disque vinyle en spirale sur sa chanson « Le Grand Sommeil », comme pour figurer l’hypnose ou le lavage de cerveau par la musique.

 
 

b) Le sommeil comme un coming out ou comme un acte homosexuel :

Film "Sommerstur" de Marco Kreuzpaintner

Film « Sommerstur » de Marco Kreuzpaintner


 

Le sommeil apparaît bizarrement l’indicateur d’une identité homosexuelle. Par exemple, le fait de dormir avec un homme du même sexe ou d’imaginer dormir avec est vécu comme un coming out par certaines personnes homosexuelles. « Je viens juste de me rappeler à quel point Tennessee Williams [surnommé « L’Oiseau »] détestait coucher avec d’autres auteurs, ou avec des intellectuels tout court. ‘Je trouve très dérangeant de penser que la tête posée sur l’oreiller à côté de vous puisse penser, aussi’, dit l’Oiseau. » (Gore Vidal, Palimpseste – Mémoires (1995), p. 350)

 

Ce sommeil, beaucoup d’individus homosexuels se convainquent qu’il est aussi grisant et léger que l’Amour vrai. Dans leurs discours, le bonheur conjugal est envisagé uniquement comme un endormissement, une défaillance, une démission de la volonté (cf. je vous renvoie au dessin Jeannot endormi (1939) de Jean Cocteau, à propos de Jean Marais). Selon eux, le « must » du moment d’amour serait le réveil-matin où les amants sont cloués au lit et se regardent tendrement l’un l’autre émerger du sommeil en se faisant des mamours. Par exemple, quand j’ai rencontré l’écrivain Alexandre Delmar à la Librairie Bluebook le 15 juin 2007, je lui ai demandé quel était selon lui le plus beau moment de l’amour : il m’a répondu d’emblée que c’était le matin, quand son compagnon du moment et lui comatent au lit (c’est hyper profond comme discours…). Le bonheur comme une anesthésie éphémère et silencieuse, un bien-être ponctuel, sous une couette bobo…

 

Film "Week-End" d'Andrew Haigh

Film « Week-End » d’Andrew Haigh


 

La recherche d’amant(s) chez l’individu homosexuel pratiquant équivaut non pas directement à la recherche d’un « plan cul » mais plutôt à celle d’un doudou avec lequel il fait un beau rêve (même si, dans les faits, le résultat est le même !). « Il s’immobilisa, interloqué devant cette nudité inattendue. ‘C’est un rêve. C’est un ange descendu sur terre’, soupira le vieux couturier. » (Jacques face à son modèle et amant de 16 ans, Pedro, le jeune cadet de 16 ans, dans l’essai Folies-Fantômes (1997) d’Alfredo Arias, p. 261) ; « Vous avez un homme qui dort profondément à vos côtés, vous êtes collé à lui, non en fait c’est lui qui s’est collé contre votre ventre et vous le protégez pendant son sommeil autant que lui vous protège – c’est juste qu’il ne le sait pas. Ah, je parle ENCORE du fait de dormir avec son amoureux. » (cf. l’article « Moi vs le Roi des rois » de Didier Lestrade, publié en mai 2012) ; « Dors comme une enfant innocente. » (Ebba, au lit avec son amante la reine Christine, dans le docu-fiction « Christine de Suède : une reine libre » (2013) de Wilfried Hauke) ; etc.

 
 

c) Le sommeil qui ressemble à un cauchemar, à un viol :

Le désir homosexuel, de par son éloignement du « roc » de la Réalité qu’est la différence des sexes, fonctionne exactement comme le rêve. Les rêves ignorent la notion du temps, et un peu beaucoup la notion du Réel. Ils sont irrationnels, même s’ils se basent sur un substrat de réalité et qu’ils ont leur logique. Tout s’y passe au présent. Ils sont la scène de notre puissance émotionnelle, une puissance souvent incontrôlable car nous sommes en faiblesse et peu libres quand nous sommes à l’état d’ensommeillement. Ce n’est pas un hasard si les surréalistes – pour beaucoup homosexuels – ont raconté et dépeint des rêves qui virent aux cauchemars dans leurs créations artistiques : l’onirisme surréaliste flirte avec la violence. L’homosexualité aussi.

 

« Le temps nous enveloppa dans un tourbillon difficile à définir, celui de la léthargie du bonheur. J’avais fini par me dévoiler comme une fleur qui étale ses pétales en plein soleil. » (Berthrand Nguyen Matoko parlant du père Basile, son violeur pédophile, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 34) ; « J’attendais. Mieux que ça, je rêvais. Un rêve comme celui du Bon Dieu qui couche avec Satan. » (Idem, p. 72) ; « Je vis dans ce monde-ci comme un être hypnotisé que tente de revenir à l’état de vigile et à la pleine conscience ; j’ai cédé au prestige d’une pure illusion et, à l’heure actuelle, mon réveil est difficile et douloureux. » (Julien Green cité sur le site www.islaternura.com, consulté en janvier 2003) ; « J’avais encore du mal à croire que tout cela était bien réel. J’avais plus l’impression de l’avoir vécu lors d’un de ces rêves éveillés. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 145) ; etc.

 

Les nuits sans sommeil sont connues par beaucoup de personnes homosexuelles qui fréquentent – sans l’assumer – les lieux de sociabilité gays et lesbiens (bars, boîtes, chat internet, etc.). Elles dorment sans dormir… et mettent ainsi un pied dans l’irréalité et la violence des fantasmes, des paradis artificiels. « Devant le petit miroir de sa loge, après avoir rasé, une fois de plus, son visage déjà ravagé par les nuits sans sommeil et les fards trop lourds, Claude se coiffe. » (Jean-Louis Chardans décrivant un homme travesti M to F, dans son essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 36)

 

Chez les personnes homosexuelles pratiquantes, l’obsession réitérée de « ne pas dormir seules » a tout l’air d’une réminiscence de sexualité régressive (souvent puérile et incestuelle) : « Ma mère et moi étions très proches quand j’étais très jeune : ce qu’on dit des petits garçons, la proximité qu’ils peuvent avoir avec leur mère – cela avant que la honte creuse la distance entre elle et moi. Quand la nuit tombait, une peur inexplicable s’emparait de moi. Je ne voulais pas dormir seul. Je n’étais pourtant pas seul dans ma chambre, je la partageais avec mon frère et ma sœur. » (Eddy Bellegueule, En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 78-79) ; « En me rendant devant la chambre de mes parents ces nuits où, tétanisé par la peur, je ne trouvais pas le sommeil, j’entendais leur respiration de plus en plus précipitée à travers la porte, les cris étouffés, leur souffle audible à cause des cloisons trop peu épaisses. » (idem, pp. 81-82) ; etc.

 
 

d) Le sommeil comme une mort : les Dormeurs du Val homosexuels

SOMMEIL Regard braise

 

On retrouve parfois la figure de l’homme endormi qu’on croit mort ou qui joue au mort dans la vie concrète de la communauté homosexuelle (les nuits courtes, enfumées ; les attitudes de mollesse de personnes qui semblent shootées ; etc.).

 

Je vous renvoie aux fameux Die-in mis en scène par certains militants homosexuels (comme par exemple celui du Boulevard Henri IV de la Gay Pride parisienne de 1999), qui se couchent par terre en simulant que leur sommeil est mortel. Ces Die-in figurent en général le Sida et l’homophobie.

 

Rien d’étonnant non plus que les promoteurs du « mariage pour tous » soient les mêmes qui défendent maintenant le droit à l’euthanasie, en considérant le sommeil comme une mort.

 

Pierre et Gilles

Album Resérection d’Étienne Daho


 

Certaines célébrités homosexuelles ont également célébré la figure poétique du Dormeur du Val homosexuel : Philippe Besson, Pierre et Gilles, Mylène Farmer, Jean Cocteau, Étienne Daho, etc. Je vous renvoie à la photo par Claude Cahun de Natalia Kovenko dans La Dame masquée en 1924. Inutile de rappeler que le créateur du Dormeur du Val (octobre 1870), Arthur Rimbaud, était un homme bisexuel. Ce soldat prussien, tout fictionnel qu’il soit, peut renvoyer à un épisode réel : par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale, Claude-Michel Cluny a eu une aventure avec un soldat allemand quand il n’avait que 14 ans.

 

Parfois, certains sujets homosexuels jouent les Dormeurs du Val pour tromper leur monde, par réel ennui de ce qu’ils vivent en amour (ils cultivent savamment leur nonchalance en esthétisme), ou pour draguer (exactement comme les voix-off bobos endormies et caressantes de François Zabaleta) : « L’été, c’est dans les parcs que je me promène. Je connais les bons endroits. Je m’étends dans l’herbe, à l’écart. […] Quand un gars s’approche et me plaît, je le laisse faire. » (Bruno, un garçon bisexuel de 25 ans, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 205)

 
 

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Code n°164 – Substitut d’identité (sous-codes : Play-back / Imitateur / Travestissement)

substitut d'identité

Substitut d’identité

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

« Faut m’aimer à ma place et m’attendre au tournant. »

(cf. la chanson « J’ai pas 20 ans » d’Alizée)

 

Dragqueen

Dragqueen


 

Quand on ne s’aime pas un minimum soi-même, qu’on reporte l’amour qu’on se doit en cherchant à être quelqu’un d’autre ou à se mettre en couple avec un semblable sexué qui comblera partiellement cette haine de soi, comment en toute logique prétendre aimer ensuite l’autre tel qu’il est vraiment ? C’est la première question qu’on devrait se poser au sujet des « couples » homosexuels et des personnes homosexuelles – qui ont beaucoup de retard par rapport à l’acceptation d’elles-mêmes, non pas en tant que personnes homosexuelles mais en tant que personnes aimantes et aimables.

 

Leanne Payne, intellectuelle lesbienne nord-américaine, a tout à fait raison de dire que dans l’homosexualité, il y a une forme de jalousie, de complexe et de peur qui s’exprime : on recherche chez les semblables sexués ce dont on croit manquer.
 

Dans les fictions homo-érotiques, on constate que bon nombre de personnages homosexuels (mais aussi de personnes homosexuelles réelles) expriment leur désir de devenir quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes, pour échapper aux contingences humaines et à l’horizon d’une vie qui promet d’être banale. Ils désirent, par leurs attitudes et leur mode de vie, être riches/pauvres, être une femme (quand ils sont nés hommes) ou homme (quand elles sont nés femmes), être beaux, être célèbres, être objet, être éternellement jeunes, vivre à une autre époque, nier leur unicité et la souffrance inhérente à leur condition humaine. Cette fuite et haine de soi sont rarement étudiées dans l’étiologie de l’homosexualité : pourtant, elles sont frappantes, évidentes, et suffiraient à ébranler la « certitude » qu’a la société par rapport à l’identité homo, et même par rapport à la fiabilité du désir homo.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Fusion », « Maquillage », « Extase », « « Je suis différent ! » », « Amant narcissique », « Bergère », « Jumeaux », « Pygmalion », « Voleurs », « Fan de feuilletons », « Moitié », « Amour ambigu du pauvre », « Tomber amoureux d’un personnage de fiction ou du leader de la classe », « Se prendre pour Dieu », « Se prendre pour le diable », « Musique comme instrument de torture », « Inversion », « Clown blanc et Masques », « Cannibalisme », à la partie « Autocensure anti-identitaire » du code « Déni », et à la partie « Automates » du code « Poupées », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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1 – PETIT « CONDENSÉ »

 

Le désir fou de se substituer à l’amant réifié

 

Photo I Wanna Rob A Bank de Jason Collett

Photo I Wanna Rob A Bank de Jason Collett


 

On n’en parle très peu aujourd’hui. Et pourtant, cela saute aux yeux dès qu’on s’arrête pour rencontrer un peu les personnes concernées. Les histoires d’amour homosexuel se construisent généralement sur un malentendu existentiel puisqu’elles réunissent deux personnes qui individuellement et originellement ont voulu être quelqu’un d’autre qu’elles-mêmes (un garçon, une fille, un dieu, une star de cinéma, une moitié d’Homme, etc.), et qui du coup désirent se substituer l’une à l’autre, ou ne faire qu’Un ensemble. « Je voulais me glisser dans son corps comme dans un pyjama. » (le juge Kappus parlant de son amant Julien, dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 92) Elles ne se sont pas suffisamment tolérées elles-mêmes telles qu’elles étaient, en corps, en cœur et en esprit, pour ensuite être en mesure de s’accueillir mutuellement en vérité. La non-acceptation de soi, et la nécessaire épreuve douloureuse qu’elle supprime, peut empêcher ensuite de bien aimer. Comme l’écrit très justement François Varillon, « l’amour ne se consomme pas dans l’absorption, ou fusion, de deux en un […]. Il veut à la fois la distinction et l’unité, l’altérité et l’identité. Dans la condition humaine, ce vœu profond : être non seulement uni à l’autre mais un-avec lui tout en restant soi, est incoercible et irréalisable. C’est pourquoi nul n’entre sans souffrance au royaume de l’amour. » (François Varillon, L’Humilité de Dieu (1974), p. 106) De manière presque générale, on peut affirmer à propos des unions amoureuses homosexuelles que la volonté de se substituer à l’autre a précédé le désir d’amour que la personne homosexuelle a ressenti pour son amant. « La forme d’amour la plus reculée dont je me souvienne, c’est mon désir d’être un joli garçon… que je voyais passer. » (Jean Genet cité dans l’essai Saint Genet (1952) de Jean-Paul Sartre, p. 99) L’omniprésence des play-back dans les œuvres homosexuelles illustre bien la volonté de substitution fusionnelle à l’amant. L’excessive identification projective sur l’entourage – « l’être-pour-les-autres » – fait souvent souffrir, et pourtant, semble banale à celui qui l’opère car dans l’instant, elle peut flatter son Ego : « On est là tous à se déchirer et on est tous très bien, à tenir compte des autres, à se mettre dans la peau des autres. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 487)

 

Beaucoup de personnes homosexuelles s’intéressent à leur amant non pas tant pour lui-même que pour combler leur propre vide existentiel. « Moi, je n’avais pas de moi. J’étais vide. Il me remplissait. » (Guillaume Dustan, Nicolas Pages (1999), p. 112) La jalousie apparaît alors comme l’expression détournée de l’adoration. Dans le couple homosexuel, nous assistons à ce que nous pourrions appeler une identification par absorption, comme l’exprime Olivier dans le reportage « Une Vie ordinaire » de Serge Moati : « Paradoxalement, je crois que j’étais un homme quand j’étais avec un homme. Je devenais un homme par rebonds, par personne interposée. » (Olivier, 37 ans, parlant de la découverte de son homosexualité, dans le documentaire « Une Vie ordinaire ou mes questions sur l’homosexualité » (2002) de Serge Moati) Certaines personnes homosexuelles vont se dérober à elles-mêmes sous le prétexte de l’union d’amour avec leur amant-paravent. « Je peux être caché derrière lui pour vivre sa vie. » (Laurent à propos de son amant Jean-Jacques, dans le documentaire « Woubi Chéri » (1998) de Philip Brooks et Laurent Bocahut) Ce dernier, plus apprécié par son aspect physique que pour ses qualités intérieures, est censé les conforter dans la très haute et la très basse image qu’elles ont d’elles-mêmes ; en un mot, les aimer à leur place (c. f. la chanson « J’ai pas 20 ans ! » d’Alizée). Mais avec le temps, elles finissent par lui reprocher d’obéir sans broncher à leur orgueilleuse demande, de leur mentir et de les entretenir dans un rêve illusoire. Car personne ne peut faire à notre place ce travail d’amour de nous-mêmes, ni s’imprimer en nous telle une presse, ni même nous figer en image contagieuse.

 

« Tu m’as aimée pour mon image, mais m’aimeras-tu pour ce que je suis ? » Voilà la question fondamentale de Cendrillon que beaucoup de personnes homosexuelles rêveraient de poser à leur amant, mais qu’elles ne lui soumettent que très rarement car elles connaissent déjà la triste réponse : elles lui demandent de leur révéler leurs propres richesses, parce qu’elles/il doute(nt) trop d’elles. Cette conception de l’amour qui fait dépendre l’amour de soi principalement de l’amant ne traduit pas la confiance mais au contraire une démission mutuelle. À bien y réfléchir, nous pouvons nous demander comment il peut y avoir un amour juste entre deux personnes qui se désirent à ce point hors d’elles-mêmes, qui ont fondé leur union sur la déception de soi et la substitution réifiante. « Ennemi de soi-même, comment aimer les autres ? » chante Étienne Daho dans sa chanson « Retour à toi ». Il semble qu’il faut déjà s’aimer un minimum soi-même pour pouvoir aimer l’autre tel qu’il est et pour lui demander de nous aimer tels que nous sommes. Et dans la majorité des couples homosexuels, il est clair que les questions sur l’estime de soi n’ont généralement pas été réglées. Ces dernières restent souvent noyées pour un temps par l’adoration. Il est fréquent de voir que beaucoup de personnes homosexuelles remplacent dans leur discours le verbe « aimer » par celui d’« adorer » dès qu’elles parlent de leur(s) amant(s). Malheureusement, l’amour-idolâtrie, l’autre nom de l’amour homosexuel, n’équivaut pas exactement à l’amour. Il est plutôt un désir de fusion-rupture à l’objet de désir. L’admiration permet l’émerveillement et le respect de l’être aimé dans la juste distance. En revanche, l’adoration n’inclut pas une reconnaissance de la Réalité. Elle se traduit par une captation des yeux et un désir inconscient d’agression, de possession. Le regard idolâtre ne respecte pas l’être aimé : il dévore ce qu’il veut sincèrement honorer. Parfois, dans la réalité concrète, certaines personnes homosexuelles regardent leur amant sans le voir, c’est-à-dire sans le reconnaître dans son individualité et ses limites, et sans lui laisser sa liberté. Quand bien même elles vivent avec lui au jour le jour, elles passent à côté de lui. Elles pourraient dire, comme le protagoniste du roman Temps voulu (1979) d’Yves Navarre : « Je l’ai aimé. […] Et je l’aime encore. Mais l’ai-je vraiment connu ? » (Yves Navarre, Le Temps voulu (1979), p. 8) Pour illustrer ce curieux aveuglement, Jean Cocteau se filme en portant des yeux postiches pour exprimer, selon ses propres termes, qu’il « regarde Jean Marais sans le voir » (Jean Cocteau dans le documentaire « Jean Cocteau, Autoportrait d’un inconnu » (1983) d’Edgardo Cozarinsky).

 

L’adoration n’est pas l’amour : elle est un versant de la haine. Il ne suffit pas de haïr oralement quelque chose pour en être détaché, ni de se faire à deux une déclaration d’amour fou pour vivre à l’abri des désirs de destruction de l’objet de désir. La fascination a quelque chose à voir avec la haine : nous détestons, et secrètement nous envions. Le nœud du fanatisme qui unit la haine à l’adoration est la déception : rien de pire qu’un fan déçu qui présente la jalousie sous les traits de l’amour, avant parfois de la laisser agir avec une violence inouïe. Je crois que l’amour homosexuel est un subtil mélange d’amour vrai et de fanatisme. Il a le parfum de la vénération inconditionnelle que le fan porte à sa vedette. Celle-ci sait pertinemment que le jour où elle ne lui proposera rien de nouveau et qu’elle apparaîtra sans maquillage dans la rue, il ne la reconnaîtra pas et ne se battra pas pour la repêcher. Elle a conscience de l’amour-pacotille dont elle est aimée. Le fan homosexuel a aussi compris cela, et souffre à la place de sa star de l’amour éphémère qu’il lui porte. L’idole lui annonce leur médiocrité mutuelle. L’idolâtrie est un amour désespéré et haineux entre deux victimes qui jouent constamment à s’échanger les rôles de victimes et de tyrans jusqu’à ce que destruction et engloutissement (fantasmé et parfois réel) s’en suivent.

 
 

2 – GRAND DÉTAILLÉ

 

FICTION

 

a) Le personnage homosexuel cherche à changer d’identité et à usurper celle d’un autre :

L’usurpation d’identité (en amour notamment) est un sujet omniprésent dans les œuvres de fiction homosexuelles : cf. le chanson « Sois-moi – Be me » de Mylène Farmer, la pièce Ubu Roi (1896) d’Alfred Jarry, le film « Dans la peau de John Malkovich » (1999) de Spike Jonze, le film « Seconde Peau » (1999) de Gerardo Vera, le film « Persona » (1966) d’Ingmar Bergman, le roman Si j’étais vous… (1947) de Julien Green (racontant l’histoire d’un homme se mettant successivement dans la peau de différentes personnes), le roman À ta place (2006) de Karine Reysset, la chanson « Mourir comme lui » du Teenager du spectacle musical La Légende de Jimmy (1990) de Michel Berger, le film « Strangers On A Train » (« L’Inconnu du Nord-Express », 1951) d’Alfred Hitchcock (traitant de l’usurpation d’identité opérée par un fan incontrôlable), le film « Niño Pez » (2009) de Lucía Puenzo, le film « La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu » (1998) de Judith Cahen (où le transfert identitaire se fait grâce à un ordinateur), la pièce Journal d’une autre (2008) de Lydia Tchoukovskaïa, le film « Si j’étais star » (2003) de Patrick Mimouni, le film « Quand je serai star » (2004) de Patrick Mimouni, « I Was A Male Yvonne De Carlo » (1970) de Jack Smith, le film « Man To Man » (1992) de John Maybury, la chanson « Optimiste » de Stéphane Corbin, la pièce Cyrano intime (2009) d’Yves Morvan (avec Cyrano se faisant passer pour Christian auprès de la belle Roxane), la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo (avec l’identification autoparodique des fans de David Bowie à leur idole), le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel (avec une mère qui, pour surmonter la mort de son fils décédé dans un accident de voiture, tombe amoureuse de l’assassin de ce dernier), le film « Chéri » (2009) de Stephen Frears, la comédie musicale Dr Frankenstein Junior (1974) de Mel Brooks (sur le transfert d’identités), etc. Par exemple, dans la pièce Y a comme un X (2012) de David Sauvage, Jean-Louis va chez le psy à la place de son ami(e) transgenre M to F Jessica (initialement Jean-Charles), et ce dernier fait passer Jean-Louis pour lui vis-à-vis de son propre père. Dans l’épisode 6 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn Adam, le héros homo, fait croire que c’est lui le gagnant du concours de dissertation du lycée, alors que c’est Maeve qui a rédigé son devoir à sa place. Il est plagiaire.

 

Souvent, le héros homosexuel exprime son désir d’être quelqu’un d’autre que lui-même, car il ne s’accepte pas tel qu’il est : « J’ai toujours voulu être quelqu’un d’autre. » (Rabii dans le film « Adieu Forain » (1998) de Daoud Aoulad-Syad) ; « J’aimerais bien échanger ma vie avec un autre. » (Luc s’adressant à Bruno, dans le film « Corps inflammables » (1995) de Jacques Maillot) ; « Je voudrais être n’importe qui excepté moi. » (Frankie dans le roman Frankie Addams(1946) de Carson McCullers) ; « Pourquoi suis-je moi et pas toi ? » (le héros du ballet Alas (2008) de Nacho Duato) ; « J’aime qu’on m’aime pour ce que je ne suis pas. » (David Forgit, le comédien travesti M to F, dans son one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show, 2013) ; « Tu me croirais si je te disais que j’aimerais bien être à ta place ? » (Adineh l’héroïne transsexuelle F to M s’adressant à Rana la femme mariée, dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo », « Une Femme iranienne » (2014) de Negar Azarbayjani) ; « Les races n’existent pas. Y’a l’espèce humaine. C’est tout. L’autre, c’est moi. Moi ailleurs, à un autre moment. Mon pays, c’est toi. Mon amour. » (Pierre Fatus, le Blanc qui se prend pour un Noir, dans son one-man-show L’Arme de fraternité massive !, 2015) ; « Arrête de faire semblant d’être ce que tu n’es pas. » (Ninon, la lesbienne, s’adressant à Guen le héros homosexuel, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; « Je n’ai jamais été comme toi. » (Carol, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Thérèse dont elle découvre le corps nu pour la première fois, dans le film « Carol » (2016) de Todd Haynes) ; « Oui, vous n’êtes pas à ma place. » (Vera l’héroïne lesbienne s’adressant à Nina, dans la pièce Géométrie du triangle isocèle (2016) de Franck d’Ascanio) ; etc.

 

Le désir de changer d’identité naît d’abord de l’identification excessive du personnage homosexuel à ses héros de papier, ses stars de cinéma ou de magazine. « J’aurais adoré être elle. » (Marilyn Lenorman en parlant de son idole Marilyn Monroe, dans la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco) ; « James Bond, sors de ce corps ! » (Shirley Souagnon dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; « Mourir comme lui, je voudrais mourir comme lui, avant d’avoir gâché ma vie à trop vouloir vivre comme lui. » (cf. la chanson « Mourir comme lui » du Teenager de la comédie musicale La Légende de Jimmy de Michel Berger) ; « Je rêvais de prendre la place de l’un d’eux. » (Kevin, le héros homosexuel regardant un couple homosexuel faire l’amour sur une plage, dans la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton) ; « Après tout, si ça plaît à l’héroïne, ça devrait lui plaire aussi à elle. » (Perrine, cherchant à imiter en vain son idole Amélie Poulain, dans le film « Le Fabuleux Destin de Perrine Martin » (2002) d’Olivier Ciappa) ; « S’ils tombent, pensais-je, je meurs avec eux. » (Roger en regardant des trapézistes, dans le roman L’Autre (1971) de Julien Green, p. 20) ; « On se met à la place de Meryl Streep. Eh oui ! Encore elle ! » (Matthieu, l’un des héros homos se programmant une soirée ciné avec son « chéri », dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H.) ; « Et là, je me voyais courir dans les champs, cheveux au vent, comme dans la Petite Maison dans la prairie, avec la petite fille qui se cassait la gueule. » (Fabien Tucci, homosexuel, s’identifiant à Laura Ingals, dans son one-man-show Fabien Tucci fait son coming-outch, 2015) ; « J’ai l’impression d’être Beyoncé au Stade de France. » (Fred, le trans M to F, dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare) ; etc. Par exemple, dans le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino, Hugo, le héros gay, s’identifie aux personnages du roman Les Hauts du Hurlevent. Dans la pièce Confidences (2008) de Florence Azémar, Stéphane rêve d’être acteur, de devenir comme Madonna. Dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller, Schmidt joue la « princesse », sa Beyoncé ; et il décrit le supposé délire homosexuel de son collègue Jenko : « Il se prend pour Harvey Milk. » Dans son one-man-show Bon à marier (2015), Jérémy Lorca passe son temps à se prendre pour Rihanna, Dalida, Brigitte Bardot, Alizée, Céline Dion : « T’as des cheveux, tu te prends pour Beyoncé. »

 

Dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan, Romain Canard, le coiffeur homosexuel, organise des soirées déguisées chez lui. La dernière qu’il a faite, c’était « dessins animés de notre enfance » (il était déguisé en Princesse Sarah). Il aime aussi se farder en Lady Gaga. Et il cherche ensuite à s’identifier aux personnes de son entourage qui correspondent « le moins mal » à la femme-pbjet (par exemple, il s’adressera à Mme Bioray, la bourgeoise de l’histoire, en ces termes : « Quand je serai vieux, j’aimerais tellement être comme vous ! »). Dans son one-woman-show Wonderfolle Show (2012), Nathalie Rhéa dit qu’elle est le sosie black de Marilyn Monroe. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, Léo, le héros homosexuel, rêve que par le voyage dans un pays imaginaire que personne ne connaîtrait sauf lui, « il pourrait s’inventer sa propre personnalité ». Dans la pièce Et Dieu créa les fans (2016) de Jacky Goupil, Tom, le fan de Mylène Farmer, arrive travesti en Mylène.

 

Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel, s’identifie à un homme, Dick, sur le point de se marier avec une femme. La première fois qu’il l’observe sur la plage, avec des jumelles, il laisse échapper sa schizophrénie : « C’est mon visage. », tout en apprenant l’italien avec une méthode assimile. Tom imite en tous points Dick, au point de s’habiller comme lui, d’imiter sa voix et son écriture. Après avoir tué Dick, Tom se fait passer pour lui. On découvre qu’à la base de cette schizophrénie se cache un grand manque à être : « J’ai toujours pensé qu’il valait mieux être quelqu’un d’autre que n’être personne. »
 
 

b) Le personnage homosexuel cherche à changer d’identité sexuée :

SUBSTITUT Garçonne

The Drag King Fem Show


 

Chez le héros homosexuel, le désir de se substituer à une autre personne concerne particulièrement la différence des sexes : il rêve d’incarner cette différence à lui seul, et renie sa sexuation d’origine : « Je veux être une femme. » (Molina, le héros gay du roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 24) ; « Je voudrais être une fille. » (Willy, le gamin transgenre M to F qui se prend pour une fille, Film « Le Tout Nouveau Testament » (2015) de Jaco Van Dormael) ; « Je ne puis sentir que je suis une femme. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 266) ; « En ce temps-là, elle avait désiré être un garçon… » (idem, p. 134) ; « Douze ans : l’âge où je me suis senti le plus fille de ma vie ? » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 39) ; « Je préfèrerais être un fils. » (Anamika, l’héroïne lesbienne parlant à sa mère, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 180) ; « Dans la famille, on est de gauche de père en fils. » (Rodolphe Sand se mettant dans la peau de Joyce, une lesbienne camionneuse, dans son one-man-show Tout en finesse , 2014) ; « Je veux devenir un play-boy professionnel. […] J’entrerai dans l’armée. […] Ce sera que pour fréquenter l’école militaire. Pour m’entraîner et avoir un corps magnifique. Je veux dire un corps rude et robuste comme le vôtre. » (Anamika s’adressant à Adit, op. cit., p. 206) ; « Ceci dit, il y a une femme dans plus d’un homme. » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « L’intuition féminine… ben tu peux pas comprendre. Je suis une femme, moi. » (Benjamin, l’un des héros homosexuels, ironique, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade) ; « Je suis un jeune garçon, non pas une femme, ma mère ! » (Lou, l’héroïne lesnienne dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je n’ai aucun problème avec les hommes. La preuve : j’ai un mec à l’intérieur de moi. » (Shirley Souagnon, humoriste lesbienne, dans l’émission Bref à Montreux (Suisse) sur la chaîne Comédie +, diffusée en décembre 2012) ; « J’aimerais être une femme parfois. Je suis jaloux de tes orgasmes. J’vois bien que l’intensité du plaisir est plus forte chez toi. J’ai entendu dire que la femme jouissait huit plus que l’homme. » (Jupiter s’adressant à Junon, dans le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré) ; « J’ai emprunté à la femme. Pourquoi les hommes ne feraient pas comme les femmes ? » (Rudolf Noureev, dans le biopic « Noureev, le Corbeau blanc » (2019) de Ralph Fiennes) ; etc.

 

Par exemple, dans la pièce Le Mariage (2014) de Jean-Luc Jeener, Suzanne, une des deux héroïnes lesbiennes, fait une thèse sur « l’identité sexuelle »… mais pour justement substituer aux identités sexuelles fondatrices homme-femme celles, beaucoup moins réelles et incarnées, d’hétérosexuels-homosexuels. Le père de Claire – la compagne de Suzanne – essaie de la ramener au Réel, et de lui expliquer que la pratique homo ou l’identité homosexuelle/hétérosexuelle sont des tentatives erronées d’identification à ses pulsions, à ses actes génitaux et à ce qu’on croit être les enfants : « C’est la grande loi de Dieu : une femme est une femme, un homme est un homme. […] Homosexuel donne hétérosexuel. Hétérosexuel, c’est le contraire pratique d’homosexualité, qui montre bien la folie de ce monde. […] L’homosexualité est une infantilisation. »

 

Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, dit que sur la fraterie de quatre enfants dont il fait partie, ils sont deux, sa sœur et lui, à avoir fait un coming out : « Ça fait un beau ratio ! ». Il fait la remarque qu’avec sa frangine, qui a choisi d’être chauffeur routier, de se comporter en mec, qui changeait les plaquettes de freins de leur père, et lui qui a décidé d’assumer sa féminité, d’être hôtesse de l’air, il a dû y avoir « inversion : « Les hôtesses de l’air sont des femmes comme vous et moi. »
 

Dans le film « Rafiki » (2018) de Wanuri Kahiu, Kena, l’héroïne lesbienne garçonne, est exceptionnellement admise à jouer au foot avec les garçons. Cela étonne Ziki, la future amante de Kena, qui aimerait bien elle aussi être intégrée à l’équipe masculine… et les gars lui répondent qu’ils ont inclus Kena uniquement parce que « Kena, elle joue comme un mec ».
 

Film "Guillaume et les garçons, à table!" de Guillaume Gallienne

Film « Guillaume et les garçons, à table! » de Guillaume Gallienne


 

Le personnage homosexuel aime se déguiser et rentrer dans la peau d’une personne du sexe « opposé ». Je ne vais pas dresser la très longue liste des œuvres de fiction homosexuelles où le travestissement est montré, mais simplement me contenter de citer les quelques œuvres qui me reviennent en tête : cf. le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne (Guillaume se travestit en Sissi dans sa chambre), le film « Il ou elle » (2012) d’Antoine et Pascale Serre (Florent Hostein s’habille en femme régulièrement), le film « Unconditional » (« Inconditionnel », 2012) de Bryn Higgins (Owen se travestit, et ce qui semblait au départ un jeu devient sérieux), la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau (Jules, le poète homo, aime se travestir), le spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons (2012) de Didier Bénureau (avec l’association fictive l’ATEB : l’Association des Travestis Évêques Belges), le film « Outrageous ! » (1977) de Richard Benner (avec le personnage de Robin), la chanson « Travesti » de Sadia dans le spectacle musical Starmania de Michel Berger, la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer, le film « Les Douze Coups de Minuit » (« After The Ball », 2015) de Sean Garrity (avec Kate qui se travestit en Nate), la chanson « Comme un garçon » de Sylvie Vartan, la pièce Les Bonnes (1947) de Jean Genet, le film « Madame Satã » (2001) de Karim Ainouz, le film « Huit Femmes » (2002) de François Ozon, le film « Nuits d’ivresse printanière » (2009) de Lou Ye (avec le personnage de Jian Cheng), le film « Une Voix d’homme » (2001) de Martial Fougeron, la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco, le film « La Meilleure façon de marcher » (1976) de Claude Miller (avec Philippe qui se travestit en cachette), le film « La Mala Educación » (« La Mauvaise Éducation », 2003) de Pedro Almodóvar, le film « Tootsie » (1982) de Sydney Pollack, le film « Nos Vies heureuses » (1999) de Jacques Maillot (avec François déguisé en « Miss Sophistication »), la B.D. Anarcoma (1983) de Nazario, le film « Ocaña, Retrato Intermitente » (1979) de Ventura Pons, le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart (avec le personnage d’Arnold), la pièce Les Amers (2008) de Mathieu Beurton (avec le personnage de Kevin), le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot, la pièce Musique brisée (2010) de Daniel Veronese (avec un homme en robe de soirée), le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau), le film « Morrer Como Um Homem » (« Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues, le film « Mathi(eu) » (2011) de Coralie Prosper, le film « Alice In Andrew’s Land » (2011) de Lauren Mackenzie, la chanson « It » de Christine & the Queens, etc.

 

Par exemple, dans le one-man-show Les Gays pour les nuls (2016) d’Arnaud Chandeclair, le narrateur homosexuel raconte que les gays adorent organiser des soirées déguisées à thèmes : « On s’imagine que le gay adore se travelotter. » ; « Les soirées déguisées, on adore ça. C’est le moment parfait pour être quelqu’un d’autre. Pour montrer son double. » Dans le film « Sing » (« Tous en scène », 2016) de Garth Jennings, Gunther, le cochon homosexuel, se prend pour Lady Gaga. Dans le film « Vita et Virginia » (2019) de Chanya Button, Vita Sackville-West, raconte que dans son autobiographie Challenge, elle s’habille en homme pour vivre sa relation lesbienne avec Violet Trefusis.
 

Bien souvent, le personnage homosexuel aime devenir objet (ou personne de l’autre sexe) à travers les objets qu’il porte : « Willie aimait les perruques, les bijoux. » (Tristan Garcia, La Meilleure part des hommes (2008), p. 55) ; « Cole Porter, je suis sûr qu’il portait des porte-jarretelles. » (Alex dans le film « Music and Lyrics » (« Le Come Back », 2007) de Marc Lawrence) ; « Je portais des vêtements d’homme que je chinais au marché aux puces ; on pouvait acheter des beaux tailleurs années 50 pour quelques marks à l’époque. » (Petra s’adressant à son amante Jane, dans le roman The Girl On The Stairs, La Fille dans l’escalier (2012) de Louise Welsh, p. 82) ; « Jane avait vu des photos de Petra jeune, les cheveux lissés en arrière, vêtue de tailleurs stricts à carreaux ou à rayures, un feutre penché de façon désinvolte sur la tête, ressemblant tour à tour à David Bowie dans sa phase berlinoise et à Al Pacino jeune à la mode ‘ Scarface’. » (idem, p. 82) ; etc. Par exemple, dans le film « La Mante religieuse » (2014) de Natalie Saracco, Jézabel, l’héroïne bisexuelle, se prend pour des tableaux, et se peint en autoportrait. Dans le film « Facing Mirrors : Aynehaye Rooberoo » (« Une Femme iranienne », 2014) de Negar Azarbayjani, Adineh l’héroïne transsexuelle F to M ne croit pas qu’elle est une fille : « Je ne peux pas épouser un homme. Je ne suis pas une fille. » D’ailleurs, à la fin du film, elle revend les bijoux de sa mère, décédée quand elle avait 5 ans. Dans son one-man-show Les Bijoux de famille (2015), Laurent Spielvogel utilise les bijoux de ses femmes pour se féminiser.

 

Il y a souvent un fond d’inceste dans ce désir de vouloir changer de genre sexué, venant de la mère ou de la soeur de sang : « Mes plus anciens souvenirs étaient quand je mettais les robes de ma sœur. » (Bambi, star trans M to F, s’exprimant dans le débat « Transgenres, la fin d’un tabou ? » diffusé sur la chaîne France 2 le 22 novembre 2017)
 

Dans le film « Pauline » (2009) de Daphné Charbonneau, Pauline, l’héroïne lesbienne qui, étant jeune, s’est déguisée en garçon pour son premier rôle dans une pièce de théâtre qu’elle a jouée sur la place de son village, s’est prise quelque année plus tard pour son déguisement en assumant sa nouvelle « identité de genre/sexe » ( = son homosexualité).

 

Le travestissement peut se faire également par le biais d’un simple changement de prénom, ou l’expression d’un coming out (cf. je vous renvoie à la partie sur les pseudonymes du code « Déni », ou bien au code « Clown blanc et Masques » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). « À partir de maintenant, je m’appelle Samantha. » (Shirin, l’une des héroïnes lesbiennes du film « Circumstance », « En secret » (2011) de Maryam Keshavarz) ; « Je voulais ma nuit avec une femme, comme l’on veut sa naissance. Une nuit de noces, comme celle où je perdis ma virginité et décidai, pour cette occasion, de me choisir un nouveau prénom… Alexandra. Ce serait désormais par ce choix secret que je marquerais ma différence, comme l’avant et l’après du baptême. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 56-57) ; « Devant le miroir, Cody lève les cheveux de sa perruque blonde et dit ‘Je souis Catherine Denouve, non, dans une film de Bunuel ?’ En me regardant, les cheveux toujours maintenus en l’air, il dit ‘Toi, tu es Vanessa ? Ça fait très français, ça, comme nom, quoi. Catherine  Denouve et Vanessa de Paris, les putes gratuites qui cherchent les hommes pour leur vagina’. » (Mike, le narrateur décrivant Cody, le héros gay efféminé nord-américain, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 101) ; « Je change de tête comme de vêtement. » (c.f. la chanson « Il ou Elle » de Bilal Hassani) ; etc. Par exemple, dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Philippe, l’écrivain homo à succès, a changé son nom de famille pour nier sa lignée parentale, et s’est choisi un pseudonyme. Dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Philippe, l’écrivain homo à succès, a changé son nom de famille pour nier sa lignée parentale, et s’est choisi un pseudonyme. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard, le héros gay parisien, en même temps qu’il fait son coming out, décide de changer d’identité et de s’affubler d’un pseudonyme branchouille ridicule : « Jean-Kévin ». Dans le film « Keep The Lights On » (2012) d’Ira Sachs, Erik dit qu’il change toujours de nom lorsqu’il drague.

 

Une valeur sacrée (excessive) est généralement donnée au travestissement dans les œuvres homosexuelles. Par exemple, dans le film « Mann Mit Bart » (« Bearded Man », 2010) de Maria Pavlidou, la grand-mère de Méral, au seuil de son lit de mort, reconnaît le travestissement de sa petite-fille comme vrai. Dans la pièce Transes… sexuelles (2007) de Rina Novi, le travestissement est signe de paix puisque les crises de Claudette, le héros transsexuel M to F, doivent être systématiquement soulagées par l’inversion vestimentaire de ses anciens camarades de fac. Le paraître serait le Roi et « le » Remède aux troubles identitaires ou amoureux. Dans le film « RTT » (2008) de Frédéric Berthe, le travestissement est signe d’invisibilité, de camouflage idéal : « C’est fini, les couvertures ringardes : vous êtes un couple gay à Miami. » (cf. la phrase dite aux deux flics Leroy et Peyrac) C’est exactement le même cas de figure dans le film « La Croisière » (2011) de Pascale Pouzadoux (Raphaël décide de se travestir en femme, pour passer inaperçu sur le bateau et espionner sa femme), ou encore le film « Mrs Doubtfire » (1993) de Chris Columbus (où un père de famille, suite à son divorce, essaie d’approcher ses enfants qu’il ne peut plus, en se faisant passer pour leur nounou). Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Davide, le héros homosexuel, se prend pour ses actrices.

 

Spectacle cubain de travestis

Spectacle cubain de travestis


 

Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, le grand jeu de Guillaume, le héros bisexuel, c’est d’imiter sa mère, sa grand-mère, ses tantes puis toutes les femmes… et le pire, c’est que tout le monde se ferait avoir (au téléphone, etc.) : « J’arrive hyper bien à l’imiter, ma mère. » Cette comédie finit par le rendre extrêmement dépressif, car il voit bien qu’elle a du mal à s’incarner dans le Réel : « Pourquoi ma mère n’est-elle pas heureuse ? Pourtant, je suis une fille, comme elle. » Quand il essaie d’intégrer le groupe des danseuses de sevillanas andalouses, il finit par se faire éjecter, par exemple.

 

Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se met dans la peau d’une petite fille modèle ridiculement habillée en princesse par ses parents… et qui, à cause de son déguisement, ne peut pas exister. Pourtant, pendant toute la pièce, paradoxalement, elle se déguisera en plein de personnages (surtout très machistes) afin d’acquérir une invisibilité (et aussi une consistance !) : « Changer de vêtement pour ne pas être reconnue. » Elle retrace la vie des « modèles de saintes travesties » qui auraient jalonné l’histoire de l’Église catholique. Et elle croit que le fait de s’habiller en homme la transforme en vrai homme : « Mon costume dit à l’homme = Je suis ton égale. »
 

Les personnages homosexuels n’ont parfois même pas conscience d’être travestis même quand ils le sont objectivement. Par exemple, dans l’épisode 3 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Éric, le héros homosexuel noir (très voging), nie qu’il se travestit, comme par auto-transphobie : « J’aime me déguiser. Mais je ne suis pas un travesti. »
 

Le travestissement est une attitude idolâtre par rapport aux apparences vestimentaires, confondues avec le corps réel. Et comme cet amalgame ne fait pas durablement illusion, et finit par décevoir cruellement, le héros homosexuel a tendance à vouloir détruire/immortaliser son rêve dans la destruction de son déguisement, le tout dans un même mouvement : « Elle avait pris un certain plaisir à se travestir en jeune Nelson. » (Stephen, l’héroïne lesbienne du roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 133) ; « Stephen déchirait les vêtements dont elle avait tant aimé se vêtir pour les remplacer par ceux qu’elle détestait. Comme elle haïssait les robes fragiles, et les ceintures, et les rubans, et les petits grains de corail, et les bas à jour ! » (idem, p. 29) ; « Je m’imaginais découper ces vêtements, les brûler, les enterrer là où personne ne foule jamais la terre. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 29) ; etc. Dans le film « Sancharram » (2004) de Licy J. Pullappally, Kiran, l’héroïne lesbienne, se retire dans un accès de révolte les boucles d’oreille, et tous les attributs extérieurs de sa féminité. Dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas, Maria a du mal à rentrer dans la peau d’Helena, la lesbienne malheureuse qu’elle doit interpréter : « Je me sens mal dans sa peau. »

 

Le travestissement indique chez le héros homosexuel un certain égocentrisme narcissique : « Avec une perruque, j’accepte votre regard, je déclare votre jugement moins lourd sur moi… vous pouvez me trouver belle et laide, vous pouvez me regarder, me dévisager avec un sourire aux lèvres, une larme dans les yeux ou plisser le front, je ne suis plus moi-même… Je m’en fous je ne suis pas là. Je joue pour moi, pas pour vous. » (l’actrice de la pièce Parano : N’ayez pas peur, ce n’est que du théâtre (2011) de Jérémy Patinier).

 

La transgression de la différence des sexes n’est absolument pas douce. Par exemple, le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan traite des désastres du transfert d’identité : la belle prostitué Chloé essaie de se mettre dans la peau du mari de Catherine, son amante ponctuelle, pour détruire la vie de celle-ci. Elle finira par mourir d’avoir cherché à être un homme.

 
 

c) Le personnage homosexuel cherche à usurper l’identité de son amant :

Mais sans aller jusqu’à désirer changer de sexe, une autre catégorie de héros réalise son rêve de substitution identitaire grâce à la recherche de la composition d’un couple. L’excuse de l’« Amour » est une merveilleuse aubaine pour se fuir soi-même et se donner, à travers un amant « de passage » (dans le sens quasi littéral de l’expression), l’illusion d’être quelqu’un d’autre : « Laisse-moi être comme toi, laisse-moi être toi. » (cf. la chanson « Le Grand Secret » du groupe Indochine) ; « Moi seule je sais qui tu es. » (Elle s’adressant à son amante Delphine, dans le film « D’après une histoire vraie » (2017) de Roman Polanski) ; « J’aime les Russes. Enfin… surtout les femmes russes. Je suis une femme russe. » (Anne Cadilhac dans son concert Tirez sur la pianiste, 2011) ; « C’est par toi que je vivrai, toute ma vie. » (Georges parlant à Alexandre, son amant mort, dans le film « Les Amitiés particulières » (1964) de Jean Delannoy) ; « Jamais l’un sans l’autre, je serais… ce que tu es ! Promis ! » (Bryan s’adressant à Kévin dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 141) ; « L’âme de François-Charles a plus d’existence pour moi que la mienne. J’ai eu si souvent envie d’être lui. À la façon dont le romancier anime ses créatures, je me suis glissé dans sa peau. Il est mon personnage. Mon héros. Est-ce parce qu’il est beau ? Est-il beau ? Je le trouve beau, cela suffit. » (Jean-Louis Bory, La Peau des Zèbres (1969), p. 28) ; « Nous nous complétons. Nous nous sommes devenus indispensables. Il est tout ce que je ne suis pas, tout ce que je ne puis être. […] Je veux qu’il réussisse tout ce que je ne réussirai jamais. Il est bien dans sa peau. Moi pas. Toujours d’accord avec lui-même, à la manière d’un arbre qui pousse sans histoire, harmonieux. Moi pas. » (idem, p. 34) ; « Envie de lui… envie de lui ressembler, tout simplement. » (le héros homosexuel parlant de Patrick, un de ses amis fréquentant la même salle de sport que lui, dans le one-man-show Gérard, comme le prénom (2011) de Laurent Gérard) ; « L’espace d’une minute seulement, il m’a semblé que maintenant, moi… j’étais toi. » (Molina, le héros homosexuel, après la nuit d’amour avec son amant Valentín, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 208) ; « Si tu tues quelqu’un que tu aimes, c’est comme te tuer toi. » (Cherry s’adressant à son amante Ada dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Je veux croire alors qu’un ange passe, qu’il me dit tout bas : ‘Je suis ici pour toi, et moi c’est toi. » (cf. la chanson « L’Autre » de Mylène Farmer) ; « J’aimerais bien être à l’intérieur de ta tête. » (Danny s’adressant à son futur copain Chris, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « Martin, c’est ma vie. » (Thierry, le héros homosexuel parlant de son compagnon, dans la série Joséphine Ange-gardien (1999) de Nicolas Cuche, épisode 8 « Une Famille pour Noël ») ; etc.

 

Par exemple, le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta aborde la question de la vie par procuration, du désir de se substituer à l’être aimé, de la perte d’identité dans le miroir symboliquement narcissique d’Internet : « Tu es mon amour parce que tu es celui que j’aimerais être. » (Denis s’adressant à son amant-internaute Luther)

 

Dans la pièce Soixantes degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Damien et Rémi, les héros bisexuels, se donnent la réplique pour répéter un rôle dans Cyrano de Bergerac. Les deux hommes finissent par se prendre à leur jeu dramatique (Damien joue Roxane, Rémi Cyrano) et à tomber amoureux l’un de l’autre. Ils en sont tellement troublés qu’ils en perdent leur identité : « Prends plutôt ma place. » lui dit Rémi à la dérobée.
 

Dans le film « Open » (2010) de Jake Yuzna, Cynthia, un jeune hermaphrodite, rencontre Gen et Jay, un couple qui se remet d’opérations de chirurgie plastique : à travers eux, elle découvre la pandrogonie, procédé à travers lequel deux personnes fusionnent leurs traits de visage afin de tenir compte de leur évolution à partir d’identités distinctes en une seule entité unifiée.

 

Dans le film « La Dérade » (2011) de Pascal Latil, grâce à une greffe, Simon va vivre avec le cœur de son amant François qui est décédé brutalement d’un accident de voiture ; cette transplantation est présentée comme une magnifique fusion d’amour qui permet la continuation de la vie.

 

Dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis, les deux amants secrets Jean-Michel et Jean-Jacques se collent la tête l’une contre l’autre et tentent un transfert d’identité et de charisme : « Tu as l’étoffe d’un homme politique. » (Jean-Michel) ; « J’aimerais pouvoir lire dans tes pensées, savoir ce qui te rend aussi fort. » (Jean-Jacques)

 

Dans certains cas de fictions homo-érotiques, on constate que le désir de substitution à l’autre cache un désir d’immortalité : « Je vis ta vie. Je vis-à-vis (= Je vis à vie). » (cf. la chanson « Vis-à-vis » d’Étienne Daho) ; « Dieu, quand je te rencontrerai, je serai un ange magnifique. » (Ray, le héros transsexuel M to F, vivant avec plein de photos d’actrices autour de sa glace, dans le film « Dallas Buyers Club » (2014) de Jean-Marc Vallée) Dans le film « The Cakemaker » (2018) d’Ofir Raul Graizer, Tomas couche avec Anat pour recoucher symboliquement avec Oren, son amant brutalement décédé.

 

En réalité, ce transfert d’identité génère l’angoisse du caméléon ou de l’électron libre qui s’expose à l’errance, à la désillusion amoureuse, à la consommation des corps, à la jalousie, à la trahison future : « Saïd jalouse secrètement les cheveux longs et noir foncé de son compagnon [Ahmed], qui passe au moins une demi-heure tous les matins à placer soigneusement avec des pommades et des gels. » (Denis-Martin Chabot, Accointances, connaissances, et mouvances (2010), p. 43) ; « Il ne dira pas qu’il se sent si seul qu’il passe de bras en bras. » (cf. la chanson « Il ne dira pas » d’Étienne Daho) ; « J’ai navigué de corps en corps. » (cf. la chanson « La Chanson du Navigateur » de Denis Daniel, dans son autobiographie Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 7) ; « Mon cœur ne bat que par sympathie ; je ne vis que par autrui ; par procuration, pourrais-je dire, par épousaille, et ne me sens jamais vivre plus intensément que quand j’échappe à moi-même pour devenir n’importe qui. » (Édouard dans le roman Les Faux-Monnayeurs (1997) d’André Gide, p. 85) ; « Tu es qui je n’ai pas su être. » (le juge Kappus dans le roman Portrait de Julien devant la fenêtre (1979) d’Yves Navarre, p. 183) ; « On relit toujours avec les yeux des autres, on ne vit plus ce que l’on vit. » (idem, p. 47) ; « On vit toujours l’amour des autres. D’autres histoires. De rencontres ? Jamais. Si peu. » (idem, p. 118)

 

Par exemple, dans le film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi, l’héroïne transsexuelle F to M Miriam (qui se fait appeler Lukas) rêve de devenir le beau Fabio qu’elle cherche à séduire : « Je suis jaloux de sa dégaine ! » Elle ne supporte plus son identité de femme : « Miri n’existe plus ! » Dans le film « 30° couleur » (2012) de Lucien Jean-Baptiste et Philippe Larue, la jalousie est clairement montrée comme un moteur d’homosexualité. Dans le film « Shower » (2012) de Christian K. Norvalls, c’est en entendant son voisin de cabine de douche se masturber (comme une voix intérieure) que le héros est excité homosexuellement.

 

Le héros homosexuel ne s’aime pas assez lui-même, et demande à son amant un travail d’estime de soi qui ne revient pas à ce dernier : « Faut m’aimer à ma place et m’attendre au tournant. » (cf. la chanson « J’ai pas 20 ans » d’Alizée) ; « J’suis un mec. Spécialement quand je suis avec toi. » (Jamie s’adressant à Ste, dans le film « Beautiful Thing » (1996) d’Hettie Macdonald) ; « Un mâle qui en baise un autre est un double mâle. » (Mignon dans le roman Pompes funèbres (1947) de Jean Genet) ; etc. Il finira souvent par lui reprocher ce laisser-faire, ou par comprendre qu’on ne peut pas aimer véritablement quelqu’un si on ne s’aime pas un minimum soi-même : « L’amour… quelle drôle d’idée ! Comment puis-je prétendre à l’amour alors que je suis infichue d’avoir un soupçon d’estime de moi ? » (la narratrice lesbienne dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 163) ; « Inconsciemment je savais depuis longtemps pourquoi j’étais resté avec cet imbécile. […] C’est seulement le manque de confiance. » (François à propos de son « chéri » Max, dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 115)

 

Parfois, les amants homosexuels fictionnels s’avouent le non-sens de leur illusion de symbiose, fusion impossible et forcée, où l’un des deux (voire les deux, au final !) disparaît et y perd son âme : « Tu voudrais être moi ! Je voudrais être toi ! C’est absurde ! » (Kévin s’adressant à Bryan dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 299) ; « Je ne suis plus moi, je suis toi… » (Bryan à Kévin, op. cit., p. 309) ; etc. Par exemple, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza, Zachary Wells dit qu’il est en réalité Danny Reyes, et que le jeune étudiant (de 15 ans son cadet) se faisant passer pour Danny Reyes est un imposteur. Finalement, il acceptera la fusion identitaire (« Tu peux me sauver grâce à ta vie. » affirme Zach à Danny) et Danny essaiera de la fuir : « Écoute-moi : je ne suis pas toi ! »

 

Il est question du dédoublement de personnalité, pouvant aller jusqu’à la schizophrénie (cf. la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo ; le film « Collateral » (2004) de Michael Mann, où Max se fait passer pour Vincent), et ne se faisant pas sans angoisse : « Je n’aime pas ce mélange de rêve et de réalité, j’ai peur d’être encore amené à tuer comme dans mes précédents rêves. […] Je sais que même si je ne suis pas un criminel, mon emploi du temps de ces quatre derniers jours m’est complètement sorti de la tête, n’aurais-je pas pendant cette période tué pour de bon ? Est-ce que Marielle ne courra pas un danger restant seule avec moi ? Non, voyons, je suis la personne la plus pacifique du monde. Les gens violents dans leurs rêves sont dans la réalité incapables de tuer une mouche. » (le narrateur homosexuel du roman Le Bal des Folles (1977), p. 134) ; « Je n’ai pas peur. Je suis sûr. Je suis Khalid. Je suis Khalid. » (Omar dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 180) ; etc. Le héros schizophrène a le chic de « s’absenter sur place », de ne pas s’éprouver présent quand il agit : « Je le vois bien que vous êtes là. Mais moi, est-ce que je suis là, moi ? Voilà le problème. » (Jeanne au Vrai Facteur, dans la pièce La Journée d’une rêveuse (1968) de Copi)

 

Dans la série nord-américaine United States of Tara (2009-2011), on retrouve le thème de l’homosexualité en lien avec la schizophrénie : Tara est une mère de famille qui a des troubles dissociatifs de l’identité, et elle se met par exemple dans la peau d’un vétéran du Vietnam tombant amoureux d’une femme (cf. le thème de l’homme dans un corps de femme).

 

Il arrive souvent que le héros homosexuel, en se travestissant, cherche à devenir la femme-objet cinématographique (qu’il prend pour sa mère réelle !) ou l’homme-objet. « Je suis fille de bijoutiers, moi ! » (Meri, le prostitué transsexuel M to F, dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso) ; « J’ai été violé. » (Daniel s’adressant à Jonathan pour se justifier auprès de lui de porter du rouge à lèvres et de porter du parfum pour femme, dans le film « Madame Doubtfire » (1994) de Christ Columbus) ; etc. Par exemple, dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., Matthieu parle de sa mère en l’imitant comme s’il s’agissait de la mère cinématographique : « Parce que je le vaux bien. » Dans le pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine, Jacques vit encore avec sa vieille mère et s’habille comme elle : « Ma mère elle-même s’habille en femme. » Dans le film « Strella » (2009) de Panos H. Koutras, Strella, transsexuel M to F, imite parodiquement la Callas qui se shoote et qu’elle adore pourtant : « Je l’ai vue à la télé et ça m’a rendu dingue. […] Notre seul point commun, c’est d’être cinglées. »

 

Le désir de se substituer à l’autre est avant tout un désir de mort ou de viol (envers soi-même ou dirigé vers un autre). D’ailleurs, l’être humain auquel le héros veut se substituer a pour particularité de ne pas être vivant (ou considéré comme tel) : c’est dans la fusion qu’il perd sa consistance ou sa raison d’être. « Sans frapper je suis entré dans la chambre de Khalid. Il dormait profondément. Sur le ventre. […] J’ai fermé les yeux. J’ai rêvé. J’étais chez Khalid. Je dormais avec mes vêtements de jour dans son lit. Seul dans son lit. Puis avec lui. Mais, du plus loin de mon sommeil, c’est moi qui parlais cette fois-ci. ‘Non, non, ce n’est pas moi… Oui, oui, c’est moi… Moi… Sûr… Sûr…’. » (Omar regardant son amant Khalid endormi, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 44) C’est la raison pour laquelle il est souvent réduit à un reflet narcissique froid, à un pantin, à une victime, à une personne violée, à un mort ou au diable : « Je reconnais alors la voix d’un cher défunt, d’un défunt qui ne respire plus que par mes lèvres : toujours, quand l’enthousiasme me donne des ailes, je suis lui. » (le narrateur homosexuel du roman La Confusion des sentiments (1928) de Stefan Zweig, p. 66)

 

Par exemple, dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le père Adam surprend le jeune Rudy se faire sodomiser violemment par Adrian, et projette complètement son homosexualité sur cette scène. D’ailleurs, plus tard, il va défroquer et annonce à sa sœur sur Skype : « Je vais me transférer moi-même. » Dans le film « Free Fall » (2014) de Stephan Lacant, Kay traite toujours son futur amant Marc de « gonzesse » pour le draguer et l’humilier en même temps. Dans la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder, Leopold, l’un des héros homosexuel, croit qu’il a tué un de ses clients parce qu’il l’a poussé au suicide : « Franz, j’ai tué quelqu’un, un de mes clients s’est tué la cervelle ! » Dans le film « Une Affaire de goût » (1999) de Bernard Rapp, Frédéric Delamont veut par son amant vivre une vie par procuration, et se montre dangereux, despotique, intrusif, avec lui. Toujours dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, à la fin de l’intrigue, Omar propose à son amant Khalid d’échanger leurs identités : « Et si on changeait de noms ? Je veux dire échanger nos prénoms, juste nos prénoms… […] On ferme les yeux dix secondes. Après, chacun de nous deux sera l’autre. Je deviendrai toi, TU deviendras moi. » (p. 138) Ce jeu terminera mal puisqu’il finira par l’assassiner. Dans le film « Les Biches » (1967) de Claude Chabrol, Why, la jeune étudiante, tue Frédérique qu’elle voudrait être, jusqu’à s’approprier son identité.

 

La substitution d’identités, destructrice, infantilisante, et totalitaire, se fait pourtant au nom de jolis principes humanistes (l’amour, l’humour, la force de la passion, la compassion auprès des victimes, le partage des souffrances, etc.) : « Tu partages le sang de Pablo, Doris, Roger, Hilaire, Esteban et les autres. Tu ne t’appelles plus Félix Perlman mais Vincent Braconnier. » (Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 59) ; « J’avais si envie que tu sois dans mon sexe. J’avais si envie que tu sois dans ma tête. » (cf. le poème « Des bleus d’amour » (2008) d’Aude Legrand-Berriot) ; « Je voudrais l’avoir attrapé… Je voudrais avoir attrapé votre épanchement de synovie, Collins, parce qu’ainsi je pourrais le subir à votre place. J’aimerais souffrir terriblement pour vous, Collins, comme Jésus a souffert pour les pécheurs. En supposant que je prie fortement, ne pensez-vous pas que je puisse l’attraper ? Ou supposez que je frotte mon genou contre le vôtre ? » (Stephen, l’héroïne lesbienne, dans le roman The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 30) ; « J’aimerais beaucoup être un Sauveur pour Collins… Je l’aime et je désire être blessée comme vous l’avez été ; […] Je désire être opérée à sa place. […] Elle s’endormit pour rêver que, par quelque étrange transposition, elle était Jésus. » (idem, p. 31) ; « Moi, j’veux jouer Lorenzaccio. » (Laurent Spielvogel dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; etc. L’enfer est vraiment pavé de bonnes intentions de fusion !

 

Par exemple, dans le téléfilm « Ich Will Dich » (« Deux femmes amoureuses », 2014) de Rainer Kaufmann, après de nombreuses années de stérilité, Aysla, femme mariée avec Dom, a réussi à avoir un bébé depuis qu’elle est amoureuse de Marie, en couple avec Bernd. Elle considère d’ailleurs son bébé comme celui de Marie.
 
 

d) Le personnage homosexuel se plaît à faire des play-back et des imitations :

Film "La Robe d'été" de François Ozon

Film « La Robe d’été » de François Ozon


 

L’un des supports les plus courus de la substitution d’identité chez les héros homosexuels, c’est bien sûr la musique, et notamment les play-back : cf. le film « Boys Don’t Cry » (1999) de Kimberly Peirce (avec la scène du karaoké), les films « Huit Femmes » (2002) et « Robe d’été » (1996) de François Ozon, le film « Chouchou » (2003) de Merzak Allouache (avec la boîte de travestis reprenant de chansons françaises des années 1980), le film « Muriel » (1994) de P. J. Hogan (mis sous le patronat du groupe ABBA), la pièce Western Love (2008) de Nicolas Tarrin et Olivier Solivérès, le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliot (la chanson « Finally » de Ce Ce Peniston est même play-backée en intégralité à la fin, comme pour prouver le manque de distance du réalisateur par rapport à ses goûts), l’épisode « État secret » de la série Clara Sheller (2005) de Renaud Bertrand (avec le karaoké), la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer (avec le play-back sur une chanson de Sylvie Vartan), le film « Les Résultats du Bac » (1999) de Pascal Alex Vincent, le film « Cabaret » (1972) de Bob Fosse, la pièce Elvis n’est pas mort (2008) de Benoît Masocco, le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky, le film « Je vois déjà le titre » (1999) de Martial Fougeron, le vidéo-clip de la chanson « Dolce Vita » de Zazie (reposant exclusivement sur le play-back), la pièce Le Cri de l’Ôtruche (2007) de Claude Gisbert, le film « Fire » (2004) de Deepa Mehta, le film « Juste un peu de réconfort » (2004) d’Armand Lameloise, le film « Les Témoins » (2006) d’André Téchiné, le film « Pôv’ fille » (2003) de Jean-Luc Baraton et Patrick Maurin (avec la chanson « Téléphone-moi » de Nicole Croisille play-backée en voiture par Doriane), la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim (rien moins que trois play-back durant toute la pièce ! Non, le ridicule ne tue pas !), le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman, le film « Les Chansons d’amour » (2007) de Christophe Honoré (construit comme « Les Parapluies de Cherbourg » (1964) de Jacques Demy), le one-man-show Chroniques d’un homo ordinaire (2008) de Yann Galodé, le film « I Love You, Baby » (2001) d’Alfonso Albacete et David Menkes, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude (avec le play-back de François déguisé en Dalida), la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphan Druet (avec le play-back d’Octavia, le transsexuel M to F), l’adaptation de la pièce Jeffrey (2007) de Christian Bordeleau, le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven, le one-man-show Les Histoires d’amour finissent mal (2009) de Jérôme Loïc, le film « Toto qui vécut deux fois » (1998) de Daniele Cipri et Francesco Maresto (avec le play-back de Pietrino), le film « New Wave » (2008) de Gaël Morel), la pièce Bang Bang (2009) des Lascars Gays (avec le play-back de Ryan), la pièce Les Gens moches ne le font pas exprès (2011) de Jérémy Patinier (avec le play-back sur du Mireille Matthieu), la comédie musicale Les Miséreuses (2011) de Christian Dupouy (toute la pièce tourne autour du play-back et des détournements gay de grands classiques de la variété française ; les personnages sont des juke-box sur pattes), le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan, le film « Homme au bain » (2010) de Christophe Honoré (avec le play-back du jeune étudiant en histoire), la pièce Bonjour ivresse ! (2010) de Franck Le Hen (dans laquelle tous les héros sont habités par des chanteurs des années 1980… et notamment Jackie Quartz, la chanteuse adorée de Benoît), le film « Toute première fois » (2015) de Noémie Saglio et Maxime Govare (avec le play-back strip-tease sur « I Put A Spell On You » que fait Jérémie à son amant Antoine, pour se prouver qu’il est encore homosexuel), la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy (avec le principe du juke-box), le one-man-show Gérard, comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (où le héros gay fait des play-back de Mick Jagger), la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis (Hugo, le héros homosexuel, fait plein de play-back, sur « It’s Raining Men » et d’autres daubes musicales), la pièce Gouttes dans l’océan (1997) de Rainer Werner Fassbinder (où Franz, l’un des héros homosexuel, passe son temps à play-backer des chansons mélancoliques), le one-man-show Elle est pas belle ma vie ? (2012) de Samuel Laroque (avec les play-back de la chanson « Rêver » de Mylène Farmer en concert, ou de Chantal Goya), la pièce Copains navrants (2011) de Patrick Hernandez (avec les play-backs entrecoupant la pièce), le one-man-show Gérard comme le prénom (2011) de Laurent Gérard (avec le play-back sur Mike Jagger), la pièce Revenir un jour (2014) de Franck Le Hen, le one-man-show Les Bijoux de famille (2015) de Laurent Spielvogel (avec le play-back de Marlène Dietrich en entrée et en sortie), le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare (avec le play-back de Vincent et Jean, deux co-équipiers homosexuels de water-polo, sur la chanson « Sous le vent » de Garou et Céline Dion), etc. « Pour moi, être libre, c’est de chanter des chansons de cow-boy rodéo. » (Carmen dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay) ; « Tout le monde dit que je ressemble à Ricky Martin. » (Yoann, le héros homosexuel, dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi) ; « C’est moi qui fais Lady Gaga. » (idem) ; « Pas la soirée karaoké. Pardon, mais ça va être rempli de pédés. J’ai rien contre les fiotes. Mais si c’est pour chanter du Elton John, ça va… » (Topito, Quand t’annonces un truc à tes potes, avril 2017) ; etc.
 

L’artifice du play-back est dénoncé/défendu dans le film « Mulholland Drive » (2000) de David Lynch. Dans le film « My Own Private Idaho » (1991) de Gus Van Sant, Klein, un homme de l’hôtel d’Idaho qui loue les services de Scott et Micke pour la nuit, leur interprète un play-back en prenant une lampe pour s’éclairer le visage de manière à créer un masque expressionniste terrifiant. Dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, Rozy, le footballeur homosexuel noir nie qu’il est Brésilien plutôt que Noir. Et en début de pièce, on le voit danser et play-backer de manière très efféminée la chanson de Cindy Lauper « Girls Just Want To Have Fun » en faisant le ménage avec son plumeau. Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, les deux frères Ody et Dany (le héros homo) sont fans de la chanson « Rumore » de Patty Bravo et dansent dessus. Dans la pièce À partir d’un SMS (2013) de Silas Van H., les deux amants Jonathan et Matthieu se mettent à parler comme dans les chansons du répertoire connu de la variété française. Dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo, Bernard l’homo et Donatienne la FAP (« fille à pédés ») font du karaoké ensemble. Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, fait l’Eurovision et se play-backe lui-même. Dans le film « Mezzanotte » (2014) de Sebastiano Riso, Rettore et Davide, les deux héros homosexuels, aiment play-backer les chanteuses italiennes des années 1960-1970.

 

Le désir de substitution d’identité ne concerne pas que le play-back. Il a aussi à voir avec l’imitation en général (par l’art et la science). La figure de l’imitateur revient souvent dans les œuvres homosexuelles : cf. le recueil Pastiches et Mélanges (1919) de Marcel Proust, la pièce Coming out (2007) de Patrick Hernandez, le film « La Triche » (1984) de Yannick Bellon, la chanson « Sans contrefaçon » de Mylène Farmer, le film « Le Roi et le Clown » (2005) de Lee Jun-ik, le spectacle musical Yvette Leglaire « Je reviendrai ! » (2007) de Dada et Olivier Denizet, le one-woman-show La Folle Parenthèse (2008) de Liane Foly, le one-man-show Raphaël Beaumont vous invite à ses funérailles (2011) de Raphaël Beaumont (avec l’imitation de Cristina Cardoula, la relookeuse de la chaîne M6), etc.

 

Dans le sketch « Sacha » de Muriel Robin, Bruno, le fils homosexuel, fait des imitations de Dalida ou de Mylène Farmer (sa mère se montre d’ailleurs toute fière de recoudre les costumes de scène de ce dernier). Dans le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar, on observe un chevauchement entre identité fictive et identité réelle : par exemple, un va-et-vient s’opère entre Lena en vrai et Lena l’actrice ; de même, Harry déclare qu’« il s’est converti au pseudonyme ». Dans le film « Imitation Game » (2014) de Mortem Tyldum, Alan Turing, le mathématicien homosexuel, mobilise toute sa vie à jouer « le jeu de l’imitation ». Dans le film « The Talented Mister Ripley » (« Le Talentueux M. Ripley », 1999) d’Anthony Minghella, Tom, le héros homosexuel, avoue qu’il a « un talent pour contrefaire les signatures, raconter des mensonges ». Il change aussi de voix et manipule tout son entourage. Par exemple, Dick, l’homme dont il est amoureux, lui demande une imitation : « Fais-moi une imitation. » Et Tom imite la voix du père de Dick, et la ressemblance est tellement frappante que Dick dit « C’est éblouissant. » et se tourne vers sa compagne en désignant humoristiquement Tom comme son père : « Marge, je te présente mon père. »

 

Dans la pièce 1h00 avec nous (2014) de Max et Mumu, Muriel fait un play-back sur Claude François, Max sur Shakira (il porte une robe de soirée et une perruque blonde) : « Je suis sosie d’une chanteuse très très connue : je suis sosie de Mireille Matthieu. Et de Nana Mouskouri. » (Max) Mais paradoxalement, ils n’assument pas d’être déguisés : « Pédé, ça veut pas dire travelo. » (Max à Muriel) Dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson, Zize, le travesti M to F, arrive en Madonna sur scène et s’annonce comme son sosie parfait : Monsieur Bénamou, son agent, veut avec lui monter une agence de sosies.

 

En général, le héros homosexuel postule que l’imitation, censée servir son modèle (une personne, un objet, un paysage, la réalité extérieure), est plus originelle et vraie que l’original. « Il n’y a pas à dire, Jioseppe a vraiment un don, qui lui permet d’aller au-delà même de la représentation vraie, pour toucher l’idéal. » (Jean-Philippe Vest, Le Musée des amours lointaines (2008), p. 10) ; « Il ne se considère pas comme un simple imitateur de nature. » (idem, p. 11) Il ne fait pas la différence entre l’imité et l’imitant. Par exemple, dans la pièce La Nuit de Madame Lucienne (1986) de Copi, Vicky, la Comédienne, dit que lorsqu’elle joue, elle ne s’éprouve pas actrice : « Ce qu’il y a de plus éprouvant, c’est que soi-même on devient théâtral. » ; « Si au moins je sentais le personnage… » ; « Je n’ai pas l’impression de jouer la comédie mais d’imiter une actrice de cinéma détestable, comment s’appelait-elle ? Elle ne jouait que dans les films de vampires. »

 

Chez le héros homosexuel, même si c’est très inconscient, la prévalence de la simulation de Réel sur le Réel Lui-même cache au fond un désir de mourir et d’être objet. Par exemple, dans le film « Saisir sa chance » (2006) de Russell P. Marleau, Chance, le héros homosexuel, a une passion (qu’il ne s’explique pas lui-même) pour « l’imitation de chanteuses mélodramatiques décédées comme Rosemary Clooney, Dionne Warwick, Ethel Merman ». Dans le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan, lors d’une séance de karaoké, où Steve (le héros homosexuel) se ridiculise, la prestation vire à la vision d’enfer : il voit tous les clients du bar ricaner (ils le traitent de « pédé »), puis en menace violemment un avec une bouteille de bière car il ne gère pas l’humiliation. Souvent, le héros homosexuel pense être étranger à lui-même à force de vouloir être quelqu’un d’autre : « J’ai l’impression d’avoir volé la place d’un autre. » (John parlant de son existence et ne se sentant pas légitime pour vivre, dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan).

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Certaines personnes homosexuelles cherchent à devenir quelqu’un d’autre :

Dans sa préface de Si j’étais vous (1947), Julien Green confie son désir d’« échange de personnalités » (p. 8) qu’il a essayé de mettre en images dans son écrit romanesque. On retrouve la thématique de la substitution à l’autre dans le documentaire « Transgressions » (2002) de Stuart Gaffney, et dans le discours de certains écrivains bisexuels/homosexuels : « C’est moi qui suis toi. » (Christine Angot pendant la Sixième Nuit Blanche de Paris à la Librairie Les Cahiers de Colette, le 6 octobre 2007) Dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6, Isaac, femme F to M qui s’appelle initialement Taïla, s’identifie à un personnage de série, Teenwolf.

 

Le porno pousse beaucoup de jeunes et de personnes homosexuelles à complexer de ce qu’ils sont profondément, et à imiter ce qu’ils ne sont pas : « Mon cousin a demandé ‘On pourrait faire comme dans le film, les mêmes trucs. […] Toi et Fabien vous ferez les femmes, et moi et Stéphane on fera les hommes. » (Eddy Bellegueule, En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 150-152) ; « Je voudrais rapporter le cas, que j’ai pu observer récemment, d’un jeune homme, fiancé à une jeune femme de la façon la plus bourgeoise, et qui tombe amoureux d’un homme plus âgé que lui, qu’il prend de son propre aveu d’abord pour modèle, puis pour maître et enfin pour amant. Cet amant lui-même, bien que ‘purement homosexuel’, me racontera plus tard que, nullement attiré par mon malade au départ, il n’avait été intéressé que par la présence de sa fiancée et la situation triangulaire créée lors d’un dîner. Lorsque le malade, jaloux de son amant, abandonna pour lui sa fiancée, cet amant se désintéressa complètement de lui. Interrogé par moi sur les raisons de ce revirement, il me dit : ‘L’homosexualité, croyez-moi, c’est vouloir être ce que l’autre est.’ » (Jean-Michel Oughourlian cité dans l’essai Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) de René Girard, pp. 469-470)

 
 

b) Certaines personnes homosexuelles cherchent à changer d’identité sexuée : le goût du travestissement

Chez beaucoup de personnes homosexuelles, le désir de se substituer à une autre personne concerne particulièrement la différence des sexes : elles rêvent d’incarner cette différence à elles seules, et ont tendance à renier leur sexuation d’origine : « Avec Simone de Beauvoir, la femme veut être un homme. » (Gérard Leclerc, UDT pour Tous à Châteauneuf-sur-Cher au Château de Lignières, le 29 août 2013) ; « J’ai aussi regretté d’être un garçon et de devoir devenir un homme. […] J’aurais voulu être une fille. » (un patient homo dans l’article « Le Complexe de féminité chez l’homme » de Félix Boehm, Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 442) ; « Moi, j’aurais vraiment voulu être un homme. Franchement. » (Maïté, femme lesbienne, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta) ; « J’ai mauvais genre. Bien qu’étant une femme, j’ai les cheveux courts comme les messieurs qui ne veulent pas se faire remarquer. En outre, je m’obstine à m’habiller de telle manière qu’on me prend souvent pour un homme. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 7) ; « Avec Simone de Beauvoir, la femme veut être un homme. » (Gérard Leclerc, lors de l’UDT pour Tous au Château de Lignières de Châteauneuf-sur-Cher,  le 29 août 2013) ; « J’avais décrété une fois pour toute que j’étais mieux réussi comme garçon que comme fille. » (la blogueuse Bab El dans son article « Tom Boy à l’affiche ») ; « À cette période, l’idée d’être en réalité une fille dans un corps de garçon, comme on me l’avait toujours dit, me semblait de plus en plus réelle. […] Je rêvais de voir mon corps changer, de constater un jour, par surprise, la disparition de mon sexe. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 155) ; « En accordant dorénavant beaucoup de temps à mon entourage professionnel notamment féminin, je m’intronisais aussi plus que jamais en femme, au point que les conversations que je tenais ressemblaient aux leurs. En effet, lorsque j’arrivais le matin, c’était pour parler de vêtements ou de cuisine ; de même que pendant les heures de déjeuner, je traînais les magasins avec ce même entourage à la recherche de petits bibelots de décoration. Ma condition était l’archétype voulu d’une vie de femme, mes propos et mes réactions, ceux d’une fille vivant seule. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 130) ; « La plupart des lieux de prédilection fréquentés par les homosexuels étaient urbains, civils, sophistiqués. Le scénariste américain Ben Hecht, à l’époque correspondant à Berlin pour une multitude de journaux des États-Unis, se souviendra longtemps d’y avoir croisé un groupe d’aviateurs, élégants, parfumés, monocle à l’œil, bourrés à l’héroïne ou à la cocaïne. Les hommes s’habillaient en femmes et les femmes en homme, travestis ou non. On pouvait fouetter ou se faire fouetter, sucer, inonder de pisse ou de merde, étrangler jusqu’à un fil de la mort. » (Philippe Simonnot parlant de la libéralisation des mœurs dans la ville nazie berlinoise des années 1920-30, dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 30) ; etc.

 

Comme dans leur cœur et leurs fantasmes esthétiques l’homme-objet est bien souvent confondu avec les hommes réels (et qu’il ne l’est pas intellectuellement) – et on pourrait faire le même parallèle avec la femme-objet –, on les entend parfois dire sincèrement qu’elles n’ont jamais voulu changer de sexe, ni être une femme quand elles sont nées garçon, ni être un homme quand elles sont nées femme : « Je ne les ai jamais considérés comme des rivaux. » (Paula Dumont parlant des hommes, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), p. 115) ; « J’étais en adoration devant un animateur d’Europe 1, Jean-Louis Lafont, dont la voix et l’allure d’éternel adolescent me ravissaient. Je collectionnais les autocollants avec sa photo et passais tout mon argent de poche en achat de 45 tours. Europe 1 réalisait certaines de ses émissions en direct dans différentes villes de France, le fameux ‘Podium’. En prévision de son passage dans notre région, je me préparais donc à cet événement en endossant le rôle de sa femme imaginaire dans mes jeux. J’avais choisi un prénom de fée : je m’appelais Viviane Lafont. Je n’avais aucune envie de me transformer en femme. Mais, si je veux jouer avec le prénom d’enchanteresse que j’avais choisi, j’espérais qu’un petit miracle allait se produire et me rétablir dans la normalité environnante. Car j’avais très vite saisi que seule une femme avait le droit d’être attirée par les garçons. Si, par magie, je me réveillais un beau matin en fille, tout serait rentré dans l’ordre. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), p. 29) ; « Je me sens tellement à l’aise avec elles que mon souhait de me transformer en fille réapparaît aussitôt. Il serait si simple d’être une femme et de devenir carmélite. À défaut, je serai carme. » (idem, p. 41) ; « On l’aime donc on s’habille comme elle. » (des fans gays de Lady Gaga, dans le documentaire « Tellement gay ! Homosexualité et Pop Culture », « Inside » (2014) de Maxime Donzel) ; etc. Par exemple, Karl Heinrich Ulrichs (1825 – 1895) se souvenait qu’à l’âge de 3-4 ans, il aimait s’habiller en fille et proclamait « Je veux être une fille. »

 

Le goût pour le travestissement est beaucoup plus répandu qu’on ne le croit dans les rangs LGBT, y compris chez des gens apparemment coincés et peu efféminés (ou bien féminins parmi les femmes lesbiennes). Depuis toutes petites, les personnes homosexuelles ont pris l’habitude de dissimuler, et en ont pris leur parti : « La discrétion sur ma vie privée était une chose strictement personnelle qu’il fallait protéger. Cette stratégie d’ailleurs avait admirablement bien fonctionné durant toute ma carrière. » (Ednar dans le roman autobiographique Un Fils différent (2011) de Jean-Claude Janvier-Modeste, p. 171) ; « Le travesti se sent complètement étranger à son propre sexe, ses sensations de femmes, ou d’homme, le saturent entièrement, sans que l’on puisse constater en lui le moindre signe de folie. » (C. Westphal, en 1870, cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 306) Je vous renvoie par exemple à l’ouvrage collectif Le Corps travesti (2007) de Georges Banu, au documentaire « Le Genre qui doute » (2011) de Julie Carlier, etc. Dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), Berthrand Nguyen Matoko raconte les soirées interlopes déguisées où ses amis et lui jouaient plus ou moins avec distance les « stars du monde » (Diana Ross, Barbara Streisand, Dalida, Sylvie Vartan, etc.).

 

L’Histoire humaine ne cesse de montrer que beaucoup de personnes homosexuelles aiment se travestir : Henri III (constamment travesti en femme), le pape Paul II (en 1417), Charles de Beaumont (le fameux chevalier d’Éon), Félix Sierra, Malcolm Lowry, José Pérez Ocaña, Michael Jackson, Sir Elton John, Yukio Mishima, Edward Morgan Forster, Pierre Loti, Andy Warhol, David Bowie, Copi, Rachilde, Jean Guidoni, Charpini, Thierry le Luron, Vincent McDoom, Francis Bacon, l’Abbé de Choisy, Gabriele D’Annunzio, Félix Youssoupov, Miguel Frías Molina, Pirouletz, Quentin Crisp, Little Richard, Mathilde de Morny, Michel Journiac (il sortait dans la rue toujours maquillé), etc. Par exemple, en Allemagne, Einar Wegener (1882-1931), l’artiste peintre, qui était transsexuel, se déguisait comme sa femme, et se fit appeler « Lili Elbe »

 

Pierre Loti

Pierre Loti


 

Au XVIIe siècle, William Shakespeare se plaît à travestir les comédiens de ses pièces. Dans les années 1970-1980, le dramaturge argentin Copi joue sa pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer en bas résille à la Cité Universitaire de Paris. Pour sa pièce Le Frigo (1983), il endosse tous les rôles, change 14 fois de costumes. Dans son avant-dernière pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur, jouée au Théâtre de la Bastille (hiver 1984), habillé de bleu marine, il interprète chacun des 11 rôles en changeant sa voix. Dans son one-man-show Les Bijoux de famille (2015), Laurent Spielvogel imite pas moins d’une vingtaine de ses proches.

 

Le travestissement est bien sûr lié au carnaval (cf. le vidéo-clip de la chanson « Mister H » d’Inna Modja). Mais il acquiert une dimension sacrée, sentimentaliste. Celui qui se travestit se donne souvent l’illusion d’être tous les sexes (un tissu ou un vêtement est par essence genré mais pas sexué), de les « transcender », d’être Dieu ou bien le Roi de l’Authenticité/de l’Invisibilité : « On est bien d’accord qu’un vêtement n’a pas de chromosome XX ou XY… pourtant, il est genré. » (Laura, homme M to F, dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6) ; « Le romantisme français a été fasciné par le travestissement et l’inversion – Mademoiselle de Maupin, de Gautier, Sarrazine et La Fille aux yeux d’or de Balzac. Avec Seraphitus-Seraphita celui-ci reprend le thème swedenborgien de l’androgyne comme image de l’être parfait, de l’être angélique. » (cf. l’article « Monsieur Vénus et l’ange de Sodome : L’androgyne au temps de Gustave Moreau » de Françoise Cachin, dans l’essai collectif Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 87) ; « On n’est pas une parodie de bonnes sœurs : on est des sœurs ! Point ! Je ne le fais pas par provocation. Même pas pour tirer sur l’Église. Si on voulait attaquer l’Église aujourd’hui, c’est comme tirer sur une ambulance. » (Sœur Belphégor, dans le documentaire « Et ta sœur ! » (2011) de Sylvie Leroy et Nicolas Barachin, sur la Congrégation des Sœurs de la Perpétuelle Indulgence) ; « Les costumes et les accessoires continuent de fasciner David Berger. » (la du documentaire « Du Sollst Nicht Schwul Sein », « Tu ne seras pas gay » (2015) de Marco Giacopuzzi) ; etc.

 

Le travestissement via la destruction-sublimation de la femme-objet (ou de l’homme-objet dans le cas lesbien) n’est pas qu’un simple jeu rigolo avec soi-même : il est un auto-viol, une auto-déclaration de haine, comme l’illustre parfaitement cette planche dessinée par Copi.

 

Planche "Le Miroir" de la B.D. "Le Monde fantastique des gays" de Copi

Planche « Le Miroir » de la B.D. « Le Monde fantastique des gays » de Copi


 

Celui ou celle qui se travestit à la fois vit l’euphorie de sa transformation et l’amertume de son mensonge (cf. la fin de la chanson « Comme ils disent » de Charles Aznavour) : « Je dérobais dans la chambre les vêtements de ma sœur que je mettais pour défiler, essayant tout ce qu’il était possible d’essayer : les jupes courtes, longues, à pois ou à rayures, les tee-shirts cintrés, décolletés, usés, troués, les brassières en dentelle ou rembourrées. Ces représentations dont j’étais l’unique spectateur me semblaient alors les plus belles qu’il m’ait été donné de voir. J’aurais pleuré de joie tant je me trouvais beau. Mon cœur aurait pu exploser tant son rythme s’accélérait. Après le moment d’euphorie du défilé, essoufflé, je me sentais soudainement idiot, sali par les vêtements de fille que je portais, pas seulement idiot mais dégoûté par moi-même, assommé par ce sursaut de folie qui m’avait conduit à me travestir. » (Eddy Bellegueule, En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, pp. 28-29)

 

Dans le documentaire « Bixa Travesty » (2019) de Kiko Goifman et Claudia Priscilla, Linn, jeune homme brésilien travesti en femme, crée une nouvelle espèce queer de personnes homosexuelles ou transsexuelles – les « bixa-travesty », qu’il traduit par « trav-tapettes » – et qui renvoie à ceux qui ont le goût de se travestir, mais en souhaitant échapper aux canons de beauté féminine trop propre et à la lourdeur d’une opération chirurgicale ou de prise d’hormones. Il aime rentrer dans la peau de différents personnages (que les queer bobos appelleraient « polymorphes ») : « J’ai souvent changé de nom. »
 
 

c) Certaines personnes homosexuelles cherchent à usurper l’identité de leur amant :

Mais sans aller jusqu’à désirer changer de sexe, une autre catégorie de personnes homosexuelles réalise son rêve de substitution identitaire grâce à la recherche de la composition d’un couple. L’excuse de l’« Amour » est une merveilleuse aubaine pour se fuir soi-même et se donner, à travers un amant « de passage » (dans le sens quasi littéral de l’expression), l’illusion d’être quelqu’un d’autre : « Martine éprouvait pour moi une admiration sans bornes. D’après ses critères, j’étais celle qui avait réussi, alors qu’elle avait tout raté. Dans cette logique, il était souhaitable pour elle de rester dans mon ombre et de continuer à vivre ainsi, par procuration. » (Paula Dumont parlant de son « union mal assortie » avec sa compagne Martine, dans son autobiographie La Vie dure : Éducation sentimentale d’une lesbienne (2010), p. 72) ; « Lui, c’était un peu ce que je rêvais d’être : beau, libre dans sa tête, respecté, cultivé et surtout, capable de s’habiller comme bon lui semblait. » (Gaël-Laurent Tilium, Recto/Verso (2007), p. 73) ; « Il me fascinait et j’aspirais à lui ressembler. Et je me suis mis à parler, moi aussi, de Godard, dont je n’avais rien vu, et de Beckett, dont je n’avais rien lu. Il était évidemment bon élève et ne manquait jamais une occasion d’afficher une distance dilettante avec le monde scolaire. » (Didier Éribon, Retour à Reims (2010), p. 175) ; « Il avait la clairvoyance du chasseur et de l’athlète ; j’avais la myopie de l’écrivain et du lecteur. » (Gore Vidal, en parlant de son premier grand amour de jeunesse Jimmie Trimble, dans ses Mémoires (1995), p. 35) ; « Je n’ai jamais eu d’aventure avec quiconque. Des relations sexuelles, oui. Des relations amicales, oui. Les deux combinées ? Non. Jimmie, bien entendu, c’était autre chose – c’était moi. » (idem, p. 253) ; « Je pense que je l’envie. Je le trouve beau, beaucoup plus que moi. […] Mon sexe est pourtant plus long et plus gros. Mais c’est le sien que je voudrais avoir. » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 47) ; « C’est en cela que réside l’homosexualité de Virginia Woolf : dans cette nécessité de tout vivre à travers une femme. La médiatrice devait être belle et séduisante, comme Vita Sackville-West l’aristocrate, et posséder un univers qu’elle, Virginia, ne possédait pas. » (cf. l’article « Vivre à travers une femme » de Diane de Margerie, dans le Magazine littéraire, n°275, mars 1990, p. 36) ; « J’attends Slimane. Je suis Slimane. Tellement habité par lui. Respirant exactement comme lui. Dans Le Petit Robert, je cherche à le comprendre davantage. À me rapprocher encore plus de ce qu’il est. De ce qu’il fait quand il part au travail. Être là où je ne peux être avec lui. ‘FONDERIE : Atelier où l’on coule du métal en fusion pour fabriquer certains objets. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 107) ; « J’l’avais dans la peau. » (Guillaume en parlant de son amant Xavier, dans le documentaire « Cet homme-là (est un mille-feuilles) » (2011) de Patricia Mortagne) ; etc.

 

On lit derrière ce souhait de fusion avec l’être aimé, de substitution d’identité, un amour passionnel qui ressemble à la jalousie fanatique : « Son amour est une tentative désespérée pour devenir eux, il s’accompagne donc de haine : il les hait de n’être pas déjà lui. » (Jean Genet et ses conquêtes amoureuses homosexuelle, dans l’essai Saint Genet (1952) de Jean-Paul Sartre, p. 147)

 

La substitution d’identités, destructrice, infantilisante, et totalitaire, se fait pourtant au nom de jolis principes humanistes (l’amour, la force de la passion, la compassion auprès des victimes, le partage des souffrances, etc.). Par exemple, dans son article « Pourquoi et comment notre vision du monde se ‘racialise’ ? », publié dans le journal Le Monde du 4-5 mai 2007, le sociologue Éric Fassin défend « un devenir-noir qui fait exploser le concept de race ». Le désir de transfert d’identité ne manque pas de violence mais aussi de sensualité, de charme. Notamment, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), Abdellah Taïa raconte comment à 13 ans il a projeté d’imiter un jeune homme plus âgé que lui qu’il a vu se masturber : « Je me laissais faire. Ravi. Je participais à sa jouissance. J’apprenais. Bientôt je l’imiterais, seul, en pensant à lui. » (p. 12)

 

Avec la récente identification de certains couples homosexuels à la famille traditionnelle naturelle, par le biais du projet de loi sur l’adoption ou le mariage, on a encore plus l’occasion d’observer les bonnes intentions – très déconnectées du Réel – de la projection identitaire impulsée par le désir homosexuel. Par exemple, lors de sa conférence « Homoparentalité aux USA » à Sciences-Po Paris le 7 décembre 2011, Darren Rosenblum, qui a obtenu une enfant avec son copain (grâce à une mère porteuse, donc une GPA : Gestation Pour Autrui), explique comment il a fini par se prendre pour la véritable mère de sa petite fille : « On est devenus très très proches de la femme qui a porté notre enfant. […] Je me sentais enceinte. […] Je soutiens que ces rôles de père ou de mère ne sont pas essentiels. Si dans une famille un homme veut être la mère, il doit pouvoir le faire ; si une femme veut être le père, il doit pouvoir le faire. » La substitution des identités, aussi irréelle et mensongère soit elle, se pare des meilleures intentions et des plus belles sincérités pour exercer sa violence.

 
 

d) Certaines personnes homosexuelles se plaisent à faire des play-back et des imitations :

Lady Gaga

Lady Gaga


 

L’un des supports les plus courus de la substitution d’identité chez les individus homosexuels, c’est bien sûr la musique, et notamment les play-back. « Sur ma lancée d’organisateur de jeux pour le quartier, je pris en charge les fêtes de la Saint-Jean. J’avais tout juste treize ans. Je montai une comédie musicale avec mes camarades, abusant du play-back. C’était le début du disco et je me trémoussais avec enthousiasme durant le spectacle, incarnant… des chanteuses. » (Jean-Michel Dunand, Libre : De la honte à la lumière (2011), pp. 29-30) ; « Jimmy avait un don indiscutable pour le mime et la comédie. » (Ronald Martinetti dans sa biographie James Dean (1995), p. 25) ; « Le monde entier amusait Copi, le langage l’amusait, sa propre manière de l’estropier en français ou en italien, tout comme les accents divers de ses amis de langue espagnole. » (cf. l’article « Le Petit Sommeil » de Giovanni Gandini, dans la bande dessinée Un Livre blanc (2002) de Copi, p. 10) ; « J’imitais avec facilité. […] J’adorais faire le singe et je mimais les grandes personnes avec ce don qu’ont les enfants de copier un geste, une attitude, un trait, se transformant en marionnettes vivantes. » (Jean-Claude Brialy parlant de sa jeunesse, dans son autobiographie Le Ruisseau des singes (2000), pp. 23-27) ; « Là, tu donnais ta version de Carmen Miranda, la chanteuse brésilienne, si petite, si nerveuse. Tu l’imitais à la perfection. » (la grand-mère d’Alfredo Arias à son petit-fils, dans l’autobiographie de ce dernier Folies-Fantômes (1997), p. 159)

 

Thierry Le Luron et Coluche

Thierry Le Luron et Coluche


 

On compte parmi les personnes homosexuelles un certain nombre d’imitateurs possédant des talents de caricaturiste appréciés, ou des individus parodiant les gens de leur entourage : Pierre Jullian, Rafael Lorca, Mohammed VI du Maroc, Oscar Wilde, Colette, Robert de Montesquiou, Michel Catty (alias Michou), Charpini, Johnny Prieure, Thierry Le Luron, Juan Gallo, Jennifer Saunders et Dawn French, Henri Tisot, Patrick Adler, Juan Ribó, Camilo Sesto, Ismael Merlo, Yves Lecoq, sans oublier bien sûr le cortège des transformistes, travestis, dragkings, et des sujets transsexuels. Charles Trénet imitait le Maréchal Pétain. Les spectacles de travestis sont souvent fondés sur le play-back. Aux soirées spéciales « Mylène Farmer » de la boîte Le Tango à Paris par exemple, les sosies de Farmer se contentent de bouger les lèvres et de reprendre les chorégraphies de la chanteuse sans lui prêter leur voix et sans rajouter vraiment de leur personne (ils sont d’ailleurs étonnamment sérieux lors de leurs prestations : on a l’impression qu’ils n’ont aucune distance avec leur modèle adoré, ni même la claire conscience de jouer un rôle).

 

Transformiste Mylène Farmer

Transformiste Mylène Farmer


 

Dans sa Correspondance (1945-1970), l’écrivain Yukio Mishima rêve que l’imitation, censée reproduire et servir son modèle (une personne, un objet, un paysage, la réalité extérieure), soit plus originelle et vraie que l’original. « L’écrivain, tout en fuyant l’imitation, doit sans doute l’accepter. […] Il est impossible de faire la différence entre cette imitation essentielle et indispensable, et la création. » (pp. 42-43)

 

Cette confusion identitaire entretenue par bon nombre de personnes homosexuelles louvoie avec le dédoublement de personnalité, la schizophrénie. L’exemple du dramaturge Copi est à ce propos très parlant. Dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), Alfredo Arias, en parlant de son ami, explique que ce dernier ne fait pas la différence entre l’imité et l’imitant, entre la fiction et la réalité : « Son seul problème était de parvenir à se démaquiller. » (p. 12) Le frère de Copi va dans le même sens : « En ce qui concerne ses romans, Copi aimait ses personnages. Souvent il leur prêta son nom. Il prenait du plaisir à la confusion qui s’installait. » (Jorge Damonte dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 9)

 

 
 

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Code n°165 – Super-héros (sous-codes : Aventurier / « Personne n’est parfait »)

Super-héros

Super-héros

 

NOTICE EXPLICATIVE :

Le monde des supers-héros et la fantasmagorie de l’homosexualité ont ensemble de fortes connivences. Et quand on connaît la nature du désir homosexuel, un élan éloigné du Réel, encourageant à se prendre pour un objet ou pour Dieu afin de cacher un gros complexe d’infériorité, une panne d’identité, voire un viol, on ne sera pas surpris outre mesure…

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Se prendre pour Dieu », « « Plus que naturel » », « Adeptes des pratiques SM », « Frère, fils, amant, maître, Dieu », « Mère Teresa », « Dilettante homo », « Araignée », « Bovarysme », « Don Juan », « Poupées », « Fan de feuilletons », « Télévore et cinévore », à la partie « Rebelle » du code « Faux révolutionnaires », à la partie « Catwoman » du code « Femme-Araignée », à la partie « Jeux vidéo » du code « Jeu » et la partie « Dessins animés » du code « Conteur homo », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Le personnage homosexuel rêve de devenir un super-héros :

Film "Pourquoi pas moi?" de Stéphane Giusti

Film « Pourquoi pas moi? » de Stéphane Giusti


 

Dans les fictions homo-érotiques, les supers-héros occupent une très grande place : cf. le film « Supertapette » (2002) de Kurt Koehler, le vidéo-clip de la chanson « Dégénération » de Mylène Farmer, le vidéo-clip de la chanson « L’Âme-stram-gram » de Mylène Farmer, le vidéo-clip de la chanson « Us Against The World » du groupe Play, le vidéo-clip de la chanson « Music » de Madonna, le film « La Grande Zorro » (1981) de Peter Medak, la B.D La Verdadera Historia Del Superguerrero Del Antifaz, La Superpura Condesita Y El Super Ali Kan (1971) de Nazario, le film « Captain Orgazmo » (1997) de Trey Parker, le film « Meteorango Kid, Heroi Intergaláctico » (1969) d’Andrés Luis de Oliveira, le film « Le Fabuleux Destin de Perrine Martin » (2002) d’Olivier Ciappa (qui est une parodie du « Fabuleux Destin d’Amélie Poulain », mais dans sa version ratée), le film « Hollywood Vixens » (1970) de Russ Meyer (avec Wonder Woman et Tarzan), la chanson « L’Aventurier » du groupe Indochine (qui laisse une grande place à Bob Morane), la chanson « Superwoman » d’Anne-Laure (la chanteuse lesbienne déclarée de la Star Academy 2), la pièce Jeffrey (2007) de Paul Rudnick (avec Wonder Woman), le film « PuPu No Monogatari » (1998) de Kensaku Watanabe, la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman, le film « X-Men » (2000) de Bryan Singer (avec le personnage de Véga), le vidéo-clip de la chanson « Sobreviveré » de Mónica Naranjo (avec l’apparition de Batman), la comédie musicale Fame (2008) de David de Silva, la pièce Cannibales (2008) de Ronan Chéneau (avec Spiderman), les films « Lady Robinhood » (1925) de Ralph Ince et « Señorita » (1927) de Clarence G. Badger (avec Zorro), le film « Zorro » (1974) de Duccio Tessari, le film « Pink Narcissus » (1971) de James Bidgood, le film « Flesh Gordon » (1972) de Michael Benveniste et Howard Ziehm, le film « Tigerstreifenbaby Warter Auf Tarzan » (1998) de Rudolf Thome, le film « Robocop » (1987) de Paul Verhoeven, le film « All Stars » (1997) de Jean Van de Velde, la photo de Patrick Sarfati (p. 194) dans la revue Triangul’Ère 1 (1999) de Christophe Gendron, le dessin de saint Sébastien (2001) de Thom Seck, le dessin Scène de partouze (1965) d’Étienne, la chanson « James Bond et moi » de Zazie, la chanson « Extraterrestre » de Philippe Katherine et Arielle Dombasle, le film « AAPJMW » (2009) de Antoine + Manuel, la pièce DDM (des Drôles de Mecs) (2009) de Tristan Petitgirard, la pièce Et puis j’ai demandé à Christian de jouer l’intro de Ziggy Stardust (2009) de Renaud Cojo, le film « Superheroes » (2007) d’Alan Brown, le film « Los Abrazos Rotos » (« Étreintes brisées », 2009) de Pedro Almodóvar, le film « Pourquoi pas moi ? » (1998) de Stéphane Giusti (avec Camille, l’héroïne lesbienne, fan de la « Guerre des étoiles »), le film « Les Héros sont immortels » (1990) d’Alain Guiraudie, le vidéo-clip de la chanson « It’s OK To Be Gay » de Tomboy, le roman Carnaval (2014) de Manuel Blanc (avec des déguisements comme Batman), le film « Les Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré, le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare (avec la chanson « Holding out for a hero » de Bonnie Tyler), le film « My Wonder Woman » (2018) d’Angela Robinson, etc.

 

B.D. "Barbarella"

B.D. « Barbarella »


 

Le héros homosexuel révèle dans un premier temps son goût pour les objets et le plastique : « Après la guerre, comme vous, je devins ingénieur chimiste, et me spécialisai, comme vous, dans les matières plastiques et le caoutchouc. » (Bob à son amant Félix dans le roman La Synthèse du camphre (2010) d’Arthur Dreyfus, p. 222) Par exemple, dans le film « Masala Mama » (2010) de Michael Kam, le jeune fils d’un pauvre chiffonnier aspire à devenir dessinateur de comics ; d’ailleurs, il vole une B.D. de supers-héros dans une épicerie indienne. Dans le film « Un Año Sin Amor » (2005) d’Anahi Berneni, Pablo se compare à ses figurines de supers-héros en plastique, et teste justement les limites de son propre corps dans le milieu SM, comme s’il vivait dans l’illusion d’être inoxydable. Dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis, Hugo, le héros homosexuel, est fan de bandes dessinées et de dessins animés (les Simpsons, Toy Story, etc.) ; ce trentenaire pantouflard a une chambre ressemblant à une salle de jeux enfantine, remplie de peluches et de statuettes de Superman, Batman ; et il est surnommé « Super Nouf-Nouf » par l’un de ses amis. Dans la pièce Carla Forever (2012) de Samira Afaifal et Yannick Schiavone, Kévin, le héros homo, porte un tee-shirt avec Batman et Robin dessus. Dans le sketch sur la salle de sport dans son one-man-show Sensiblement viril (2019), l’humoriste Alex Ramirès décrit ses sensations quand il découvre son prof de muscu : « Le prof de muscu, c’est Captain America. Tu veux son corps… dans tous les sens du terme. »

 

Le fantasme du super-héros s’origine parfois dans un amour parental disproportionné. Par exemple, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade, Isabelle compte appeler son futur fils « Superman » et veut pour lui « le meilleur », la « réussite », la « perfection »… et non le bonheur. Dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, Ayrton surnomme son grand frère (homosexuel et secouriste en mer) Donato « Aquaman » et lui attribue « des supers pouvoirs ». Ce dernier finit par le croire.

 

SUPER Wonder Woman

Wonder Woman, icône de Pink TV


 

Il est fréquent de voir le personnage gay ou lesbien se prendre vraiment pour un super-héros : « À un moment donné, elle [l’héroïne lesbienne] avait beaucoup aimé qu’on lui fit la lecture ; elle aimait surtout les livres qui parlaient des héros ; mais à présent, de telles histoires stimulaient tellement son ambition qu’elle désirait intensément les vivre. Elle, Stephen, désirait maintenant être Guillaume Tell, ou Nelson, ou la charge de Balaklava tout entière. » (Marguerite Radclyffe Hall, The Well Of Loneliness, Le Puits de solitude (1928), p. 28) ; « Je suis Batman. » (Oscar dans le film « Un de trop » (1999) de Damon Santostefano) ; « J’ai des supers pouvoirs. » (Léo, le héros homosexuel aveugle se mettant en suspension sur sa chaise, dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho », « Au premier regard » (2014) de Daniel Ribeiro) ; « J’aurais voulu être Superman pour l’éclater. » (Kévin, le héros homosexuel parlant de son père, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, p. 422) ; « Ça a commencé toute petite. Quand j’étais petite je ne voulais surtout pas être actrice. Je voulais être dieu. Je voulais être une super-héroïne. Une sorte de comics… une sorte de rêve éveillé pour vous, une sorte de muse, d’enchantement pour vos yeux… Ce soir, je suis dieu. » (Lise, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Je suis Super-Pédé. En fait, j’ai des pouvoirs magiques. J’ai un radar à pédés. » (Rodolphe Sand dans son one-man-show Tout en finesse, 2014) ; « On avait fait les super-héros. » (Sarah, Charlène et leur cercle d’amis préparant une soirée thématique, dans le film « Respire » (2014) de Mélanie Laurent) ; « Maintenant, je suis invincible ! Si j’avais de supers pouvoirs, je partirai rejoindre Kanojo. » (Suki, l’héroïne lesbienne s’étant aspergée de spray anti-moustiques, dans la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; etc. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, Thomas, cherchant à découvrir quel est le personnage qui est marqué sur son post-it, demande à son amant François : « Est-ce que je suis un super-héros ? ». Dans le film « Ma Vie avec John F. Donovan » (2019) de Xavier Dolan, John, le héros homosexuel, va jouer le rôle d’un super héros dans une série B.

 

Par exemple, dans la pièce Fixing Frank (2011) de Kenneth Hanes, Jonathan, le copain de Frank, arrive avec un tee-shirt « Super-Gay », et se compare à Superman : « C’est pour ça qu’on m’appelle Super-Pédé. » Dans le one-man-show Pareil… mais en mieux (2010) d’Arnaud Ducret, John Breakdown, le chorégraphe homosexuel, veut jouer le grand jeu : « Hicham ! Mon costume [de Superman] ! » Dans son one-man-show Tout en finesse (2014) de Rodolphe Sand, le jeune Alexandre joue déjà à la majorette avec sa cape de Zorro.

 

 

Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, Éric, le héros homosexuel, se déguise en Zorro pour défiler à la Gay Pride. Dans le film « Papy fait de la résistance » (1982) de Jean-Marie Poiré, Guy-Hubert, le coiffeur super efféminé, est, dans sa double vie, le justicier « Super Résistant ». Dans le film « Kick-Ass » (2009) de Matthew Vaughn, la présomption d’homosexualité tombe comme par hasard sur Dave dès qu’il s’habille en super-héros et commence à passer dans les médias en déguisement de Vengeur Masqué : « On dirait un travelo ! » se moque sarcastiquement le présentateur télé. Dans le film « Les Incroyables Aventures de Fusion Man » (2009) de David Halphen, le héros, Fusion Man ( = Marc), est précisément homosexuel ; au moment où son copain Daniel – déguisé en Batman pour lui faire une surprise – lui a préparé chez eux un petit dîner en amoureux, il est obligé de partir en mission de sauvetage d’un garçon suicidaire steward qu’un Méchant – particulièrement efféminé – encourage à se jeter du haut d’un immeuble. Dans la pièce Le Gang des Potiches (2010) de Karine Dubernet, les trois héroïnes (dont l’une est ouvertement lesbienne) se déguisent respectivement en Wonder Woman, Lara Croft, et Catwoman, pour organiser leur hold-up. Dès les premières répliques du film « L’Homme de sa vie » (2006) de Zabou Breitman, Frédéric, le héros qui va se découvrir homosexuel, dit à son jeune fils déguisé en super-Héros et cherchant à le réveiller en lui « tirant dessus » avec son pistolet laser : « Je suis invincible, inoxydable. » Dans la série Queer as Folk version américaine, Michael Novotny, le meilleur ami gay de Brian, est un fan absolu de super-héros. Il finit même par ouvrir un magasin qui vend des comics. D’ailleurs il est amoureux de son meilleur ami et le considère un peu comme un super héros.

 

SUPER rainbow

Antoine Helbert


 

Parfois, le super-héros devient même l’amant homosexuel. « Soyons Bioman ! » (Sentou dans la pièce Vu duo c’est différent (2008) de Garnier et Sentou) ; « On est Batman et Robin… mais nous sommes Batman ensemble tous les deux. » (Zook séduisant Jenko, dans le film « 22 Jump Street » (2014) de Phil Lord et Christopher Miller) ; « Fais de mon image un Super-héros. » (Olivier s’adressant à son jeune futur Mathan dans la pièce Un Cœur en herbe (2010) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Tu es Laurel et moi Hardy. Tu es Batman et moi Robyn. Tu es Tom et moi Jerry. » (Karma s’adressant à sa copine Amy, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; « On dirait Superman. » (Tom, le héros homosexuel, s’adressant à Dick quand il enlève ses lunettes, dans le film « The Talented Mister Ripley », « Le Talentueux M. Ripley » (1999) d’Anthony Minghella) ; etc. Par exemple, dans le roman Pire des mondes (2004) d’Ann Scott, le protagoniste dit sa fascination pour les supers-héros, et notamment Spiderman, l’homme-araignée : « Une bête aussi microscopique capable de stratégie, ça force le respect, non ? » (p. 85) Dans le film « Kilómetro Cero » (2000) de Juan Luís Iborra et Yolanda García Serrano, l’amant est comparé à Superman. Dans la pièce Soixante degrés (2016) de Jean Franco et Jérôme Paza, Rémi et Damien se rencontrent dans une laverie. Quand Rémi dit qu’il doit venir tous les jours pour laver son costume, Damien commence à se faire des films : « Ton costume ? T’es Super-Héros ? »

 

Dans le film « Deadpool 2 » (2018) de David Leitch, où l’homosexualité se trouve à tous les carrefours : Le héros, Wade (« Deadpool »), présenté comme hétérosexuel, tripote pourtant (accidentellement ?) le cul de son ami Colossus, se voit porté un peu plus tard par lui comme une mariée dans ses bras. Leurs rapprochements corporels sont tellement équivoques que même Vanessa, la compagne officielle de Wade, demeurant dans l’Au-delà, lui conseille ironiquement « de ne pas coucher avec Colossus » (« Don’t Fuck Colossus »). Il n’y a pas que le super-héros principal de ce Marveil Film qui est concerné par une homosexualité latente : on retrouve aussi le personnage de Weasel (le jeune Indien hyper-sensible qui s’identifie à l’actrice Kirsten Dunst : Wade lui caresse d’ailleurs langoureusement les cheveux pendant que Weasel conduit son taxi), le personnage de Cable (d’abord ennemi de Wade, puis qui finalement vire sa cuti et fait carrément sa déclaration à Wade : « Tu me rappelles ma femme. » ; c’est tellement le grand amour entre eux qu’il le traite de « beau gosse »), le personnage de Negasonic Teenage Warhead (la baby Butch garçon manqué, officiellement en « couple » avec une autre super-héroïne, sa copine asiatique Yukio : Wade renchérit en les félicitant toutes les deux « Vous formez un très joli couple. »). En clair, on a vraiment l’impression que tout le monde est bisexuel dans ce film pourtant ouvertement hétérosexuel et destiné à un public beauf hétéro. Les références homosexuelles prédominent dans les dialogues : par exemple, Wade se fait le chantre de toutes les transgressions qui heurtent la morale, à commencer par la transgression de la différence des sexes (il déclare à plusieurs reprises que « Les règles sont là pour qu’on les viole ») ; à un autre moment, il se targue de « maîtriser les câlins » ; enfin, il mentionne le site de rencontres homosexuelles Grindr comme corollaire à Tinder, deux applis que Cable consulterait. Concernant cette fois l’équipe du film, les scénaristes – en particulier Rhett Reese – ne brillent pas par leur masculinité. C’est plutôt voix haut perchée et gestuelle très maniérée. Je ne me lancerai pas dans des spéculations hasardeuses. Mais je n’en pense pas moins. Ils avouent eux-mêmes leurs sympathies LGBT et qu’ils ont tenu à inclure dans « Deadpool 2 » des clins d’œil ouvertement gays.
 

Le super-héros est l’incarnation de l’hétérosexuel, de l’hyper-masculinité et de l’hyper-féminité confondus, donc du fantasme sexuel et identitaire n°1 des personnages homosexuels.

 

SUPER Androgyne

 

« Et moi, c’était Mister Monde, mon péché original ! » (Fifi dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Tarzan fut élu maire par son évidente notoriété. » (Copi, Un Livre blanc, 2002, p. 96) ; « Vous êtes un héros. » (Sidney Miller s’adressant à George, le héros homosexuel, pour le féliciter de son spectacle, dans le film « L’Objet de mon affection » (1998) de Nicholas Hytner) ; etc. Dans le roman Les Nouveaux nouveaux Mystères de Paris (2011) de Cécile Vargaftig, Frédérique, grâce à une machine à remonter le temps, fait à un moment donné la rencontre de Fantômette.

 

La force du Super-héros, c’est qu’il donne à croire au héros homosexuel ou transgenre qu’il lui permettra d’avoir le puissance de transgresser et de pulvériser la différence des sexes. Par exemple, dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, lorsque la narratrice transgenre F to M se travestit, elle met une musique « parodique » de dessin animé de Super-héros avec une voix robotique signalant « Métamorphose ! » (la comédienne porte d’ailleurs un marcel de Goldorak).
 

Cependant, le personnage homosexuel, face à sa propre humanité ou à celle de son amant, finit par revoir à la baisse ses illusions d’être un héros aux multiples pouvoirs, par se trouver nul, et par juger l’amour homosexuel décevant. « Si encore je ressemblais à Wonder Woman… Hélas, je suis plus proche d’E.T. » (Marcy, l’héroïne lesbienne, dans la pièce Un Mariage follement gai ! (2008) de Thierry Dgim) ; « J’ai même rêvé d’être Superman !!!! … Bon, j’ai très vite déchanté en me comparant aux autres dans les douches du club de judo… » (Jarry dans le one-man-show Entre fous émois (2008) de Gilles Tourman) ; « Si j’étais un super-héros, si j’étais fort, si j’étais beau, je ferais tant de choses. Je répandrais le bien. Hélas, je n’en suis pas un. » (cf. la chanson « Optimiste » de Stéphane Corbin) ; « Tu as lu trop de Fantômette, ma pauvre Bathilde. » (Amande à Bathilde, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, p. 310) ; « Je ne suis pas un de tes supers-méchants de tes B.D. Je n’ai pas le pouvoir dont tu parles. » (le père à son fils homo Danny, dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; etc.

 

B.D. What A Wonderful World (2014) de Zep (planche : "Le Sexualité compliquée des Super-héros")

B.D. What A Wonderful World (2014) de Zep (planche : « Le Sexualité compliquée des Super-héros »)


 

Par exemple, dans le roman Le Cœur éclaté (1989) de Michel Tremblay, Dan veut que son amant Gerry, avec qui il vit depuis une vingtaine d’années, « comprenne une fois pour toute qu’il n’est pas Superman » (p. 237). Dans le film « Pourquoi pas moi ? » (1998) de Stéphane Giusti, la figurine de Big Jim que Nico, le héros gay, tripote, est maltraitée et démembrée par son amie lesbienne Camille (« Tiens, la gouine, tu vas voir, ce qu’elle va te faire, la gouine ! »).

 

L’identité du super-héros que les personnages homosexuels endossent est parfois tout simplement le masque cachant le viol qu’ils ont vécu. Par exemple, dans le film « Sils Maria » (2014) d’Olivier Assayas, Maria va voir au cinéma un film dans lequel Jo-Ann, sa jeune et future partenaire de théâtre avec qui elle jouera un couple lesbien, interprète une super-héroïne aux pouvoirs destructeurs (cette héroïne aurait d’ailleurs été violée par Sargone, et ses pouvoirs s’origineraient donc dans ce fait). À la fin de « Sils Maria », Maria se voit proposer elle aussi un rôle de « mutante », « une sorte d’hybride » de l’Espace qui « aurait tous les âges », par un jeune réalisateur bobo. Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, parodie le dessin animé Les Maîtres de l’UniversPar le pouvoir du Crâne Ancestral ! ») pour se moquer d’un passager qui veut le voir ranger une grosse valise bien lourde dans les soutes à sa place.

 
Deadpool
 

Le costume du super-héros que les héros homosexuels mettent cache parfois aussi le viol qu’ils s’apprêtent à faire. Je vous renvoie par exemple à la nouvelle vague bobo des Super-Zéros que j’ai décrite dans mon livre Les Bobos en Vérité, où le personnage va être capable de trouver sa dissidence dans un pastiche raté (et parfois homosexualisé) du Super-Héros traditionnel, quitte à ce que ce ratage autoparodique soit réellement violent, méchant, homophobe (pour désacraliser le kitsch paillette du lycra), sur le mode de « Deadpool » (2016) de Ted Miller, « Kick-Ass » (2010) de Matthew Vaughn ou « Zoolander 2 » (2016) de Ben Stiller : allez lire mon article ici. Il y a largement de quoi s’inquiéter.
 
 

b) Personne n’est parfait :

La prétention à se vouloir super-héros se décline parfois en laconique aveu d’impuissance (= « Personne n’est parfait ») qui se fait passer pour humble mais qui en réalité n’est qu’une confirmation de l’excès d’orgueil (« Je ne vois pas pourquoi je changerais et ferais des efforts puisque je ne peux pas être Dieu ; l’ambition est systématiquement prétention… ») : cf. la chanson « Nobody’s Perfect » de Madonna, le film « Personne n’est parfait » (1993) de Robert Kaylor, le film « Personne n’est parfait(e) » (1999) de Joel Schumacher, le film « Personne n’est parfait » (1981) de Pasquale Festa Campanile, le film « Torch Song Trilogy » (1989) de Paul Bogart (avec la chanson d’entrée), la chanson « On n’est pas tous les jours sublime » dans la comédie musicale Sand et les Romantiques de Catherine Lara, la chanson « La Prétention de rien » de Pascal Obispo, la pièce Personne n’est parfait(e) (2015) d’Hortense Divetain, etc. « Tu sais, Liz, y a rien de parfait, y a rien de nul. Rien. Quelque chose de totalement parfait, ça a quelque chose de nul, non ? Et quelque chose de nul, ça a pas quelque chose de parfait ? » (Willie dans le roman La Meilleure part des hommes (2008) de Tristan Garcia, p. 98) ; « Je ne suis pas le Superman viril que tu attendais !! » (Gabriele, le héros homo, violentant son amie Antonietta qui souhaitait « se faire sauter sur la terrasse » de l’immeuble, dans le film « Una Giornata Particolare », « Une Journée particulière » (1977) d’Ettore Scola) ; « Je ne suis pas un warrior. J’écoute Céline Dion. » (Jérémy Lorca dans son one-man-show Bon à marier, 2015) ; « Désolé. Ma vie est compliquée. Chuis pas un héros. » (Victor, le héros homosexuel, dans le téléfilm Fiertés (2018) de Philippe Faucon, diffusé sur Arte en mai 2018) ; « Victor n’est pas parfait. Personne n’est parfait. » (Charles parlant de son fils homo, idem) ; « On est parfaites, quoi ? » (Morgane, homme trans M to F, ironiquement) « Exactement ! » (Sandrine, son amante, dans l’épisode 414 de la série Demain Nous Appartient diffusé le 6 mars 2019 sur TF1) ; etc. Dans le film « Certains l’aiment chaud » (1959) de Billy Wilder, lorsque Jerry, travesti en Daphnée, essaie de faire comprendre à Osgood que leur mariage est impossible (« Vous ne comprenez pas, Osgood : je suis un homme. ») en retirant sa perruque devant lui, ce dernier répond d’un air coquin mais inclusif : « Personne n’est parfait. » Bref, son amant ne semble voir aucun inconvénient à passer de femme à homme. La Gay Pride de Genève (Suisse) du 25 juin 1994 choisit pour slogan « Personne n’est parfait ».

 
 

c) Le personnage homosexuel est surnommé ou se surnomme « l’Aventurier » :

Il arrive que le personnage homosexuel, dans ses élans mégalomanes, se définisse comme un aventurier. Je vous renvoie au roman Portrait de l’Aventurier (1950) de Roger Stéphane, à la chanson « Toc de mac » d’Alizée (« Tu es venu en tutu, des idées de grande aventure »), au film « Adventure » (« L’Aventure », 1945) de Victor Fleming, au film « The Adventures Of Priscilla, Queen Of The Desert » (« Priscilla folle du désert », 1994) de Stephen Elliott, au film « Les Anges du péché » (1943) de Robert Bresson, au film « Lucky Luke » (2009) de James Huth (avec Calamity Jane), le film « Les Derniers Aventuriers » (1969) de Lewis Gilbert (avec les lesbiennes auto-stoppeuses agressives et obsédées par la propreté), le film « À l’aventure » (2009) de Jean-Claude Brisseau, le film « Les Incroyables Aventures de Fusion Man » (2009) de David Halphen, etc.

 

Par exemple, dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Kévin dit à son amant Bryan qu’ils sont en train de vivre « une aventure extraordinaire » (p. 107). Dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, dit qu’il a « un métier formidable pour vivre des aventures ».

 

Dans le roman La Cité des Rats (1979) de Copi, le mot « aventure » est répété deux fois page 149. Et l’adjectif « aventurier » équivaut presque à « homosexuel » : le fils de Rakä et Gouri, les deux pères rats, est leur enfant « par l’esprit » ; et Rakä prédit que « ce sera un garçon aventurier » (p. 150).

 

Mais ne nous y trompons pas. Quand le héros homosexuel parle d’aventure, en général, c’est dans un sens peu noble. La grande Aventure existentielle, collective, et humaine est remplacée par la simple liaison sexuelle furtive et égoïste : « La vie n’est pas un roman, ni sous les tropiques. Le goût de l’aventure me conduit dans les bains turcs de Mexico. » (Christopher Donner, Ma Vie tropicale, premier chapitre, 1999) ; « C’est bien fini, tout ça. Les aventures. Les garçons. » (Vincent, le héros homosexuel, dans la pièce Un Tango en bord de mer (2014) de Philippe Besson) ; « L’aventurier solitaire, Bob Morane est le roi de la Terre. » (cf. la chanson « L’Aventurier » du groupe Indochine) ; « Papa… Kevin et moi, on a une aventure. » (Kavanagh imaginant qu’il annonce à son père son homosexualité sans la lui annoncer vraiment, dans le one-man-show Anthony Kavanagh fait son coming out (2010) d’Anthony Kavanagh) ; « Mon aventure, qui est-ce ? » (cf. la chanson de Tonia, le transsexuel M to F, dans le film « Morrer Como Um Homen », « Mourir comme un homme » (2009) de João Pedro Rodrigues) ; « J’ai un esprit aventurier et je suis encore assez jeune pour l’aventure ! » (la Vache sacrée dans la pièce La Pyramide ! (1975) de Copi) ; « J’ai maintenant l’imagerie nomade et le fantasme aventureux. » (Vincent Garbo dans le roman éponyme (2010) de Quentin Lamotta, p. 9) ; « Je suis une aventure. » (le héros bisexuel du film « OSS 117 : Rio ne répond plus » (2009) de Michel Hazanavicius) ; « T’as toujours aimé l’aventure, les sensations fortes. » (Arnaud à Mario dans la pièce Quand mon cœur bat, je veux que tu l’entendes… (2009) d’Alberto Lombardo) ; « L’aventure, y’a qu’ça de vrai ! » (Nana dans le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven) ; « Plus à l’aise maintenant, elle allait à l’aventure, s’approchant insensiblement de mes endroits secrets. » (Alexandra, la narratrice lesbienne, par rapport à une de ses bonnes, dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 98) ; « Je travaillerais beaucoup plus parce que je ne voudrais pas la décevoir. Je ne pensais à rien d’autre, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sinon à avoir des aventures. » (Anamika, l’héroïne lesbienne parlant de sa prof Mrs Pillai, dans le roman Babyji (2005) d’Abha Dawesar, p. 226) ; « J’ai besoin d’une aventure ! » (Ninette s’adressant à son amante Rachel, dans la pièce Three Little Affairs (2010) d’Adeline Piketty) ; « Voici la vie de pédé ! Étranglé et presque noyé pour mille misérables francs quand je ne faisais que chercher l’extase de l’aventure ! » (Pédé dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Notre dernière aventure, Elvire, à toi et à moi ! » (idem) ; « Je me dis souvent que ce n’est pas en restant écrasé dans le fauteuil rouge à écouter Leonie Rysanek chanter la ‘Chanson du saule’ que je risque de trouver l’âme sœur. Il y a bien le parc Lafontaine pour faire exulter le corps, mais ça ne reste que des attouchements impersonnels qui n’ont rien à voir avec quelque sentiment que ce soit. Mais je ne me décide pas à faire le grand saut, à partir à l’aventure ou, du moins, à la recherche de mes semblables, je me contente de sublimer depuis déjà trop longtemps, j’en suis parfaitement conscient et je n’y peux rien. » (le narrateur parlant de l’opéra La Bohème de Puccini dans le roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 19) ; « Je choisissais les plus beaux et vivais une intense aventure de dix secondes avec chacun. » (le narrateur homo évoquant le jeu des regards à l’opéra, idem, p. 44) ; « J’ai décidé de vous amener à l’aventure ! » (Simon, le héros homo, s’adressant à ses amis, dans le film « Love, Simon » (2017) de Greg Berlanti) ; etc.

 

Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, quand Romeo propose à Johnny une expédition dans l’île (« On pourrait partir en exploration… »), clairement, ce dernier comprend le sous-texte sexuel de son invitation. Dans la pièce Un Lit pour trois (2010) d’Ivan Tournel et Mylène Chaouat, Catherine, l’héroïne lesbienne, suggère les « aventures » amoureuses quand elle parle de voyager. Dans le film « Que Viva Eisenstein ! » (2015) de Peter Greenaway, Hunger attribue au cinéaste homosexuel Eisenstein un « comportement puéril », « une longue aventure irresponsable ». Et en effet, Eisenstein enchaîne les frasques sexuelles au Mexique.

 

Sinon, question véritable Aventure, le personnage homosexuel a tout de la mauviette peureuse : « Je n’ai pas cet esprit d’aventure, je ne suis qu’une folle coincée. » (François dans le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, p. 142) Dans la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel, un des quatre héros homosexuels raconte qu’il a grandi dans des draps de soie, entourés de « sa dînette, ses Barbies, ses héros ».

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Certaines personnes homosexuelles rêvent de devenir des super-héros :

On voit très souvent que derrière le mythe du super-héros se cache l’énigme du désir homosexuel. « la perspective homosexuelle se développe très tôt chez des enfants égocentriques. L’homosexualité apparaît comme une tentative manquée pour compenser un sentiment d’infériorité. L’homosexualité est la recherche d’un triomphe fictif. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 200) Par exemple, le directeur de Change.org en Espagne, Francisco Polo, raconte qu’il s’est identifié dans son adolescence aux super-héros pour surmonter les harcèlements scolaires. Le documentaire « La Domination masculine » (2009) de Patric Jean démarre précisément dans les rayons jouets d’un supermarché, avec les panoplies de super-héros, et notamment celles de Batman. Et en me baladant à l’exposition « Des Jouets et des Hommes » (2011) au Grand Palais de Paris, j’ai vu les multiples corrélations entre le monde de l’homme-objet et l’homosexualité, par exemple en regardant les installations audiovisuelles de Pierre Sorin.

 

Certaines personnes homosexuelles ont affirmé de leur vivant être réellement fascinées par la plastique du corps masculin ou féminin : Walter Pater, Michel Ange, Yukio Mishima, César Lácar, Juan Fersero, Francis Bacon (adepte des statues égyptiennes), et bon nombre d’hommes gay qui passent leur temps dans les salles de musculation. L’univers du mannequina, de la sculpture, de la coiffure et de la danse, renvoyant au mythe de Pygmalion et au goût des statues, est particulièrement investi par les sujets homosexuels. L’association homosexuelle parisienne Les Mecs en Caoutchouc réunit les fans de latex et de caoutchouc célébrant le corps parfait des super-héros plastifiés. Le dimanche 8 juin 2008, justement, a eu lieu à Madrid le 6e Festival « Infinita 2008 » qui mettait à l’honneur les super-Héros et le monde des comics. Ce genre de rassemblements queer ne sont absolument pas rares, et attire une forte population homosexuelle : « Une des plus célèbres soirées latex de Londres s’appelle la Rubber ball : jeu de mots qui signifie à la fois ‘bal du latex’ et ‘couilles en caoutchouc’. 2000 personnes y communient dans l’amour des tenues lubrifiées d’homme-grenouille. La Wasteland, à Amsterdam, réunit 4000 adeptes des fourreaux luisants. En Australie, certaines soirées rassemblent jusqu’à 7000 rubber victims qui portent leur seconde peau. » (Agnès Giard, Le Sexe bizarre (2004), p. 43)

 

Vidéo-clip de la chanson "Dégénération" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Dégénération » de Mylène Farmer


 

Le monde des supers-héros a beaucoup stimulé – et continue d’inspirer – l’imaginaire de nombreux individus homosexuels. Par exemple, en 1960-1962, Andy Warhol réalise ses premières peintures à l’épiscope, inspirées par la B.D. et par les réclames publicitaires : Dick Tracy, Nancy, Superman, Dr. Scholl, TV$99. Les deux sculptrices Ange et Damnation créent des héroïnes telles que Zorrote, Napoléone, des anges féminins noirs. Quant à N’Krumah Lawson Daku, il prend ses modèles en photo en leur faisant porter un masque de Zorro. À l’émission radiophonique homosexuelle Homo Micro, sur Radio Paris Plurielle (106.3 FM), une partie de l’équipe entourant Brahim Naït-Balk a monté en 2010 une série hebdomadaire (séquences de quelques minutes, incluant les chroniqueurs dans un rôle fantastique) qui s’intitule BiHomoMan, reprenant à son compte le titre de la série sentai japonaise Bioman. Alan Scott, alias Green Lantern, est le super-héros ouvertement gay de DC Comics.

 

green-lantern-B.D

 

Certaines personnes homosexuelles ont clairement désiré dans leur cœur être des supers-héros. Je pense par exemple à David Bowie (transformé en Ziggy Stardust), à Michael Jackson (devenu un homme élastique), à Mylène Farmer (volant dans les airs), etc. Dans l’émission Dans les yeux d’Olivier, « Les Femmes entre elles » d’Olivier Delacroix et Mathieu Duboscq (diffusée sur France 2, le 12 avril 2011), quand on demande à la comédienne Océane Rose-Marie pourquoi elle s’est choisie comme nom de scène « la lesbienne invisible », elle répond : « Y’avait un côté super-héros pour le titre du spectacle. »

 

 

Les supers-héros sont utilisés comme icônes homosexuelles. Par exemple, lors de sa création en 2004, la chaîne de télévision Pink TV a comme par hasard plébiscité comme ambassadrice Wonder Woman. Les sœurs de la série Charmed, les actrices comme Jane Fonda (Barbarella), Lindsay Wagner (Super Jaimie), Angelina Jolie (Lara Croft), Elizabeth Montgomery (Ma Sorcière bien-aimée), ou Sarah Michelle Gellar (Buffy contre les vampires), sont de forts modèles d’identification chez le public gay. Dans une émission Bas les Masques (1992) de Mireille Dumas, consacrée à l’homosexualité, Éric affirme avoir été marqué dans son adolescence par le personnage de Tarzan. Dans son autobiographie La Mauvaise Vie (2005), Frédéric Mitterrand parle de sa fascination pour Bob Morane (p. 43).

 

 

Certaines personnes homosexuelles avouent sans honte leur idolâtrie : « On se demande pourquoi on a souvent tendance à oublier les héros de notre enfance tels que Robin des Bois, Spock et l’incontournable Superman auxquels on voulait ressembler, que ce soit pour leur physique ou leur témérité. Alors assumons, messieurs ! » (cf. l’article « Megging, Messieurs ! » de Monique Neubourg dans la revue Sensitif, n°44, mars 2010, p. 54) ; « Gamin, j’étais abonné à X-Men et je regardais tous les péplums à la télé. » (Férid cité dans la revue Têtu, n°130, février 2008, p. 106) ; « Un héros d’une pureté absolue, voilà ce que Louis II voudrait être. » (cf. le documentaire « Louis II de Bavière : la mort du Roi » (2004) de Ray Müller et Matthias Unterburg) ; « Désormais, je m’identifierais toujours au héros masculin quand je lirais des histoires ou quand j’irais au cinéma. » (Paula Dumont à l’âge de 7 ans, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), p. 64) ; « Je suis un fervent adepte de tous ces dessins animés japonais qui mettent en scène un super-héros aux prises avec un nombre incalculable de méchants plus cruels les uns que les autres. Je m’imagine que je suis moi aussi doté de pouvoirs extraordinaires et que ma mission consiste à sauver le monde d’une destruction certaine, programmée par des forces occultes. Rien que ça ! » (Alexandre Delmar, Prélude à une vie heureuse (2004), p. 13) ; « Mes premières héroïnes étaient Catwoman – môme, je la dessinais brandissant son fouet –, Fantômette, Super Jaimie et Wonder Woman. Les ancêtres de Xena, quoi. » (le réalisateur Julien Magnat, dans la revue Têtu, n°69, juillet/août 2002, p. 20) Pour ma part, très jeune, j’ai été fortement impressionné par Wonder Woman, Super Jaimie, She-Ra, Fantômette, les Drôles de Dames : je me mettais dans la peau de ces femmes aériennes.

 

Le super-héros est l’incarnation de l’hétérosexuel, de l’hyper-masculinité, donc du fantasme sexuel et identitaire n°1 des personnes homosexuelles. Dans leur essai Le Cinéma français et l’Homosexualité (2008), par un beau jeu de mots avec l’héroïsme, Anne Delabre et Didier Roth-Bettoni nous parlent justement des « beaux (hét)héros » (p. 48) La fascination pour le surhomme-objet va jusqu’à la projection amoureuse : certains sujets homosexuels transfèrent sur la poupée dynamique leurs propres émotions, leur humanité (qu’ils croient perdue ou qu’ils désirent perdre), et parfois même partent à la recherche d’un amoureux qui sera le clone de leur Superman cinématographique ou de leur Wonder Women : « Je cherche Mister Perfection. » (Brüno dans le reportage « Brüno » (2009) de Larry Charles)

 

B.D. "Batman et Robyn"

B.D. « Batman et Robyn »


 

Le super-héros condense, grâce au cinéma d’animation et aux images en 3D, la perfection corporelle avec le sentiment : les avatars s’agitant sur nos écrans semblent réels et pourvus d’empathie. Ils catalysent tout type de sentiments, de désirs humains, d’orientations sexuelles. Et le paradoxe, c’est que plus les super-héros s’hétérosexualisent et se sur-sexualisent, plus ils s’homosexualisent : Lara Croft a tout de la lesbienne qui a perdu sa douceur féminine ; Xena la Guerrière est l’icône lesbienne par excellence ; Zachary Quinto, l’acteur qui a joué dans la série Heroes et dans le film Star Trek (2007) de J. J. Abrams, a fait son coming out le 18 octobre 2011. On trouve également de nombreux croisements entre Batman et l’homosexualité. Par exemple, le chanteur Rostam Batmanglij (du groupe Vampire Weekend) est gay… et son nom de scène parle de lui-même ! La B.D. homo-érotique Batman (1939) de Bob Kane et Bill Finger a été censurée en temps de maccarthysme aux États-Unis au nom de ses nombreuses références à l’homosexualité (le clown de Batman est parfois habillé en grande folle ; on a prêté à la collaboration entre Batman et Robin une ambiguïté homosexuelle). Et pour ce qui est du groupe des Village People, il est également précurseur des supers-héros version gay, puisque chacun des chanteurs a choisi de représenter un des archétypes de survirilité sociale les plus courus.

 

SUPER DDM

 

La passion homosexuelle pour les supers-héros dit un désir de grandeur (et de sainteté) frustré et mal comblé : en effet, beaucoup de personnes homosexuelles rêveraient d’être reconnues pour leur grandeur d’âme et leur originalité, mais comme elles refusent le bon Maître, un Dieu pauvre et faible nommé Jésus, et qu’elles préfèrent se tourner vers une idole de pacotille appelée Monsieur Muscle, elles se retrouvent à prononcer dans le silence de leur cœur un pathétique cri (« Force Rose !!! ») qui ne les pousse pas à croire en elles, ni aux autres, ni en la beauté des actions d’amour.

 

Par exemple, dans le one-man-show Jefferey Jordan s’affole (2015) de Jefferey Jordan, le héros homosexuel commence son spectacle en disant qu’il était Superman et qu’il s’est transformé en nabot homosexuel : « L’homme du futur, plus fort et plus résistant, s’est transformé en nain efféminé. » Le comédien tourne en dérision sa petite taille, et dit qu’il aurait aimé être grand, blond aux yeux bleus : « 1m66, ça fait marrer. »
 

SUPER Powers Rangers

 

Je crois qu’au fond, la recherche de divinité à travers l’identification à l’Homme-objet omnipotent cache un refus de se reconnaître fragile, réel, un désir de mourir (car une idole, c’est bien mort et inerte… même si l’acteur qui lui a prêté son corps et surtout son visage est bien vivant), et même parfois un viol. Certains individus homosexuels ont été pris pour des objets (survalorisés ou dévalorisés par leurs consommateurs), et tentent de recoller les morceaux du mythe amoureux qu’ils ont incarné. Ce n’est pas sans raison que dans son essai Ça arrive aussi aux garçons (1997), Michel Dorais appelle chez le garçon abusé sexuellement dans son adolescence la recherche d’un partenaire masculin plus âgé que lui « le syndrome de Batman et Robin » (pp. 232-234) : « Le duo Batman et Robin est le prototype de la relation idéale que cherchent à établir, plus ou moins inconsciemment, nombre de garçons agressés. […] Environ le tiers des répondants à cette enquête furent un temps des émules de Batman et Robin. »

 
 

b) Personne n’est parfait :

Vidéo-clip de la chanson "Music" de Madonna

Vidéo-clip de la chanson « Music » de Madonna


 

Chez la majorité des personnes homosexuelles, la prétention à se vouloir super-héros se décline parfois en laconique aveu d’impuissance (« Personne n’est parfait ») qui se fait passer pour humble mais qui en réalité n’est qu’une confirmation de l’excès d’orgueil (« Je ne vois pas pourquoi je changerais et ferais des efforts puisque je ne peux pas être Dieu ») : « La perfection n’existe pas. » (Patrick Loiseau dans l’émission Vie privée, Vie publique (2007) de Mireille Dumas) ; « Personne n’est parfait. » (Christine Angot, Quitter la ville (2000), p. 189).
 

Déborah, intersexe


 

Par exemple, la tombe de Hans Blüher (homosexuel) porte encore aujourd’hui le monogramme chrétien « Nobody is perfect ». Dans le documentaire « Ni d’Ève ni d’Adam : une histoire intersexe » de Floriane Devigne diffusé dans l’émission Infrarouge sur la chaîne France 2 le 16 octobre 2018, Déborah, personne intersexe, se photographie devant un écriteau « I’m not perfect but I’m limited edition. ». Or, comme le disait de son vivant Mère Teresa, nous ne devons jamais cesser de tendre à la perfection. C’est ce désir qui nous rend humble, et le refus du chemin de perfection qui nous rend prétentieux et tristes. Car il faut beaucoup d’humilité pour continuer à s’orienter vers la Vérité et la perfection en sachant qu’on sera forcément toujours en dessous et qu’on n’y arrivera pas par nos propres forces, sans être aidés des autres et de Dieu.

 

Autobiographie Personne n'est parfait, maman! de Thomas Sayofet

Autobiographie Personne n’est parfait, maman! de Thomas Sayofet


 

L’autoparodie défaitiste participe de l’alimentation de sa croyance à se croire parfait : « Bien sûr, nous, nous n’aurons pas de défauts. » (Christophe en boutade, parlant du patrimoine génétique que lui et de son compagnon Bruno donnerait à « leur » enfant par GPA, dans le documentaire « Deux hommes et un couffin » de l’émission 13h15 le dimanche diffusé sur la chaîne France 2 le dimanche 26 juillet 2015)
 

Lady Gaga

Lady Gaga


 
 

c) L’aventure est plus envisagée en tant qu’expérience sexuelle et fantasmatique que comme une action réelle :

Certains individus homosexuels se présentent/sont présentés comme de grands aventuriers : cf. l’article « Annemarie Schwarzenbach, aventurière et amoureuse des femmes » de Béatrice Catanese dans le revue Têtu du lundi 15 août 2011, le documentaire « Orchids, My Intersex Adventure » (2011) de Phoebe Hart, etc. « Montherlant a, dans ses écrits comme dans sa vie, choisi l’aventure en tant que vocation spirituelle. » (Susan Sontag, « Héros de notre temps l’anthropologue », L’Œuvre parle (1968), p. 101) ; « Vendredi 20 décembre 1918. [À une soirée au club] J’ai été accaparé par un jeune homme élégant au visage de garçon gracieux et un peu fou, blond, beau type d’Allemand, plutôt fragile, qui m’a rappelé Requadt, et dont la vue m’a sans aucun doute fait une impression telle que je ne l’avais plus constatée depuis longtemps. Était-il simplement en tant qu’invité au club, ou vais-je le revoir ? Je m’avoue de bon gré que cela pourrait devenir une aventure. » ; « Samedi 21 décembre 1918. […] Je voudrais, plein d’esprit d’aventure, revoir le jeune homme d’hier. – Neige. Le soir, gel. » (Thomas Mann, cité dans Le Rose et le Brun (2015) de Philippe Simonnot, p. 121) ; « J’aime l’aventure, l’ambition. J’aime commander. Et les femmes soumises. » (Maïté, femme lesbienne, dans le documentaire « Les Homophiles » (1971) de Rudolph Menthonnex et Jean-Pierre Goretta) ; « Je suis une aventurière, moi ! » (Maëva, femme lesbienne de 23 ans, dans l’émission de speed-dating de la chaîne M6, Et si on se rencontrait ?) ; etc.

 

Par exemple, dans l’introduction de l’autobiographie Parce que c’était lui (2005), on nous décrit Roger Stéphane comme un « aventurier existentiellement solitaire, même s’il ne vivait qu’à travers le monde » (p. 28). Le poète français Arthur Rimbaud est transformé par la légende en « aventurier insaisissable » (cf. l’article « Arthur Rimbaud » de Laure Murat, dans le Dictionnaire des Cultures gays et lesbiennes (2003) de Didier Éribon, p. 404). Dans la revue Têtu du 15 août 2011, on décerne également à Annemarie Schwarzenbach le titre d’« aventurière et amoureuse des femmes ».

 

SUPER Arielle

 

Je n’idéaliserais pas autant le tableau… Il y a certainement méprise dans les termes : en valeur, l’aventure sexuelle n’équivaut pas à l’aventure aimante et humaine, même si c’est le même mot (« aventure ») qui les rapproche. Les esprits libertaires vantent les mérites de l’« aventure du sexe »… mais celle-ci ne requiert ni notre courage, ni notre liberté, ni notre volonté d’engagement, mais plutôt notre lâcheté, nos errances, notre consumérisme, notre égoïsme, notre abandon à la luxure, aux pulsions, au plaisir des sens. Par exemple, dans la revue Triangul’Ère 1 (1999) de Christophe Gendron, quand l’essayiste lesbienne Geneviève Pastre propose au sein du couple homosexuel « d’être l’aventurier de son corps et de son esprit, et de pratiquer une exploration réciproque » (p. 73), elle situe majoritairement « l’aventure » sur un plan sensoriel, sensuel, génital, narcissique, productiviste, mécaniste, rentable. Ici, l’aventure est au corps ce que le capitalisme est au marché : elle vise au bien-être (comptable !) de l’individu plus qu’au bien commun. On retrouve cette logique mercantile dans la bouche de beaucoup de penseurs homosexuels employant le mot « aventure » ou l’adjectif « aventurier » : « Burroughs est l’un des écrivains américains les plus importants de la génération d’après-guerre. Drogué et aventurier, il a tout essayé. » (Lionel Povert, Dictionnaire gay (1994), p. 104) ; « Après les petites annonces et les saunas, j’ai fini par m’aventurer dans le quartier gay de Paris, le Marais, toujours dans l’espoir de LA rencontre. J’ai vite déchanté. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), p. 48) ; « Son activité de metteur en scène ne le retenait pas dans sa vie d’aventurier. Il était toujours prêt à des rencontres douteuses. » (Alfredo Arias parlant de Coco, le travesti M to F, dans son autobiographie Folies-Fantômes (1997), p. 24) ; « Je me suis mis à marcher derrière Bruno comme quand on suit aveuglément l’amour, pour trouver au comptoir un centimètre carré disponible. Lumières paralysantes, la musique hurlait pour couvrir la rumeur générale qui s’amplifiait alors que, les bières se vidaient. Hommes enlacés, bouche à bouche, sexe à sexe, ils se déchaînaient pour un soir en libérant toutes leurs pulsions, le temps de vivre leurs désirs. Les plus âgés, relativement plus calmes, ‘des aventuriers de l’âge perdu’, comme les appelait Bruno, qualification qui me déplaisait fortement, lorgnaient sans doute vers le passé déchu qui s’écoulait à la vitesse des perfusions. Tandis que je m’insurgeais contre cette discrimination, Bruno m’expliquera plus tard que, attirance physique oblige, le fossé des générations dans le milieu a plus qu’un sens, il a un corps. » (Berthrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 133) ; « Les rencontres sexuelles fortuites qu’on appelle ‘aventuras’ prennent fatalement un côté sentimental. » (Copi à Paris en août 1984, cité dans la biographie Copi (1990) du frère de Copi, Jorge Damonte, p. 89) ; « Je me retrouvai [en 1957], à l’âge de 16 ans, débarrassé des uns et des autres dans l’immense ville de Buenos Aires. Ayant appris quelques finesses de petit parisien, je me dédiai beaucoup à l’aventure sentimentale et au voyeurisme social. » (Copi à Paris en août 1984) ; etc. L’« aventure » en question est plutôt, en réalité, une absence d’Aventure.

 
 

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Code n°166 – Symboles phalliques (sous-codes : Fétichisme du pénis / Sodomie / Fellation / Masturbation / Castration / Peur de la sexualité / Pont)

symboles phalliques

Symboles phalliques

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 

AVERTISSEMENT : Cette page peut choquer la sensibilité des mineurs

 
 

Le kiki envisagé comme une arme ou une absence (à cause de la peur de la castration)

 

Vidéo-clip de la chanson "Libertine" de Mylène Farmer

Vidéo-clip de la chanson « Libertine » de Mylène Farmer


 

Un certain nombre d’auteurs homos associent dans leurs créations fictionnelles le pénis de la pénétration anale/vaginale à tous les symboles phalliques dangereux imaginables – le couteau, le serpent, le revolver, les flèches, les cornes du taureau, la stalagmite perforante et mortelle, etc. –, même s’il est aussi par ailleurs totémisé en sceptre de toute-puissance asexuée (étant donné que le phallus n’est pas réductible à l’appareil génital masculin, contrairement à ce qu’en a retenu le langage populaire, mais bien au pouvoir narcissique de domination qui peut être exercé aussi bien par des hommes que par des femmes). En effet, la pénétration anale/vaginale, dans les fictions homo-érotiques et parfois dans la réalité, ne se fait/vit pas sans douleur. Elle est même souvent liée au viol, à la mutilation anatomique, et à un crime. Est-ce réaliste, ou bien le fruit exagéré d’une intériorisation homophobe d’une diabolisation sociale de la sexuation, de la génitalité, de la masturbation, de la sodomie, de la fellation ? Les deux à la fois. Certes, la sodomie ou la fellation ne tuent pas forcément, ni même sur le coup. Et beaucoup d’individus homosexuels excusent la violence de celles-ci par le sentiment, le plaisir ou la métaphore « humoristique ». Néanmoins, il est fort probable que les images agressives du pénis, ou bien les visions d’horreur de la castration, dépeintes par énormément de personnes homosexuelles, disent chez elles une sexualité forcée et déséquilibrée, soient la représentation d’un viol réellement vécu/d’une violence symbolique et psychique véritablement subie, indiquent l’existence d’un fantasme de toute-puissance niant les limites de chacun des deux sexes, traduisent une peur/ignorance de la génitalité, symbolisent un désir incestueux frustré, émergent du contrecoup de la vue du non-amour entre leurs deux parents biologiques mais surtout entre leurs deux parents cinématographiques/pornographiques.

 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme », « Coït homosexuel = viol », « « Première fois » », « Femme et homme en statues de cire », « Amant narcissique », « Bonbons », « Cheval », « Main coupée », « Talons aiguilles », « Destruction des femmes », « Parricide la bonne soupe », « Scatologie », « Icare », « Noir », « Cannibalisme », à la partie sur les « Femmes phalliques » dans le code « S’homosexualiser par le matriarcat », à la partie « Sang » du code « Mariée », à la partie « Trou noir » du code « Oubli et Amnésie », à la partie « Saint Sébastien » du code « Adeptes des pratiques SM », à la partie « Taureau » du code « Corrida amoureuse », à la partie « Sexualité régressive » du code « Parodies de Mômes », et à la partie « Pied cassé » du code « Se prendre pour Dieu », dans le Dictionnaire des Codes homosexuels.

 
 

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FICTION

 

a) Saint Pénis :

la chanteuse Katy Perry

la chanteuse Katy Perry


 

Dans les fictions traitant d’homosexualité, il est bien souvent question de bite (excusez de la crudité de langage, mais bon, voilà, c’est de cela dont il s’agit !), parfois de manière imagée et suggestive : cf. la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi (avec le sexe-plumeau, dans la mise en scène de Gilian Petrovski, en 2009), le one-woman-show Nana vend la mèche (2009) de Frédérique Quelven (avec les chiens phalliques), la peinture La Blanche et la Noire (1904) de Félix Valotton, la chanson « Short Dick Man » de 20 Fingers, la chanson « Bananasplit » de Lio, la chanson « Les Sucettes » de France Gall, le vidéo-clip de la chanson « Don’t Tell Me » de Madonna (avec la queue de hamster dans l’entre-jambe de la chanteuse), le film « Deux bananes flambées et l’addition » (1997) de Gilles Pujol, le film « La Peau » (1980) de Liliana Cavani, le film « The Living End » (1992) de Gregg Araki, le film « Hitcher » (1985) de Robert Harmon, le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson (avec les poteaux marseillais de 40 cm de diamètre à Marseille, comparés à des bites), le film « Métamorphoses » (2014) de Christophe Honoré (avec le roseau), etc.

 

Tableau « La Blanche et la Noire » de Félix Valotton

Tableau « La Blanche et la Noire » de Félix Valotton


 

« Je sens remuer sa petite bite comme une cuillère à café dans une tasse. » (le narrateur homosexuel dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 47) ; « Quand je revins dans la pièce avec les coupes, elle avait retroussé sa robe et serré la bouteille entre ses genoux. Le bouchon fusa et claqua au plafond et un grand jet mousseux jaillit d’entre ses jambes. » (Laura décrivant son amante Sylvia lui annonçant qu’elle attend un bébé d’elle, dans le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch, p. 183) ; « Tu parles peut-être de ma bite, enfin, de celle que tu as dans la tête. Va, oublie-moi, elle va bien ramollir dans ta mémoire, ma bite ! » (Luc à son amant Jean, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; etc.

 

Les références aux symboles phalliques se veulent ouvertement grossières et décalées. Par exemple, dans le film « Warum, Madame, Warum » (« Pourquoi, Madame, pourquoi », 2011) de John Heys & Michael Bidner, une bourgeoise berlinoise déguste une saucisse phallique tenue d’une main gantée. Dans la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti, lécher une glace est interprété comme un signe d’homosexualité. Dans la pièce À quoi ça rime ? (2013) de Sébastien Ceglia, Bernard, le héros homosexuel, cherche à séduire son voisin de pallier Didier en dégustant à la fourchette son knacki de manière très lascive. Dans le film « Children Of God » (« Enfants de Dieu », 2011) de Kareem J. Mortimer, Romeo, le héros homosexuel noir, plaisante sur la taille visiblement impressionnante de son appendice, qu’il affuble du doux nom de « Francky ». Dans le film « Love Is Strange » (2014) d’Ira Sachs, Ben, l’un des héros homos, est fan de comédies musicales, telles que Bananasplit. Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, l’autobus de l’équipe gay de water-polo prend un auto-stoppeur portant un tee-shirt sur lequel est marqué « SPLIT ».

 

Cependant, les allusions sexuelles peuvent également être plus inconscientes. Par exemple, dans le film « Week-End » (2012) d’Andrew Haigh, Glenn et Russell, les deux amants d’un week-end, passent leur temps à cloper/niquer : week-end dick & cigarettes au programme. Dans le film « Entre les corps » (2012) d’Anaïs Sartini, la clope est le symbole phallique par excellence qu’Hannah use pour draguer une fille. Dans le film « Free Fall » (2014) de Stéphane Lacant, la cigarette est clairement le prémisse à la sodomie entre les deux camarades CRS Marc et Engel. Dans le film « Praia Do Futuro » (2014) de Karim Aïnouz, c’est juste après que Konrad ait demandé à son secouriste Donato à l’hôpital s’il avait une cigarette pour lui (Donato lui répond « non ») qu’il l’encule juste après dans une voiture : c’est la séquence filmique juxtaposée.

 

Parfois, le héros homosexuel est même réduit à son appareil génital : « Vous me faîtes rire, les deux pédés et la lesbienne, on dirait deux burnes accrochées à une bite. » (Claude, une des héroïnes lesbiennes, à son amante Polly entourée de leurs deux amis homos Simon et Mike, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 80) Tel sexe, tel maître !… à l’image du flic Pandrax dans la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, « exhibant un sexe réglementaire obèse et poilu, dont le gland rappelait la forme d’un képi » (p. 91). Dans l’épisode 1 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn, Adam, le héros homo, est complexé par son grand sexe : à la fois il le trouve trop grand, à la fois il a peur de la panne : « J’aimerais être un mec normal avec une queue normale et un père normal. » Il prend même du viagra pour se rassurer.

 

Le pénis est aussi la métaphore des amants. Dans beaucoup d’œuvres homosexuelles est dressée une typologie des différents appareils génitaux masculins personnifiés, de manière à la fois humoristique et pseudo scientifique : cf. le one-man-show Petit cours d’éducation sexuelle (2009) de Samuel Ganes, la pièce Hétéropause (2007) d’Hervé Caffin et de Maria Ducceschi, la comédie musicale À voix et à vapeur (2011) de Christian Dupouy, etc. Par exemple, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, à l’Acte 6 intitulé « Le Musée des Bites », la Comtesse Conule de la Tronchade nous expose tout un catalogue « international » des sexes d’homme existants : la bite en chocolat (« pour les gourmandes »), la bite africaine (« qui traîne un peu les pieds, mais qui arrive toujours aussi triomphante… Le continent qui se présente compense sa pauvreté par sa puissance créatrice ! »), la bite espagnole (qui expose au risque de la castration : elle « joue avec nos nerfs pour qu’on y aille et quand on y est, décapitation, paf dans l’œil ! »), etc. Dans la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot, pareil, la voix-off nous décrit les différentes catégories de pénis qui existent (le « Bananasplit », le « Capitaine Crochet », entre autres…).

 

Certains personnages homosexuels semblent obnubilés par les zizis. Par exemple, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, l’obsession de Cody, le gay nord-américain, est de « sucer des bites » tout le temps (p. 92). C’est le cas de tous les autres protagonistes homos qui l’entourent : « Maintenant, c’est de la merde, Paris ressemble à un musée pour vieux cons fachos, avec des gays (il prononce ‘géïzes’) qui tètent du petit lait électronique avec des airs ingénus et qui se branlent devant Xtube. Des petits moutons. On a transformé une armée de pédés rebelles qui dérangeaient le modèle hétéro en gays, c’est-à-dire en tarlouzes de droite incapables de réfléchir plus loin que le bout de leur bite. » (Simon, op. cit., pp. 23-24) ; « Pfu, vous êtes pareils tous les deux, Simon et toi, complètement obsédés. Je vais finir par croire que c’est un syndrome homosexuel… Non, en fait j’en suis convaincue ! Un jour, tu vas voir, j’en aurais marre que les pédés parlent que de cul, on dirait que chez vous, si y avait pas le cul, y aurait rien. Vous êtes complètement obsédés, tous. Bande de freaks ! » (Polly, l’une des héroïnes lesbiennes s’adressant à ses deux amis gays Simon et Mike, op. cit., p. 25) ; etc. Dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, Mathias Le Goff, entraîneur de water-polo hétéro, se désole de l’indiscipline de l’équipe gay dont il a la charge : « Pourquoi vous êtes obligés de montrer vos bites en permanence ? »

 

Plus qu’une obsession pour la génitalité, c’est un aveuglement à l’égard de celle-ci. Visiblement, ce sont ceux qui en parlent le plus qui y goûtent le moins. « De l’ouverture à la fermeture de la gare, y a des hommes, de tous âges, de toutes origines qui se branlent lamentablement, debout, dans l’odeur de pisse et de foutre, en matant en coin les bites des autres. On dirait des puceaux, aussi fébriles que surexcités. Venir ici me désespère autant que ça me réjouit. » (Mike se rendant aux pissotières, op. cit., p. 59) ; « La Reine des Rats se glissa entre mes pattes et me suça le pénis sans résultat. » (Gouri, le rat bisexuel du roman dans La Cité des Rats (1979) de Copi, p. 118) ; etc.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

La focalisation des personnages homosexuels sur le sexe génital est généralement excusée par l’art, la politique, le goût, le sentiment, l’humour, la métaphore, bref, par l’intention : cf. la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi (avec la bite d’Ahmed comparée à une chrysalide), la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali (avec Heïdi, une des héroïnes lesbiennes, peignant des tableaux de végétaux-pénis surdimensionnés), la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand (avec les chocolats en forme de bite), le film « Le Fil » (2010) de Mehdi Ben Attia (avec l’obélisque phallique), la pièce Betty Speaks (2009) de Louise de Ville (avec l’aspirateur-vibromasseur), le film « Túnel Russo » (2008) de Eduardo Cerveira, etc. « Oui, la bite est un oiseau ! Mais c’est un oiseau plongeur ! Il aime bien se baigner ! » (Copi, Les Escaliers du Sacré-Cœur, 1986) ; « On a quand même traversé le même tunnel. » (Stan, l’hétéro qui est en train de virer sa cutie face à Guen l’homosexuel, dans la pièce Les Favoris (2016) d’Éric Delcourt) ; etc. Par exemple, dans la pièce Mon frère en héritage (2013) de Didier Dahan et Alice Luce, Gabriel a offert à son amant Philippe une sculpture « contemporaine » : une obélisque en forme de bite.

 

Il est énormément question de masturbation et de fellation (succion du pénis) dans les œuvres homo-érotiques, et très souvent, le héros homosexuel se masturbe, et c’est le début de l’engrenage de la croyance en l’homosexualité et de la pratique homo chez lui : cf. la chanson « Mourir d’ennui » de Jeanne Mas (avec « le rapport solitaire » de Marlène avec elle-même), le film « Black Swan » (2011) de Darren Aronofsky (avec Nina, l’héroïne lesbienne, qui voit sa mère à côté d’elle au moment où elle se masturbe), le spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès (où Luca se film en train de se masturber), le film « Blow » (2011) de Pascal Lièvre, le film « Romeos » (2011) de Sabine Bernardi (avec Miriam/Lukas, l’héroïne transsexuelle F to M), le film « Como Esquecer » (« Comment t’oublier ? », 2010) de Malu de Martino (avec Julia, l’héroïne lesbienne, qui se satisfait sous la douche), le film « Les Amours imaginaires » de Xavier Dolan (avec Francis qui se masturbe en pensant à Nicolas), le film « Une Grâce stupéfiante » (1992) d’Amos Gutman (avec Jonathan, 18 ans, se masturbant devant des revues), le film « Fotostar » (2002) de Michele Andina (avec le héros enfermé dans le cabinet de toilettes), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki (avec le personnage homo de Smith), le film « Shortbus » (2005) de John Cameron Mitchell (avec James exécute acrobatiquement une auto-fellation), la chanson « Une Fée, c’est… » de Mylène Farmer (« Jeux de mains, jeux de M… Émoi. »), le roman Les Enfants terribles (1929) de Jean Cocteau (avec le personnage de Paul, « jouant le jeu » avec lui-même), le film « La Vie d’Adèle » (2013) d’Abdellatif Kechiche, la pièce Happy Birthday Daddy (2007) de Christophe Averlan (avec le héros homo se branlant sous sa douche), le film « Matador » (1985) de Pedro Almodóvar (où le personnage principal se masturbe devant des films d’épouvante), le film « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera (Roberto, pendant qu’il se masturbe tout seul dans son salon, s’adresse à quelqu’un que nous ne voyons pas à l’image mais qui le malmène – « Va te faire foutre connard ! Fils de pute ! » –… comme si le fantasme masturbatoire incarné en star du porno revenait sous forme d’amant diabolique), le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan (Francis, le héros homo, se masturbe en pensant à Nicolas), le film « Kaboom » (2010) de Gregg Araki, etc.

 

« Dès qu’elle fut partie, je dus, sans pouvoir attendre, procéder à un soulagement ordinaire. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 54) ; « Ma vie entière est cinématographique. Je me masturbe même de façon cinématographique. » (Tommy, jeune réalisateur homosexuel dans le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza) ; « Son pénis bandait, et il lui arrivait très souvent d’en jouir. » (Marcel, un des personnages homosexuels du roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot, p. 17) ; « On engagea donc un carreleur, un peintre et un plombier. […] Quelle jouissance que de voir les muscles sous la peau tendre des fesses du carreleur accroupi, d’autant plus que le plombier, en triturant mon système de chasse d’eau, me masturbait involontairement sans rien comprendre à mes dérèglements. » (le narrateur homosexuel, chiotte publique parlante, dans la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 92) ; « J’avais dix-huit ans, j’étais vierge et j’en avais assez de sublimer en rêvant dans mon lit à des êtres inaccessibles ou en tripotant dans l’ombre des parcs publics des corps fugitifs qui n’étaient pas là pour l’amour mais pour la petite mort qui dure si peu longtemps et qui peut être triste quand elle n’est agrémentée d’aucun sentiment. » (le narrateur homosexuel du roman La Nuit des princes charmants (1995) de Michel Tremblay, p. 25) ; « Pour tes regards éperdus, mon sperme s’est répandu. » (Luca, le narrateur homosexuel du spectacle musical Luca, l’évangile d’un homo (2013) d’Alexandre Vallès), etc. Par exemple, pendant la comédie musicale HAIR (2011) de Gérôme Ragni et James Rado, les nombreux comédiens sur scène déclament d’une voix forte des mots qu’ils jugent interdits et diabolisés par la société soi-disant « pudibonde et bourgeoise » : « Masturbation ! », « Orgasme ! », « Jouissance ! ». Dans le film « W imie… » (« Aime… et fais ce que tu veux », 2014) de Malgorzata Szumowska, le premier indice d’homosexualité latente du prêtre Adam arrive quand on le voit se masturber dans son bain. Dans le film « Shower » (2012) de Christian K. Norvalls, à la piscine municipale, c’est en entendant son voisin de cabine de douche se masturber que le héros est excité et sur le point de franchir le pas de l’acte homo. Dans le film « Hoje Eu Quero Voltar Sozinho » (« Au premier regard », 2014) de Daniel Ribeiro, quand Léo tombe amoureux de Gabriel, le premier ami qui lui accorde de l’attention, il se masturbe dans son lit en enfilant le pull de ce dernier et en sentant son odeur.

 

Le pénis est vénéré comme un fétiche sacré devant lequel il convient de se prosterner religieusement : cf. le roman L’Amant de mon père (2000) d’Albert Russo, le film « Le Zizi de Billy » (2003) de Spencer Lee Schilly, le film « Mon copain Rachid » (1998) de Philippe Barassat, etc. « Tu aimes cette bite. » (Richard s’adressant de manière coquine à son amant Kai, dans le film « Lilting », « La Délicatesse » (2014) de Hong Khaou) ; « J’avais une ribambelle de godes : I believe in you !!! » (Nathalie Rhéa dans son one-woman-show Wonderfolle Show, 2012) ; « Dis-moi que mon sexe est Dieu. » (Dean s’adressant au cadavre de Buddy, dans la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper) ; « Ton sexe, totem de mes désirs. » (cf. le poème « À Gilles R » de Denis Daniel) ; « Adore ! » (cf. le poème « Le Condamné à mort » (1942) de Jean Genet) ; « J’ai développé une passion viscérale pour le gospel, les bites et les nuages ! » (Lise, l’héroïne lesbienne de la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Une jeune fille hystérique […] obsédée par son sexe ? […] Dieu n’est ni un anatomiste compatissant, ni un exorciste de sexe ! » (la narratrice lesbienne du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 119) ; « Et puis après, il va l’empailler. » (Bernard, le héros homosexuel en parlant de la bite du trans M to F « Géraldine », dans la pièce Nous deux (2012) de Pascal Rocher et Sandra Colombo) ; « On vaincra ! On a un phallus ! » (les Virilius, groupe commando d’homosexuels refoulés, dans la pièce Les Virilius (2014) d’Alessandro Avellis) ; etc.

 

Le sexe mâle est parfois tellement déifié qu’il en devient invisible, immatériel, solaire (il en perd son caractère sexué et s’intériorise/s’inverse en vagin du point de vue de l’héroïne lesbienne) : cf. la B.D. La Chair des pommes (2006) de Freddy Nadolny Poustochkine (avec le jet d’eau phallique), la chanson « Duel au soleil » d’Étienne Daho (avec le pénis-rayon-de-soleil), la poésie « Como Reina » de Néstor Perlongher (avec le soleil pénétrant comme une bite), la chanson « Aime » de Mylène Farmer (« Souvenir d’un soleil, un seul être me pénètre. »), etc. « Je peux sentir ta bite invisible. » (Judy Minx, comédienne lesbienne, lors de la scène ouverte Côté Filles au Troisième Festigay du Théâtre Côté Cour de Paris, en avril 2009) ; « Nous avons assez parlé du sexe des anges. » (cf. une réplique de la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Ah, race de femmes maudites, vous êtes toutes des putes ignorant tout de la bite ! » (Ahmed parlant des femmes lesbiennes dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Cinq autres [hommes] s’emparèrent de l’albatros pour lui enfoncer une bouteille de bière dans l’anus tout en l’étranglant. » (Copi, La Cité des Rats (1979), p. 139) ; « La cataracte secouait l’eau comme une chevelure de toute sa force telle la nuque d’une gitane aux cheveux de cristal qui venait s’écraser sur deux grands rochers ronds. » (Copi, La Cité des Rats (1979), p. 133) ; « Et toi, t’étais assis dans ce rayon toute la journée. Je me souviendrai longtemps de ce rayon. » (Rudolf s’adressant mélodramatiquement à son ex-amant Pierre, en référence à leur première rencontre, dans le film « Boys Like Us » (2014) de Patric Chiha) ; etc.

 

À travers la réification idolâtre de son pénis, le héros homosexuel tente parfois de se diviniser lui-même. Par exemple, dans la chanson « Sextoy » de la comédie musicale Encore un tour de pédalos (2011) d’Alain Marcel, un des héros homosexuels parle de son « désir d’être un gode pour mieux s’enféticher ». L’invisibilité du phallus renvoie parfois à l’impuissance sexuelle du héros. Par exemple, dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, Fred, l’un des héros homos, a des problèmes d’érection.

 

Tout semble montrer que la focalisation homosexuelle sur le pénis est un complexe d’Œdipe mal géré, autrement dit un attachement incestueux entre le personnage homosexuel et son père (ou sa mère phallique). Par exemple, dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz, Chris, le héros homosexuel blond, décrit son père comme un « Kingkong en érection ». Dans la pièce 1h00 que de nous (2014) de Max et Mumu, Matthieu-Alexandre, jeune artiste homosexuel, a offert une sculpture en forme de bite à sa mère.

 
 

b) Le pénis, fétiche d’un pouvoir asexué violent :

Le pénis est tellement voulu fort, tout-puissant que, pour le coup, il en devient violent : cf. le roman La Cité des Rats (1979) de Copi (avec la « pierre taillée en forme de verge », p. 88), le film « La Femme du dimanche » (1975) de Luigi Comencini (avec le pénis de pierre meurtrier), la photo Recto Verso (1999) d’Orion Delain (avec le pénis-crocodile), etc. « Mon copain Rachid a une grosse bite. Moi pas. » (Karim dans le film « Mon copain Rachid » (1998) de Philippe Barrassat) ; « Je suis en marbre, n’est-ce pas, tu peux passer ton temps à me cogner dessus, ce n’est que ton poing que ça blesse. Je suis comme la tour d’en face, regarde. L’hélicoptère s’est écrasé contre, les occupants ont péri, mais la tour n’a pas branlé. Je suis une bite bien dure. » (Luc s’adressant à son amant Jean, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi) ; « Laisse simplement ma bite s’ériger entre toi et moi ; elle prendra la place du vide qui faisait ton désespoir ! » (Ahmed s’adressant à Lou dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Après un siècle d’horreur, Micoulonges avait fini par se relever et laissé apercevoir, pointant hors de sa braguette, son sexe énorme, violacé, tendu et brutal comme un plantoir. Il avait pissé en ricanant. Et Pascal avait entendu le bruit du jet qui claquait contre les feuilles du buisson où il se dissimulait. » (le narrateur homosexuel du roman Le Garçon sur la colline (1980) de Claude Brami, p. 177) ; « Je ne poinçonne personne. » (Jérémy Lorca expliquant qu’il ne pénètrera jamais une femme, dans son one-man-show Bon à marier, 2015) ; etc. Par exemple, dans la pièce Cachafaz (1993) de Copi, quand Cachafaz demande à son amant Raulito si « sa bite lui plaît molle », ce dernier le renvoie sur les roses : « Plutôt de l’eau bénite ou traverser le Sahara ! »

 

Le pénis, c’est le fétiche du pouvoir, non d’abord le fétiche de la sexuation ! C’est pourquoi beaucoup d’héroïnes lesbiennes le revendiquent à l’instar des hommes : « Je n’ai pas besoin d’un homme : j’ai besoin d’un pénis. » (Nathalie Rhéa racontant dans son one-woman-show Wonderfolle Show (2012) sa visite dans un « Temple du sexe ») Les héros transsexuels ou lesbiens, en demandant le pénis, réclament en réalité le pouvoir qu’ils imaginent exclusif aux mâles, autrement dit le phallus, qui pour le coup, se retournera en machisme ou en matriarcat castrateur violent parce qu’il ne correspond pas à leur réalité anatomique naturelle : « Alors, elle, resplendissante, monterait et redescendrait la Butte, comme une pute enveloppée de Chanel à la lumière de la lune, toute seule avec son destin, singe, guenon ou femme cruelle, souvenir d’un Carnaval solitaire de fille à bite ou d’homme sans apparat ! » (Fifi à propos de Lou dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Une vieille légende africaine disait que le dieu de l’Univers à venir naîtrait de l’accouplement d’un roi noir et de deux femmes identiques à cheveux dorés qui auraient un pénis et qui arriveraient dans le royaume avec un oiseau métallique. » (le narrateur homosexuel de la nouvelle « Les Vieux Travelos » (1978) de Copi, p. 93) ; « Ma grand-mère est terrible. Elle fichait des fétus de paille dans le cul des guêpes pour les faire mourir. » (les premiers mots du narrateur homosexuel de la nouvelle « La Carapace » (2011) d’Essobal Lenoir, p. 11) ; « Hubert, […] vous avez devant vous la créature qui possède l’organe le plus puissant du monde. » (Cyrille, le héros homosexuel en parlant de la voix/du pénis de la cantatrice Regina Morti, dans la pièce Une Visite inopportune (1988) de Copi) ; « Pourtant, je leur tends la perche… et eux la leur. » (une femme en parlant des hommes en amour, dans la pièce Tu m’aimes comment ? (2009) de Sophie Cadalen) ; « Le désir que j’avais pour elle depuis toutes ces années et qu’enfin je réalisais me permettait de comprendre ce que les hommes appelaient la jouissance. J’avais pensé que sans l’attribut masculin cela n’était pas possible. Je souffrais sans doute, sans me l’avouer jamais, de ce manque, de ce moins que la nature nous inflige, vécu comme une ‘infirmité’. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 65-66) ; « l’inutilité pour moi de son masculin » (idem, p. 169) ; « Je suis bien décidée à ne pas me laisser blesser l’âme par le coup qu’il veut me porter avec ce qu’il a reçu en naissant garçon, de peur que cette blessure ne se referme jamais. » (idem) ; etc.

 

Film "Shortbus" de John Cameron Mitchell

Film « Shortbus » de John Cameron Mitchell


 

Beaucoup d’héroïnes lesbiennes jouent les femmes phalliques pour se mettre à la place des hommes-objets cinématographiques dont elles envient le pouvoir et la brutalité machiste (cf. je vous renvoie au code « S’homosexualiser par le matriarcat » dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Elles disent ouvertement qu’elles auraient aimé avoir un pénis à la place de leur « pauvre » vagin : « Le désir que j’avais pour elle depuis toutes ces années et qu’enfin je réalisais me permettait de comprendre ce que les hommes appelaient la jouissance. J’avais pensé que sans l’attribut masculin cela n’était pas possible. Je souffrais sans doute, sans me l’avouer jamais, de ce manque, de ce moins que la nature nous inflige, vécu comme ‘une infirmité’. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 65-66) ; « Je ne pourrais pas dire que mon nez remplace ma langue, pourtant parfois je l’entre en entier, comme on le ferait d’un pieux, avec une certaine violence. » (idem, p. 73) ; etc. Par exemple, dans la pièce En circuit fermé (2002) de Michel Tremblay, Sonia dit qu’elle « gagnerait au concours de la plus grande quéquette ». Dans le film « Un autre homme » (2008) de Lionel Baier, Rosa dit qu’elle « a des couilles » : c’est une femme manipulatrice (d’ailleurs, Natacha Koutchoumov, l’actrice qui joue Rosa, avoue en conférence de presses que « son personnage, c’est un homme dans un corps de femme. »). Cette substitution ne se fait pas sans violence et sans artéfacts. Dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, Alexandra, l’héroïne lesbienne, pénètre sa main dans le sexe de sa bonne : c’est le fist-fucking version lesbienne. Dans le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems, la narratrice transgenre F to M se fait un pénis avec un préservatif qu’elle rembourre de coton (pénis artificiel surnommé « le paquet »). Dans le film « Les Garçons et Guillaume, à table ! » (2013) de Guillaume Gallienne, Guillaume, le héros bisexuel, vit l’introduction d’un tuyau pour un lavement d’anus par une femme norvégienne de la station thermale comme un supplice, un viol qui « déniaise » et dégoûte de la sexualité : « Défloré par Ingeborg » Dans la pièce Les Sex Friends de Quentin (2013) de Cyrille Étourneau, Jules, le héros homosexuel, affirme s’être pris un coup de poignard par une femme. Dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi, Fifi se fait poignarder par Lou, l’héroïne lesbienne. Dans la pièce Sugar (2014) de Joëlle Fossier, Adèle, l’héroïne gay friendly féministe, soupçonne Georges, le copain de son frère William, d’être impuissant parce qu’il n’assume pas de quitter sa femme pour vivre pleinement sa vie d’homosexuel avec William : « Il est mal loti, mon William, avec un impuissant… » Elle prêche le faux pour savoir le vrai et joue les castratrices pour traîner en procès le machisme hétérosexuel (incarné par Pierre) et le machisme bisexuel (incarné par Georges) au profit du machisme asexué, féministe et homosexuel (incarné par elle et son frangin William).

 

Film "Guillaume et les garçon, à table!" de Guillaume Gallienne

Film « Guillaume et les garçon, à table! » de Guillaume Gallienne


 

Comme le pénis est rêvé tout-puissant, le héros homosexuel le déshumanise et l’envisage très souvent comme un outil violent et dangereux : « Toute sodomie commence par un viol. » (Paul, l’un des héros homosexuels de la pièce Homosexualité (2008) de Jean-Luc Jeener) D’ailleurs, la pénétration anale/vaginale fictionnelle ne se fait pas sans douleur. Par exemple, dans le film « Mauvaises Fréquentations » (2000) d’Antonio Hens, le personnage de Guillermo nous dit bien ce qui se passe la « première fois », et aussi pendant l’après-sodomie : « Je ne m’étais jamais laissé pénétrer. Mais il a dit que j’allais aimer, je n’avais qu’à me détendre. Malgré la salive et mes efforts pour me relaxer, ça faisait un mal de chien. Voyant qu’il n’y arrivait pas, il s’est mis à pousser de toutes ses forces. J’ai jamais eu aussi mal. Mais depuis, je me dilate sans problème. » Dans le poème « Canción De Amor A Los Nazis En Baviera » de Néstor Perlongher, la pénétration anale y est présentée comme un acte exagérément douloureux, pareil à un flamenco endiablé. C’est exactement le même cas de figure avec les cris impressionnants de la servante pénétrée par un soldat dans le film « Salò O Le 120 Giornate Di Sodoma » (« Salò ou les 120 journées de Sodome », 1975) de Pier Paolo Pasolini. Dans le film « Plaire, aimer et courir vite » (2018) de Christophe Honoré, Jacques pleure seul dans son lit juste après s’être fait sodomiser par son ami Jean-Marie. Dans les fictions homo-érotiques, la sodomie est souvent diabolisée, en même temps que sanctifiée et banalisée. Elle ne convertirait pas le violé en maudit, mais au contraire lui révèlerait sa sainteté, son innocence de martyr.

 

Après avoir envié le pénis, certains héros homosexuels finissent par le diaboliser et l’enlaidir, en laissant agir leur orgueil mal placé : « Le sexe est une fleur maudite plantée entre deux cornes de Satan ! » (la narratrice lesbienne du roman La Voyeuse interdite (1991) de Nina Bouraoui, p. 25) ; « Cette fatalité entre mes jambes me ferait presque vouloir l’échanger.[…]Je connais mon sombre sexe. » (Valmont dans la pièce Quartett (1980) d’Heiner Müller, mise en scène en 2015 par Mathieu Garling) ; etc. Par exemple, dans son one-woman-show Wonderfolle Show (2012), Nathalie Rhéa dit qu’un sexe d’homme, c’est ignoble. Je vous renvoie également aux phallus sataniques des tableaux de Moktar. Certains personnages gays ont soudainement peur, en découvrant le pouvoir et le plaisir de leur pénis, de perdre leur homosexualité et de rejoindre l’hétérosexualité. « Je deviens fou ! Je suis malade ! La vodka rend hétéro. Regardez en Russie. Y’a pas un pédé ! » (Pierre, le héros homosexuel tétanisé à l’idée de virer sa cuti, dans la pièce Le Fils du comique (2013) de Pierre Palmade)

 

SYMBOLES Hache

 

Un certain nombre d’auteurs homos associent dans leurs créations le pénis de la pénétration anale/vaginale à tous les symboles phalliques dangereux imaginables (le couteau, l’épée, le sabre, le serpent, le revolver, les flèches, les cornes du taureau, la stalagmite perforante et mortelle, etc.) : cf. le film « Shoot Me Angel » (1995) d’Amal Bedjaoui (avec le pénis-revolver), le poème « Howl » (1956) d’Allen Ginsberg (avec l’ange blond et son épée « perçante »), le vidéo-clip de la chanson « Je suis gay » de Samy Messaoud (avec les talons aiguilles génitaux), la comédie musicale Sauna (2011) de Nicolas Guilleminot (avec le trident du diable en guise de sexe), la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi (avec le hachoir électrique qui peut « déchirer l’anus »), la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali (avec le revolver phallique), le one-man-show Petit cours d’éducation sexuelle (2009) de Samuel Ganes (avec l’instituteur et sa cravache), le film « Tesis » (1996) d’Alejandro Amenábar (avec le poignard sexuel de Bosco), le film « Les Enfants du Paradis » (1945) de Marcel Carné (avec le poignard-canne à pommeau d’argent dont Lacenaire ne se sépare jamais), la pièce L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer (1967) de Copi (avec le godemichet comparé à un poignard, dans la mise en scène de Cyrille Laïk et Suzanne Llabador, en 2010), la pièce Penetrator (2009) d’Anthony Neilson (avec le couteau phallique), le one-woman-show Wonderfolle Show (2012) de Nathalie Rhéa (avec la cueillette de champignons baptisés pour l’occasion « amanites phallusnoïdes »), le film « Il Fiore Delle Mille E Una Notte » (« Les Mille et une nuits », 1974) de Pier Paolo Pasolini, le film « Cruising » (« La Chasse », 1980) de William Friedkin (avec les sodomies qui s’achève en coups de poignard), le film « Chicken » (2001) de Barry Dignam (avec le pénis-couteau), le film « La meilleure façon de marcher » (1976) de Claude Miller (avec le couteau phallique que Philippe plante dans la cuisse de Marc lors du bal masqué), le film « West-Side Story » (1961) de Robert Wise, la pièce Noces de sang (1932) de Federico García Lorca, la pièce My Scum (2008) de Stanislas Briche, le film « La Ville des silences » (1979) de Jean Marbœuf, le film « Sans rémission » (1992) d’Edward James Olmos, la pièce Les Précieux ridicules (2008) de Damien Poinsard et Guido Reyna (avec l’épée phallique), les photos Tomato/Knife (1989) et Watermelon With Knife (1985) de Robert Mapplethorpe, le film « Un Chant d’amour » (1950) de Jean Genet, la pièce Jerk (2008) de Dennis Cooper, la chanson « L’Amour naissant » de Mylène Farmer (« C’est un revolver, père, trop puissant. »), le film « Cheap Killers » (1998) de Clarence Fok, le film « Saint » (1996) de Bavo Defurne (avec les flèches phalliques sur le saint Sébastien), le vidéo-clip de la chanson « Sans logique » de Mylène Farmer (avec le pénis-corne du taureau), le film « Matador » (1985) de Pedro Almodóvar (avec les coïts tauromachiques de Maria), le film « Pink Narcissus » (1971) de James Bidgood (avec le taureau phallique), le pénis-serpent chez Lezama Lima et Frédéric Askienazy, le one-man-show Pareil… mais en mieux (2010) d’Arnaud Ducret (avec la bite transformée en lance), le pénis-flèche chez Yukio Mishima ou des artistes comme Pierre et Gilles, etc. « La queue du crocodile est très recherchée dans le commerce de luxe. » (Raymond, le personnage homo refoulé, dans la pièce Drôle de mariage pour tous (2019) de Henry Guybet).

 

Film "Les 1001 Nuits" de Pier Paolo Pasolini

Film « Les 1001 Nuits » de Pier Paolo Pasolini


 

Par exemple, dans la comédie musicale Amor, Amor, En Buenos Aires (2011) de Stéphan Druet, le pénis masculin est tantôt associé à un serpent, tantôt à une matraque (cf. le sexe dru du personnage masculin en ombres chinoises). Dans le film « Chloé » (2009) d’Atom Egoyan, les talons aiguilles suggèrent clairement la pénétration phallique. Dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, les bites sont transformées en « sabres de samouraï amoureux ». Dans le film « Hôtel Woodstock » (2009) d’Ang Lee, Wilma, le flic travelo, compare son sexe à son flingue. Dans le film « Fotostar » (2002) de Michele Andina, Jonas est trouvé mort dans les glaciers, le bas du ventre perforé par une stalagmite phallique.

 

Film "Clandestinos" d'Antonio Hens

Film « Clandestinos » d’Antonio Hens


 

Dans les fictions homo-érotiques, le pénis prend fréquemment la forme d’une arme tranchante : « Aïe… tu ne sais pas comme c’est fort, une douleur comme si on me plantait un fil de fer dans les tripes… » (Valentín, le héros homosexuel du roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979), de Manuel Puig, p. 139) ; « Et si elle cachait un long couteau au fond de sa culotte ? » (la narratrice lesbienne du roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 85) ; « Et d’une main experte, d’un glaive l’on transperce… » (cf. la chanson « Fuck Them All » de Mylène Farmer) ; « Il a une drôle d’épée prête à faire le Scaramouche ! Je te suce, ma Loulou ? » (Fifi à Lou dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Le vieil homme la [Truddy] gifla, la força à se mettre à genoux, et après lui avoir cogné la tête avec le revolver, il le lui introduisit dans l’anus ; elle eut très mal mais ne prononça pas un mot, de peur que le vieil homme ne tire. » (cf. la nouvelle « Les Potins de la femme assise » (1978) de Copi, pp. 32-33) ; « À chaque fois que je bouge il y a une balle qui s’incruste un peu plus loin dans ma vessie. » (une des protagonistes de la pièce Les Quatre Jumelles (1973) de Copi) ; « Oh mon chéri ! Oh mon bazooka ! » (Chris au plus fort de l’orgasme avec son amant Ruzy au moment du coït, dans la pièce Happy Birthgay Papa ! (2014) de James Cochise et Gloria Heinz) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Espacio 2 » (2001) de Lino Escalera, la scène de la douche (qui fait clairement référence à celle du film « Psychose » (1960) d’Alfred Hitchcock) traduit bien cette violence et cette peur de la sodomie dans le couple homosexuel : Roberto, qui prend son bain et qui n’a pas entendu son copain Daniel arriver derrière lui, sursaute en le voyant : « Tu m’as fait peur ! » Daniel lui répond : « J’aurais pu rentrer sous la douche… » Roberto l’interrompt : « …Avec un couteau ? » Son amant réplique : « Non. Je t’aurais tué avec autre chose… » (… sous-entendu « en te pénétrant avec mon sexe »). On retrouve exactement la même symbolique dans le film « Hitchedcock » (2013) de David M. Young, où cette fois, se faire « hitchedcoké » signifie se faire pénétrer violemment par sodomie sous la douche.

 

 

Le pénis étant l’instrument du viol et du narcissisme égocentrique, il finit souvent par être détesté : « Le chauffeur de taxi râle, il a joui. Toujours la même histoire avec les Arabes. Il va se laver sans dire un mot, se savonne bien la bite sans oser me regarder dans le miroir qu’il a en face. Ça t’a plu ? je lui demande appuyé sur le rebord de la porte. Moi je me vois bien dans le miroir, j’ai les cheveux longs éméchés, la robe déchirée, on dirait une pute qu’on vient de violer. » (le narrateur homosexuel dans le roman Le Bal des Folles (1977) de Copi, p. 44) ; « J’me fais violer tous les soirs par le même concombre. » (Albert, l’un des héros homos du one-man-show Hétéro-Kit (2011) de Yann Mercanton) ; « Je ne pourrais pas dire que mon nez remplace ma langue, pourtant parfois je l’entre en entier, comme l’on ferait d’un pieux, avec une certaine violence. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 73) ; etc. Par exemple, dans le film « Circumstance » (« En secret », 2011) de Maryam Keshavarz, Shirin, l’héroïne lesbienne coincée dans un taxi, est forcée de voir le chauffeur se masturber avec son pied à elle.

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Aux yeux du héros homosexuel, c’est une véritable mutilation d’amour et d’identité qu’opère le pénis (ou le symbole phallique qui le représente). Dans les œuvres homosexuelles, il est très souvent fait référence à la hantise de castration, survenant soit au contact génital de la différence des sexes, soit entre amants de même sexe : « Je vais porter plainte pour tentative de castration. » (Romuald, homosexuel, s’adressant à Heïdi, une des héroïnes lesbiennes avec qui il a accidentellement couché, dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali) ; « J’la sens bien castratrice, cette Catherine. » (Dominique, par rapport à l’homosexualité supposée de Jérôme, sachant que Catherine est la femme de Jérôme, dans la pièce On la pend cette crémaillère ? (2010) de Jonathan Dos Santos) ; « Cantatrice, castratrice, ah ben une lettre ça peut tout changer hein… » (la femme à propos de son ex-compagnon Jean-Luc converti en homo, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Goliatha, châtrez-moi ce rat ! » (« L. », le héros travesti M to F s’adressant à sa servante, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « Le souhait de cette marquise était de pratiquer la même chose sur un homme… » (Alexandra, l’héroïne lesbienne parlant d’une marquise tout aussi lesbienne fascinée par la castration des taureaux mâles et obnubilée par son « attirance pour la castration », dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 212) ; « J’ai été circoncis par les dents d’une femme. » (la figure de Nietzsche dans la pièce Nietzsche, Wagner, et autres cruautés (2008) de Gilles Tourman) ; « Il a râlé comme une peine, comme une longue douleur, je crois qu’il a mal. Moi, je sais. Je n’aimerais jamais ça. Le vide devait rester vide, jamais plus aucun ne ferait sur moi l’expérience de sa virilité, jamais je ne ferais l’usage de la féminité. » (une jeune femme, dans la pièce Mon cœur avec un E à la fin (2011) de Jérémy Patinier) ; « Qu’est-ce qu’on fait ?… Et bien comme coupe ? » (Romain Canard, le coiffeur homosexuel, s’adressant à l’un de ses clients, dans la pièce Dernier coup de ciseaux (2011) de Marilyn Abrams et Bruce Jordan) ; « Lui s’était, par accident, fait une irrémédiable mutilation dont on imagine la gravité, puisqu’il ne lui restait entre les jambes qu’un tout petit morceau sans rapport avec ce dont disposent même les plus indigents. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne parlant du mari de la matrone du bar – très typée lesbienne – dans le roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 216) ; « La fourchette, c’est la maman. Le couteau, c’est le papa. La fourchette, c’est celle que je préfère. » (Laurent Spielvogel dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Couic, nous, c’est le bout ! » (Jefferey Jordan, désignant son sexe, et parlant des personnes homos, dans son one-man-show Jefferey Jordan s’affole, 2015) ; etc. Par exemple, dans le roman Le Bal des hommes (2014) d’Arnaud Gonzague et Olivier Tasseri, deux homosexuels se font émasculer à cause d’une descente de police sur un lieu de drague. Dans la pièce L’un dans l’autre (2015) de François Bondu et Thomas Angelvy, Thomas, cherchant à découvrir quel est le personnage qui est marqué sur son post-it, demande à son amant François : « J’ai pas de sexe ? » Et celui-ci, en boutade, lui répond : « Enfin, tu l’avoues ! »

 

Par exemple, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier, Lise finit avec une femme parce que son compagnon Jean-Luc est parti avec un homme, et qu’elle l’a châtré : « En lui arrachant la bite je l’ai aidé à se transformer en femme, depuis le temps qu’il en rêvait ! » Dans le film « Gosford Park » (2001) de Robert Altman, Arthur, le valet homosexuel, se réjouit de la castration accidentelle survenue au faux valet de chambre, le Don Juan blond, qui s’est fait renverser du café bouillant dans l’entre-jambe. Dans la pièce Bill (2011) de Balthazar Barbaut, la mère de Bill veut castrer son fils en même temps que son chat. Dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, Max, au moment où son amant Fred lui dit qu’il va couper leur photo de couple pour la raccourcir (car il l’a vu bander sur le cliché), s’inquiète de se voir couper le sexe.

 

La peur de la castration est souvent indice d’homosexualité : « Il y avait seulement une espèce de blessure à la place, dont dégouttait du sang, comme si on venait de lui couper son tuyau. […] J’en conclus que les pédés sont une race inférieure de gens, qui n’ont pas de queue et qui sont obligés de se cacher pour pisser comme s’ils chiaient […]. » (le narrateur homosexuel transformé en chiotte public, et parlant d’un de ses usagers, dans la nouvelle « Mémoires d’un chiotte public » (2010) d’Essobal Lenoir, p. 85) ; « Ils ont insisté pour me montrer une vidéo où les pénétrations en gros plan promettaient des gouffres. » (cf. la chanson « Ugly-Pretty » de Christine & the Queens) ; etc. Je vous renvoie à la peur de la castration dans le tableau Homme debout (1931) de Wu Zuren.

 

Quelquefois, c’est la fellation qui fait office de castration amoureuse symbolique entre amants : ils se « gobent » mutuellement le sexe. Par exemple, dans la nouvelle « La Mort d’un phoque » (1983) de Copi, Glou-Glou Bzz mange quasiment le sexe du narrateur en entier (p. 21). Dans le film « Xenia » (2014) de Panos H. Koutras, les agresseurs de Dany l’identifient comme homo et lui proposent qu’il les suce comme il suce sa sucette : là, c’est l’homophobie que suggère la métaphore culinaire et « candide » du pénis-confiserie.

 

SYMBOLES PHALLIQUES anti_reproductive_mating_ritual_2-fdf29

Film « Ritual » de Mickey Keating


 

Il arrive que le personnage homosexuel ait le sexe peint en rouge comme si celui-ci lui avait été sectionné : « Il l’a peint en rouge et me l’a monté en pendentif… » (la femme à propos de son ex-compagnon Jean-Luc, converti en homo, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Je porte le slip de Khalid. J’ai mis du rouge à lèvres. Je suis Omar. Je ne suis ni garçon ni fille. […] Mes lèvres sont rouges. Dieu les aime-t-il comme ça ? Mes yeux sont rouges. Sont-ils des amis de Satan ? Mon sexe est rouge. Il fait froid. Il n’est plus à moi. » (Omar après avoir tué son amant Khalid, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, p. 179) ; « Lui s’était, par accident, fait une irrémédiable mutilation dont on imagine la gravité, puisqu’il ne lui restait entre les jambes qu’un tout petit morceau sans rapport avec ce dont disposent même les plus indigents. » (Alexandra, l’héroïne lesbienne, parlant du mari de la patronne du café, du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, p. 216) ; etc.

 

Le sexe anatomique est parfois bestialisé. Par exemple, dans le film « Les Crevettes pailletées » (2019) de Cédric le Gallo et Maxime Govare, une crevette dessinée se situe pile à l’endroit du pénis, dans le maillot de bain de l’équipe de water-polo gay.
 

Le héros homosexuel a tendance à voir l’acte génital comme une diablerie, un cataclysme. Par exemple, dans la pièce La Tour de la Défense (1974) de Copi, l’hélicoptère s’écrase contre une tour phallique de la Défense.

 
 

c) L’homosexualité en tant que peur de la sexualité :

Photo de Laurent Askienazi

Photo de Laurent Askienazi


 

Souvent, les personnages homosexuels adoptent une vision ultra-violente de la génitalité, pleine de dégoût (celui-ci est dû en général à l’ignorance) : « Satanas, sors de mon slip ! » (Didier Bénureau dans son spectacle musical Bénureau en best-of avec des cochons, 2012) ; « On verra. On le fera ou on ne le fera pas. » (Clara, l’héroïne lesbienne appréhendant son premier rapport sexuel, dans le téléfilm « Clara cet été-là » (2003) de Patrick Grandperret) ; « Me mange pas. Tu vas être malade. » (Shirley Souagnon se décrivant comme un « yaourt périmé » face aux hommes, dans son concert Free : The One Woman Funky Show, 2014) ; « Je te rappelle que les beaux gosses te rendent si nerveuse que tu vomis. » (Amy s’adressant à sa copine Karma, dans la série Faking It (2014) de Dana Min Goodman et Julia Wolov, cf. l’épisode 1 « Couple d’amies » de la saison 1) ; « Marie jouait l’intelligente, mais en réalité elle ignorait tout de ce qu’une femme fait avec un homme. Chez ses parents, bien sûr, on n’en parlait jamais. Dans ce domaine, elle en était réduite aux suppositions. […] Elle sentait bien qu’elle était mouillée entre les jambes, mais sans en savoir le comment. Souvent, dans ces moments-là, elle craignait que ce fût une petite maladie. » (Alexandra, la narratrice lesbienne du roman Les Carnets d’Alexandra (2010) de Dominique Simon, pp. 184-186) ; « Je ne connais du sexe que sa violence. » (Texor Texel dans le roman Cosmétique de l’ennemi (2001) d’Amélie Nothomb) ; « J’ai peur des phallus… J’en ai un, là, dedans. Faut me l’enlever. » (une patiente dans la pièce Psy Cause(s) (2011) de Josiane Pinson) ; « Richard avait un grand respect du corps des femmes. Presque trop. Il avait toujours peur de faire mal. » (la compagne de Tanguy dans le film « L’Ennemi naturel » (2003) de Pierre-Erwan Guillaume) ; « Je n’y arriverai jamais. » (Hugo, le héros homosexuel refoulé, face à sa voisine Franckie avec qui il pourrait coucher, dans la pièce Ça s’en va et ça revient (2011) de Pierre Cabanis) ; « Je n’oserai pas regarder une femme en train d’accoucher ! » (Martin dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Pas la pointe des seins ! Je suis frigide ! » (« L. » s’adressant au Rat, dans la pièce Le Frigo (1983) de Copi) ; « J’ai peur quand on me touche. » (Juna, l’une des héroïnes lesbiennes de la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez) ; « Juna, pardonne-moi. Non, ne les laisse pas me toucher. » (Rinn s’adressant à son amante Juna, idem) ; « Forcée à pratiquer la sexualité depuis son enfance, elle était totalement frigide, et son changement de sexe n’avait pas arrangé les choses. » (Maria-José, le transsexuel M to F, dans la nouvelle « Le Travesti et le Corbeau » (1983) de Copi, pp. 33-34) ; « J’ai peur !!! » (Heïdi, une des héroïnes lesbiennes, au moment de se faire « sauter » par un homme, dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali) ; « Elle rejette en arrière la mèche qui vient lécher son visage d’Albator moderne comme au ralenti et j’ai peur qu’elle veuille que l’on fasse l’amour ensemble. » (Simon, l’un des héros gays décrivant Polly, sa meilleure amie lesbienne, dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 14) ; « Aucun plaisir n’était plus possible, à cause de Berthe. Elle empêchait tout. Paul n’osait pas se l’avouer, mais elle l’intimidait. […] Il la craignait. » (Paul dans le roman Si j’étais vous (1947) de Julien Green, p. 111) ; « L’envie de la toucher lui vint tout d’un coup et il s’étonna que ce geste si simple demeurât malgré tout impossible parce qu’il avait peur. Encore une fois il avait peur, il avait peur de cette boulangère comme il avait peur de toute le monde. » (Emmanuel Fruges, idem, p. 189) ; « Je crois qu’elle est frigide, qu’elle a peur des hommes ou qu’elle a une idée du sexe très violente. » (Valentín, le héros homosexuel à propos du personnage d’Irena auquel il s’identifie, dans le roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979), de Manuel Puig, p. 20) ; « Si Stella voyait tes couilles, elle tomberait dans les pommes. » (Dotty, une des héroïnes lesbienne parlant de son amante Stella au jeune auto-stoppeur hétérosexuel Prentice, dans le film « Cloudburst » (2011) de Thom Fitzgerald) ; « J’étais avec François. À chaque fois que ça devient chaud, j’me barre. […] J’voudrais que ce soit toi, Marie. Que tu sois la première. Que tu me débarrasses. » (Floriane, l’héroïne bisexuelle, s’adressant à son amante Marie, dans le film « Naissance des pieuvres » (2007) de Céline Sciamma) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « Serial Mother » (1994) de John Waters, la sexualité est montrée comme une action horripilante et à éviter. Dans la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali, Heïdi, une des héroïnes lesbiennes, tombe dans les pommes à chaque fois qu’elle entend le mot « zizi ». Dans la pièce Veuve la mariée ! (2011) de David Sauvage, Roger, le héros bisexuel, meurt sur le coup (d’une crise cardiaque ?) au moment de faire l’amour avec sa future femme. Dans le roman Le Crabaudeur (2000) de Quentin Lamotta, le narrateur qualifie son pénis comme sa « bête à frissons » (p. 94). Dans le roman Si tu avais été… (2009) d’Alexis Hayden et Angel of Ys, Bryan, l’un des deux héros homos, a peur d’embrasser sa meilleure amie Laëtitia sur la bouche : « Ainsi de jour-là, était-ce dû à la chaleur ? À une pression artérielle trop élevée ? À une faiblesse nasale ? Ou peut-être les trois à la fois… Je me mis à saigner du nez. Une vraie hémorragie ! N’ayant pas de mouchoir et sentant mon nez couler, je m’essuyai discrètement d’un revers de main. Le liquide rouge que j’en ramenais était sans équivoque. Laëtitia, qui avait toujours tout, me donna ses mouchoirs. Je saignais tant que je vidais le paquet. Lorsqu’enfin les vannes se fermèrent, je n’étais plus en état d’embrasser qui que ce soit. Fini la frime, je me sentais très piteux. J’eus souvent peur de récidiver les fois suivantes, mais non, ce fut la première mais aussi la dernière. » (pp. 27-28) Dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay, Manon a espionné ses parents en train de « faire l’amour », et décrit la scène comme le théâtre d’un viol : « Je me suis collée l’oreille. Je savais qu’il fallait pas que je regarde. Mais je les ai vus ! Je les ai vus !! Maman se débattait. Jamais j’oublierai leur face ! » Une fois que son père l’a vue, il lui a répondu : « Tu peux aller te coucher. Le show est fini. »

 

Ce n’est pas tant la différence des sexes que la génitalité dans sa globalité, qui effraie le héros homo, puisque même son angoisse du pénis (ou du phallus dans le cas lesbien comme dans le cas gay) perdure avec ses semblables sexués : « Elle ne me fera pas de mal ? […] Tu me pénètres ? Seigneur ! » (Lou, effrayé par le pénis d’Ahmed, dans la pièce Les Escaliers du Sacré-Cœur (1986) de Copi) ; « Je n’ai jamais été actif. Simon dit : ‘Tous les pédés c’est pareil, ils sont passifs quand ils ont vingt ans, et en vieillissant, ils deviennent actifs pour pouvoir continuer à coucher avec des mecs de vingt ans, c’est pathétique. » (Mike le narrateur homosexuel dans le roman Des chiens (2011) de Mike Nietomertz, p. 68) ; « Polly aime bien être passive, ça l’arrange que Claude veuille toujours être dominante. Dans le fond, elle sent bien qu’elle est complètement inhibée avec le cul. » (idem, p. 74) ; « J’ai peur maintenant… j’ai peur de vous. […] Vous me faites sentir ma force… » (Stephen, l’héroïne lesbienne s’adressant à son amante Angela, dans le roman The Well Of Loneliness (Le Puits de solitude, 1928) de Marguerite Radclyffe Hall, p. 189) ; « Je me souviens, en te touchant, d’avoir eu peur de te casser. » (Denis s’adressant à son amant Luther, dans le film « Le Cimetière des mots usés » (2011) de François Zabaleta) ; « Quand je l’ai pris dans mes bras, il était léger comme un gosse, j’avais presque peur de lui faire du mal. » (Martin en parlant de son amant Lucas, dans le film « L’Homme que j’aime » (1997) de Stéphane Giusti) ; « Excuse-moi mais tout à coup j’ai peur de ce qui arrive […] peur de ne pas pouvoir te donner tout ce que tu veux, pas le temps, pas le désir. » (Lucas s’adressant à Martin, idem), etc.

 
 

d) Le pont comme métaphore homosexuelle d’une génitalité cassée, bouchée :

À différentes reprises dans la fantasmagorie homosexuelle, le lieu du passage qui représente le mieux la génitalité, c’est le pont. Et ce n’est pas un hasard que dans les œuvres homo-érotiques, celui-ci soit montré cassé, ou bien désigné comme une impasse de stérilité : cf. le film « Brûler les ponts » (2007) de Francisco Franco-Alba, la chanson « Pont de Verdun » de Jann Halexander, le film « Happy Together » (1997) de Wong Far-Wai, le film « Intrusion » (2003) d’Artémio Benki, le film « Swimming Pool » (2002) de François Ozon, le poème « Le Pont Mirabeau » de Guillaume Apollinaire, la chanson « Bouchon rue de Liège » du Beau Claude, le film « Accatone » (1961) de Pier Paolo Pasolini, les poèmes « La Almena » et « El Cadáver » de Néstor Perlongher, le roman This Bridge Called My Back : Writings By Radical Women Of Color (1981) de Gloria Anzaldúa, le roman This Bridge Called My Back (1983) de Cherrié Moraga, la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte, la pièce Les Fugueuses (2007) de Pierre Palmade et Christophe Duthuron, le film « L’Homme blessé » (1983) de Patrice Chéreau, le film « Après lui » (2006) de Gaël Morel (avec le Pont de Lisbonne et le Pont de Lyon), le roman Accointances, connaissances, et mouvances (2010) de Denis-Martin Chabot (avec l’aqueduc brisé), etc. « Les ponts, c’est beau. Ça tient dans le vide. » (Malik, personnage hétéro de la pièce Scènes d’été pour jeunes gens en maillot de bain (2011) de Christophe et Stéphane Botti) ; « Le pont était vide. Je ne me rappelle plus comment on avait atterri là, sur ce pont que j’aimais tant. Le Pont Cassé. Le pont interdit. Le pont des ivrognes et des amoureux fauchés. […] Nous étions au bout du pont, là où il s’arrêtait, là où on l’avait cassé. Nous étions au milieu du fleuve. Au sens propre, entre deux mondes, deux villes, deux collines. Deux guerres. Deux civilisations. Deux Maroc. Deux corps suspendus, bientôt aspirés par le vide, par l’eau. » (Omar s’adressant à son amant Khalid, dans le roman Le Jour du Roi (2010) d’Abdellah Taïa, pp. 161-162) ; « Ils ont coupé le pont du Riachuelo ! » (cf. une réplique de la pièce L’Ombre de Venceslao (1999) de Copi) ; « Il fait froid sur le pont. » (Ada à son amante Cherry, dans la pièce La Star des oublis (2009) d’Ivane Daoudi) ; « Coupe-le donc, ton dernier pont, et laisse-moi tranquille Carmen. » (Manon à sa sœur Carmen, dans la pièce À toi pour toujours, ta Marie Lou (2011) de Michel Tremblay) ; « Le vent qui montait exigeait un désert sur le pont.é (Violette Leduc, La Bâtarde (1964), p. 219) ; « Le London Bridge s’effondre. » (Hall dans le roman Harlem Quartet (1978) de James Baldwin, mis en scène par Élise Vigier en 2018) ; etc. Par exemple, dans le téléfilm « Prayers For Bobby » (« Bobby : seul contre tous », 2009) de Russell Mulcahy, Bobby, le héros homosexuel, se suicide en se jetant du haut d’un pont. Dans le roman Un Garçon d’Italie (2003) de Philippe Besson, Luca, le héros homo de 25 ans, fait une chute mortelle d’un pont, et atterrit sur les rives de l’Arno. Dans le roman La Cité des Rats (1979), on déplore le « manque de pont-levis » (p. 141) dans la Cité des Rats. Dans la pièce Sallinger (1977) de Bernard-Marie Koltès, le pont est figure de destruction et de mort. Dans le roman Deux Femmes (1975) d’Harry Muslisch, Laura rencontre un « pont tronqué » (p. 169) sur sa route. Dans le reportage « Homo en banlieue : le combat de Lyes » de l’émission Envoyé Spécial, (diffusé sur France 2, le 7 février 2019), le passage du pont est montré comme le seuil vers l’homophobie.

 

Le pont coupé symbolise la rupture avec les deux rocs de la vie que sont la différence des sexes et la différence Créateur/créatures, comme l’illustrent parfaitement cet extrait de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens (1989) :

Cal – « Seulement, on ne compte pas sur les femmes pour le plaisir dans la vie ; c’est foutu, les femmes ; il faut compter sur nous, sur nous seuls, et leur dire une bonne fois : qu’on trouve plus de plaisir, nous autres, plus de plaisir dans un bon travail bien fait – ce n’est pas toi, vieux, qui diras le contraire ! – que c’est du plaisir solide, qu’aucune femme ne vaudra jamais cela : un point bien solide fait de nos mains et de notre tête, une route bien droite qui résistera à la saison des pluies, oui, c’est là qu’est le plaisir. Les femmes, vieux, elles ne comprendront jamais rien au plaisir des hommes, est-ce que tu dirais le contraire, vieux ? Je sais bien que non.

Horn. – Je ne sais pas, peut-être, peut-être que tu as raison. Je me souviens du premier pont que j’ai construis ; la première nuit, après qu’on a eu posé la dernière poutrelle, fait le tout dernier fignolage, tiens, tout juste la veille de l’inauguration ; ce dont je me souviens, c’est que je me suis mis à poil et que j’ai voulu coucher toute la nuit à poil, sur le pont. J’aurais pu me casser le cou dix fois tellement, pendant toute la nuit, je me suis promené, et je le touchais partout de partout, sacré pont, je grimpais le long des câbles et parfois, je le voyais tout entier avec la lune, au-dessu de la boue, blanc, je me souviens très bien comme il était blanc. »

 
 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 

PARFOIS RÉALITÉ

 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) Saint Pénis :

Film "The Raspberry Reich" de Bruce LaBruce

Film « The Raspberry Reich » de Bruce LaBruce


 

Il n’est pas absurde de dire que la majorité des personnes homosexuelles, hommes comme femmes, sont des « folles de la bite », et plus largement des obsédés du phallus, c’est-à-dire du pouvoir de domination, qui se décline en paranoïa, en viol ou en machisme asexué dès qu’il s’éloigne des réalités corporelles de l’Amour et de la sexuation.

 

Je m’explique en vous proposant pour commencer ce petit éclairage sémantique (peu évident à comprendre tellement le terme « phallus » a été galvaudé par nos contemporains… mais qui sera fort utile). Retenez que le phallus n’est pas le pénis : c’est le fétiche du pouvoir – non d’abord le fétiche de la sexuation, comme on a voulu nous le faire croire – qui est revendiqué par toute personne vivant un effondrement identitaire narcissique, et notamment par la majorité des personnes homosexuelles, tous sexes confondus. Je connais un certain nombre de femmes lesbiennes qui, étant petites, auraient souhaité avec un pénis. Et cette demande n’est pas tant le signe qu’elles voulaient être des garçons que le fait qu’elles aspiraient à devenir des anges asexués et super-héroïques. Par exemple, dans son autobiographie Mauvais Genre (2009), l’essayiste lesbienne Paula Dumont, quand elle était jeune et qu’elle se déguisait en cow-boy, se souvient d’avoir demandé à sa mère pourquoi elle n’avait pas de pénis (« Je m’étais bornée à demander à ma mère quand je serais pourvue à mon tour du même appendice que mon cousin. », pp. 103-104)… même si ensuite, par amnésie, elle soutiendra à l’âge adulte qu’« en aucune façon elle aurait voulu être un homme » (p. 117). Comme l’explique parfaitement Catherine Millot dans Horsexe, essai sur le transsexualisme (1983), « le phallus n’est ni masculin ni féminin. En tant qu’il constitue le terme par rapport auquel les deux sexes ont à se situer, il est lui-même hors-sexe. » (p. 133) Dans le même ordre d’idées, dans son essai La Confusion des sexes (2007), Michel Schneider parle de la « tendance [sociale actuelle] à en finir avec la sexualité » (p. 9), notamment par le déni de la différence des sexes, et paradoxalement dans la mise en avant d’un « génital sans visage sexué », pourrait-on dire. C’est la toute-puissance asexuée de l’androgyne (l’ange sans sexe et machiste : ni homme ni femme, mais plutôt hyper homme-objet et hyper femme-objet à la fois) qui est recherchée par l’ensemble des personnes homosexuelles. « Les hommes ou les femmes qui cherchent à se décharger du poids de leur sexualité s’identifient au grand Autre, à cette mère phallique non castrée toute-puissance. » (Albert Le Dorze, La Politisation de l’ordre sexuel (2008), p. 69)

 

Cependant, force est de constater que, de par leur force physique et psychique, ce sont les hommes plus que les femmes qui sont exposés à porter le phallus. C’est un fait de nature. Et si l’Humanité refuse de le constater et voit cela comme une injustice, Elle s’expose à déviriliser les hommes sans pour autant viriliser et renforcer les femmes. Au contraire : Elle fera de celles-ci une parodie de masculinité qui les désexualise, qui les dévalorise ; Elle renforcera les rapports de domination-soumission entre les hommes et les femmes, et donc l’émergence d’homosexualités : « Le pouvoir, c’est la capacité au moment ultime de tuer l’adversaire. C’est, au final, l’instinct de mort. C’est pourquoi le pouvoir est le plus grand tabou de notre époque. […] Les analyses de Sociovision Cofremca montrent que les femmes sont en moyenne assez peu attirées par le pouvoir, en particulier nettement moins que les hommes. […] Le pouvoir, c’est le mal, la mort, le phallus, l’homme. Plus personne, dans les jeunes générations de nos pays, ne veut assumer ce fardeau. […] Si on refuse de voir le rapport trouble entre l’argent, le pouvoir et le phallus, on se met volontairement des œillères. […] Le reste du monde, on n’en est pas là. Les Américains, les Chinois, les Indiens, les Arabes, les Russes assument la force, la violence, la guerre, la mort, la virilité. […] Les résistances des femmes ne seront pas bien fortes. Leurs souffrances de régentes d’une société sans roi sont trop grandes ; la féminisation des hommes provoque un immense désarroi, une frustration insupportable pour elles, un malheur intolérable pour leurs enfants. De plus en plus de femmes – même parmi les diplômées – se retirent du marché du travail au premier enfant. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), pp. 119-123)

 

C’est la raison pour laquelle, dans la communauté homosexuelle, on observe une glorification démesurée du pénis, non pas en tant qu’attribut génital mais bien en tant que phallus, c’est-à-dire puissance narcissique machiste et asexuée. Certaines personnes homosexuelles révèlent que c’est parfois le souvenir d’avoir vu, enfants, dans l’intimité des pissotières ou des vestiaires, le sexe proéminent de leur père, de leur frère, ou de leur camarade de classe, qui les a ensuite habité pour toujours sous forme de désir homosexuel : c’est d’ailleurs mon cas lorsque j’ai observé mon propre père uriner à côté de moi dans les toilettes publiques d’une piscine, lorsque j’étais enfant ; c’est aussi ce qui est arrivé au réalisateur homo Pier Paolo Pasolini quand il raconte comment l’image de son père urinant à ses côtés est restée gravée en lui ; le romancier cubain Reinaldo Arenas, quant à lui, a vu sa grand-mère faire pipi debout, et cela l’avait beaucoup impressionné à l’époque ! Dans son autobiographie En finir avec Eddy Bellegueule (2014), Eddy (alias « Édouard Louis ») raconte cet étrange rapport d’attraction répulsion qu’il a eu face à l’appareil génital de son père : il a entendu sa propre mère manquer de pudeur, l’embarquer sur un terrain incestueux glissant (« Ton père il a un sacré engin. », p. 77) ; et il a vu son père de trop près, de manière forcée : « L’impudeur de mon père. Il disait aimer être nu et je le lui reprochais. Son corps m’inspirait une profonde répulsion. ‘J’aime bien me balader à poil, je suis chez moi je fais ce que je veux. Jusqu’alors dans cette maison c’est moi le père, moi qui commande.» (p. 77)

 

SYMBOLES Caricature

 

Dans toute la presse homosexuelle, les films pornos LGBT, mais aussi les discours et les blagues, on mesure combien le pénis, biologique mais surtout cinématographique (donc surdimensionné), occupe une place capitale. Il est même bien souvent le chef, le prince, le maître (de leur espace psychique) ! Par exemple, lors de son concert Live In London (2008) au London’s Earls Court Arena, le chanteur George Michael fait sortir de la braguette géante du président des États-Unis un gros chien méchant. Au printemps 1992, à Paris, l’association Act Up enfile un préservatif géant sur l’obélisque de la Place de la Concorde en guise de protestation. « On a donné au préservatif le statut d’arme absolue. » (le docteur Joël Le Prévost dans le journal Le Figaro, le 6 avril 1994) L’humour ou l’art servent en général d’excuse au fanatisme homosexuel pour la bite : « Pendant la scène du viol, de la dévirginisation, les mots utilisés ressortent du porno (bite, nichons…) mais par la rime ils deviennent poésie et dérision. » (Copi parlant d’une de ses pièces lors de l’entretien avec Jean-Jacques Samary, cité dans la biographie du frère de Copi, Jorge Damonte,Copi (1990), p. 69)

 

Ce n’est pas un hasard si la masturbation est un leitmotiv des œuvres fictionnelles traitant d’homosexualité, étant donné que le désir homosexuel est par nature un élan égocentré, rejetant la différence des sexes, et qui prétend se suffire à lui-même. Je vous renvoie à mon article « Le Phil de l’Araignée : Éloge de la masturbation » sur le site de l’Araignée du Désert, décrivant les liens forts qui existent entre masturbation et homosexualité. « Je me souviens dans le berceau que pour réussir à m’endormir ou par frustration je me masturbais sur le ventre. J’avais peur du noir et j’en ai toujours peur, je dors avec un oreiller sur la tête. J’ai un flash que je prenais une poupée d’homme Ken ou je me masturbais devant m’imaginant que j’étais cet homme qui faisait l’amour à Barbie. Je continue à me masturber tous les jours et j’ai été baigné très tôt dans la pornographie, où la réalité est différente de ce qu’on nous montre car il n’y a pas de douceur. C’est sauvage. J’ai essayé d’arrêter le porno et la masturbation, pensant que ça m’aiderait à obtenir de la masculinité. Mais je n’ai pas pu tenir plus de 2 mois. » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014) Par exemple, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), le romancier Abdellah Taïa raconte comment sa fascination pour la masturbation masculine date de l’âge de 13 ans, quand il observait un ami plus âgé, Abdallah, en train de se satisfaire devant lui : « C’était l’été, en plein été, août, le 7 août. […] Abdellah, fils de Ssi Aziz, se masturbait. […] Je me laissais faire. Ravi. Je participais à sa jouissance. J’apprenais. Bientôt je l’imiterais, seul, en pensant à lui. » (pp. 11-12)

 

Certains auteurs homosexuels vont même pousser la sincérité poétique jusqu’à comparer l’exercice artistique à la masturbation, ou bien leur crayon/pinceau à un pénis (c’est le cas d’Andy Warhol, Gil de Biedma, Néstor Perlongher, Chen Jianghong, Hou Junming, etc.) : « Le jeu de faire des vers, qui n’est pas un jeu, finit par ressembler au vice solitaire. » (Jaime Gil de Biedma dans son poème « El Juego De Hacer Versos », 1986) Par exemple, le peintre espagnol homosexuel Salvador Dalí disait que les femmes ne pouvaient pas être peintres car elles n’ont rien entre les jambes. Dans le documentaire « Cocteau et compagnie » (2003) de Jean-Paul Fargier, Jean Cocteau parlait du dessin comme d’une masturbation, d’une « jouissance ». Dans le film « Howl » (2010) de Rob Epstein et Jeffrey Friedman, Allen Ginsberg définit l’écriture poétique comme l’expression d’une pulsion sexuelle, masturbatrice.

 

La focalisation homosexuelle sur la fellation ou la masturbation, loin d’être simplement anodine, ou de dire une gourmandise hédoniste amusante, révèle en toile de fond un attachement égocentrique aux pulsions et une absence de liberté : « L’homosexualité et la masturbation proviennent en partie des conditions de la captivité. » (Paul Guillaume, La Psychologie des Singes (1942), cité dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 274) ; « Selon Krafft-Ebing, la masturbation est le grand boulevard qui mène à cette perversion. Peut jouer aussi le confinement ou l’enfermement dans des prisons, navires, casernes, pensionnats, bagnes, etc. Si ces individus n’ont pas été abrutis par l’onanisme, ils reprennent les rapports sexuels normaux aussitôt que les obstacles qui les empêchaient cessent d’exister. Mais le danger peut naître surtout de l’influence de la masturbation. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 101 puis p. 104) ; etc.

 

Tout porte à croire – et cela se vérifie aussi dans les coïts homos, qui en général se limitent à une masturbation mutuelle, à un « touche-pipi » amélioré, plutôt qu’à la sodomie – que la réalité de l’homosexualité ne repose en fait qu’à une banale excitation génitale masturbatoire. Combien de jeunes hommes m’avouent maintenant que c’est par la masturbation qu’ils ont douté de leur masculinité et qu’ils ont cru qu’ils étaient homosexuels… alors qu’en réalité, ils étaient juste « travaillés » et terrorisés à l’idée d’éprouver un plaisir nouveau, puissant et soi-disant incontrôlable, au bout de leur kiki ! « Je n’étais pas spécialement attiré par les filles, ni par les garçons… Dans ma dernière année d’humanité, j’ai entendu parlé pour la première fois de la masturbation et suite à ces conversations, j’ai essayé de me masturber… cela a marché. De plus, je me masturbais en mettant une veste de cuir de mon frère et aussi des bottes de cuir : cet acte fétichiste ajoutait à ma satisfaction. Je ne sais pas pourquoi je recherchais ces vêtements liés à certains fantasmes de mon enfance… J’en ai quelques souvenirs ! […] Durant toutes ces années, j’ai continué à me masturber sans jamais me confesser de ce péché bien que je pratiquais ce sacrement ; j’étais comme bloqué pour avouer ce péché ! Certaines périodes étaient plus calmes et je pensais être débarrassé de cette habitude mais cela reprenait et parfois je le faisais plusieurs jours en suivant. Au niveau du fétichisme, j’avais des gants et des bottes en caoutchouc qui ajoutaient à mon excitation. Je me suis inscrit sur des sites de rencontres pour gays, ou sur Doctissimo avec les forums de discussion sur les fantasmes : j’y ai rencontré quelqu’un et je me suis masturbé sous ses ordres. J’ai vu alors apparaître sur mon écran des scènes que je ne soupçonnais même pas. J’y ai pris du plaisir et je me suis masturbé. Il m’est arrivé de passer une nuit à regarder ces scènes à m’inscrire sur des sites où on peut chater avec quelqu’un qui se masturbe, j’ai écrit des propos obscènes. J’étais pris dans les filets de la pornographie ! » (un ami de 52 ans, mail du 19 octobre 2013)

 

Il n’est pas du tout exagéré de parler d’idolâtrie en ce qui concerne le « goût de la bite » chez les individus homosexuels, même s’ils n’aiment pas trop se l’entendre dire, car ce constat fait passer leurs amours pour une simple question de défouloir génital, ce qu’elles ne sont pas dans leur totalité. Le pénis est très souvent vénéré par les sujets homosexuels comme un fétiche sacré devant lequel il convient de se prosterner religieusement : cf. les photos d’Orion Delain, les dessins de phallus géants de Tom of Finland, les illustrations « réalistes » de Roger Payne, etc. « Son sexe me fascine. Je le trouve parfait. » (Alexandre Delmar parlant d’un de ses amants, dans son autobiographie Prélude à une vie heureuse (2004), p. 34) ; « Mon sexe est mon Dieu. » (Michel Bellin, Impotens Deus (2006), p. 60) ; « Mes yeux se fermaient à l’idée que le sexe était une combinaison du bon et du mauvais. » (Bertrand Nguyen Matoko, Le Flamant noir (2004), p. 63) ; etc. Le pénis est même parfois tellement déifié qu’il est désexualisé, rendu invisible ou lumineux : par exemple, l’affiche de la pièce F-X (2009) de Michael Stampe présente un sexe mâle en forme de néon lumineux.

 

Pièce F-X de Jérôme Pradon

Pièce F-X de Jérôme Pradon


 

Du point de vue des pratiques sexuelles dans lequel le pénis intervient, la sodomie et la fellation sont exercées de manière quasi systématique lors des coïts entre personnes masculines de même sexe. Même si la sodomie n’est pas une pratique réservée uniquement aux personnes homosexuelles (puisque 15% des hommes et 13% des femmes hétérosexuels l’exerceraient régulièrement, selon le Rapport Spira Bajos (1992) d’Alfred Spira), elle est quand même davantage pratiquée par elles, qu’on le veuille ou non. Les Français – hétéros et homos confondus – pratiquant la pénétration anale sont en forte croissance, mais ce sont les personnes homos qui font monter la moyenne : « En 1992, seulement 24% des femmes et 30% des hommes déclaraient en avoir fait l’expérience, alors qu’en 2006, ils sont respectivement 37% et 45%. » (Enquête sur la sexualité en France (2008) de Nathalie Bajos et Michel Bozon, p. 276). Par ailleurs, tous les individus homosexuels n’usent pas (systématiquement) de la pénétration anale dans leurs accouplements (« Quant aux hommes homo-bisexuels, […] la pénétration anale est souvent pratiquée par près de 25% d’entre eux (24,9% pénétration insertive et 24,1% pénétration réceptive) contre 2,5% chez les hétérosexuels. », toujours selon l’Enquête sur la sexualité en France (2008) de Nathalie Bajos et Michel Bozon, p. 253), tout comme (la violence de) la pénétration (anale ou vaginale) ne se limite pas aux hommes gays (des femmes lesbiennes, même sans pénis, peuvent user de l’intrusion d’un phallus artificiel, appelé « godemichet », ou bien de leurs doigts, poings, et autres artifices, pour pénétrer de manière abusive leur partenaire). « Je connais des filles qui utilisent des armes à feu dans leurs jeux amoureux (ce sont souvent des lesbiennes hards) mais je sais qu’elles sont très prudentes. » (Katharine Gates dans l’essai Le Sexe bizarre (2004) d’Agnès Giard, p. 82) ; « Les homosexuels sont les premiers clients de Guy [fabricant de jouets sexuels sous forme de matériel militaire pour la marque Domestic Partner]. Les lesbiennes aussi parce qu’elles trouvent ces godes ‘neutres’, sans rapport avec l’image du pénis et qu’elles aiment le côté brutal des jouets d’armement. » (idem, p. 84)

 

D’autre part, il ne suffit pas qu’un homme homosexuel possède un pénis pour qu’il s’en serve nécessairement à chaque coït : la pénétration sexuelle peut se faire par le biais d’autres membres du corps (par exemple, le poing inséré dans l’anus s’appelle le fist-fucking), ou par de multiples moyens tellement farfelus qu’on ne les imagine existants que dans les films pornos trash (trique, bougie, objets pointus et longitudinaux, etc.).

 

Concernant la fellation, pratique qui n’est pas exclusivement homosexuelle mais qui reste très répandue parmi les hommes gays, elle est un autre exemple de spectacle idolâtre de la génitalité. Le fellateur s’abaisse devant l’autel du pénis de l’homme qui reçoit la fellation. L’un des amants jouit ; l’autre se fait spectateur de l’orgasme du premier sur lui, et réécrit a posteriori son plaisir, qui reposera davantage sur l’avant et l’après lecture de la mise en scène de la rencontre sexuelle que sur l’expérience concrète d’une véritable communion. Moins il y a de face-à-face dans les positions sexuelles entre deux personnes, plus nous nous éloignons du relationnel et rejoignons la violence infantilisante du fantasme.

 
 

b) Le pénis, fétiche d’un pouvoir asexué violent :

Film "Dante Heaven" de Carlos Cox

Film « Dante Heaven » de Carlos Cox


 

Le pénis est tellement voulu fort, tout-puissant que, pour le coup, il en devient violent : « Je me souviens que j’ai crié quand il est entré en moi. Je pensais que j’allais mourir. » (André, 33 ans, sodomisé sauvagement par son père à l’âge de 13 ans, cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 127) ; « La sodomie, au début, ça me faisait mal, mais on dirait que j’y ai pris goût par la suite. » (Bruno, idem, p. 202) ; « Pénétrer une femme, pénétrer un homme ou se faire pénétrer par lui, c’est bien différent. La femme, c’est normal, c’est confortable, c’est sensationnel, quoi ! Avec mon père, il fallait que je sois à quatre pattes pour qu’il me pénètre. Ça m’humiliait. Ça me faisait mal. Je mordais dans l’oreiller. » (François, 17 ans, victime d’inceste à l’âge de 12 à 16 ans, idem, p.168)

 

« Dans le théâtre d’Aristophane, l’épithète d’« enculé » est couramment utilisé comme quolibet ou injure. Pour reprendre des expressions qu’affectionne l’historien Paul Veyne, on trouve d’un côté les « sabreurs », tous mâles et virils, de l’autre, les « sabrés », mâle ou femelle, anus et vagin confondus dans la même péjoration. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 90)
 

Sur nos écrans, beaucoup de personnes homosexuelles diabolisent la sodomie pour la pratiquer sans états d’âme dans leur réalité concrète. Elles aiment nourrir l’inconscient collectif associant la sodomie à l’acte odieux du viol, en profitant du fait que seuls ceux qui la pratiquent seraient autorisés à en parler en connaissance de cause et à l’exagérer. Elles amplifient alors iconographiquement la douleur qu’elle engendrerait, comme dans la scène des noces du film « Salò O Le 120 Giornate Di Sodoma » (« Salò ou les 120 journées de Sodome », 1975) de Pier Paolo Pasolini. Mais quand on demande en privé à certains hommes gay ce que la sodomie leur procure, ils sourient de l’incongruité de la question, puis finissent par cracher le morceau : « Pour tout avouer, ça fait pas du bien… » Je crois que la diabolisation de la pénétration anale est à prendre prioritairement dans son sens symbolique – l’individu homosexuel troue l’arrière-train de son compagnon comme une épingle perce un simple papier cartonné –, mais aussi partiellement réel. En dehors de toute considération d’intention et de sincérité formulées par les amants homosexuels qui se sodomisent, on constate que l’acte de sodomie en lui-même est toujours violent. Biologiquement, la pénétration par l’anus ne va pas de soi, et peu de gens la trouvent plaisante. La sodomie dit une sexualité par défaut. Les hommes gays font avec ce « trou corporel » (en plus de la bouche pour la fellation) parce qu’ils n’ont pas trop le choix ailleurs s’ils veulent pénétrer leur partenaire. Même si certains médecins affirment que la sodomie est sans danger, ils ne vont pas jusqu’à dire qu’elle est bonne pour la santé, ni respectueuse et fertile. Par la pénétration anale, on force un chemin qui n’est pas naturellement celui de la pénétration sexuelle classique. Il manque à l’endroit de l’anus les sécrétions vaginales : on est obligé d’user de produits artificiels, de vaseline, de lubrifiants, pour faciliter le passage du pénis. De plus, le sphincter de l’anus est puissant et parfois résistant, donc la sodomie peut causer une peine initiale, au moins un inconfort dans un premier temps. Certains hommes gay constatent également après avoir été pénétrés une période de constipation passagère, signe que l’acte sexuel de la sodomie bouleverse temporairement le métabolisme naturel des individus. Une pénétration anale ne se fait pas sans douleur. Dans les guides de kâma sûtra gay – qui mettent pourtant un point d’honneur à dédramatiser jusqu’aux pratiques sexuelles les plus avilissantes –, on insiste beaucoup sur la douceur et les précautions à avoir au moment de la pénétration, sur l’accoutumance du partenaire pénétré. Même si ce n’est pas clairement dit, la nécessité du forcing dans l’acte sodomite est implicite. Si la pénétration anale va en se banalisant dans les discours sociaux actuels, il ne faut pas oublier qu’au départ, elle fait mal aux personnes pénétrées et pénétrantes, pas seulement physiquement mais aussi psychiquement. Par la suite, beaucoup de personnes gays réécrivent l’épisode de la pénétration dans l’angélisme – la prostate serait même, selon certains, le « point G homosexuel » ! (pourquoi pas, après tout ?) –, ou se mettent à mépriser les partenaires sexuels qui mettent du temps à accepter la sodomie. Mais le malaise concernant la pénétration anale revient autrement dans le couple, généralement sous forme d’agressivité et d’indifférence mutuelles. Car qui peut accepter sereinement d’être pris pour un objet de jouissance asexué, un godemichet vivant ou son réceptacle ?

 

Pour faire écho à ce que j’ai écrit plus haut sur la différence entre pénis et phallus, je crois que la menace du « viol de pénétration » homosexuel ne se limite pas à la possession d’un pénis physique, mais bien à la prétention de possession du phallus asexué, limite matériel (= le gode) et immatériel (= l’élan de possession de l’être aimé), c’est-à-dire au désir d’exercer abusivement son pouvoir de domination sur l’autre. Ainsi, même les femmes lesbiennes peuvent désirer pénétrer, comme le montrent les propos machistes et incestuels d’Élisabeth à son frère Paul dans le film « Les Enfants terribles » (1949) de Jean-Pierre Melville :« Je t’ai percé un jour, mon p’tit bonhomme ! » D’ailleurs, dans certains films, la présence du godemichet dans les tiroirs d’une chambre d’une femme agit humoristiquement comme un preuve indiscutable de lesbianisme : « Elle a un gode chez elle… C’est sûr ! Elle est lesbienne ! » Et le documentaire « Des Filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger propose justement une séquence où un groupe d’amies lesbiennes visite (pour rigoler ?) un magasin d’accessoires sexuels et de sex toys « spécial goudous ». Donc les femmes lesbiennes ne sont pas plus à l’abri que les hommes gays d’être violentes lors de leurs coïts homosexuels !… même si elles n’ont pas anatomiquement l’arme du « crime ».

 

Selon Nicolaus Sombart, le sexe génital est carrément le diable. La vérité de l’homme « n’est pas le phallus grandiose, mais la pitoyable chétivité constitutive du ‘petit Toto’ qui lui gigote entre les jambes. » (Nicolaus Sombart cité dans l’essai Le Rose et le Brun (2015) de Philippe Simonnot, p. 203)
 

Campagne d'Act-Up

Campagne d’Act-Up


 

Chez beaucoup de personnes homosexuelles, la surévaluation du phallus par le quête du pénis aboutit le plus souvent (et c’est un paradoxe) à la recherche de destruction du pénis même, ou bien à l’angoisse de sa disparition, autrement dit à la peur de la castration et à un déni du Réel. « L’évitement de la castration conduit au masochisme. » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 132) ; « À cette période, l’idée d’être en réalité une fille dans un corps de garçon, comme on me l’avait toujours dit, me semblait de plus en plus réelle. […] Je rêvais de voir mon corps changer, de constater un jour, par surprise, la disparition de mon sexe. » (Eddy Bellegueule dans le roman autobiographique En finir avec Eddy Bellegueule (2014) d’Édouard Louis, p. 155) ; etc. Jacques Lacan dit que l’hystérie est « la maladie de l’utérus migrateur », en parallèle avec l’homme phallique.

 

Par exemple, lors de la première représentation de la pièce Loretta Strong au Théâtre de la Gaîté-Montparnasse en 1974, Copi, sur scène, ôta son costume jaune canari et se montra tout vert, tout nu, le sexe peint en rouge. Le fantasme de castration, particulièrement visible chez les personnes transsexuelles M to F (qui, concrètement, se châtrent), n’est pas toujours perçu comme violent, puisque le désir homosexuel pousse l’individu qu’il habite à échapper à la dualité des sexes, à appartenir au sexe des anges, à être hors-sexe, à devenir tout-puissant comme Dieu : « L’homosexualité traduit l’évitement précoce de la castration symbolique, c’est-à-dire l’acceptation des limites de son propre sexe. » (Tony Anatrella, Le Règne de Narcisse (2005), p. 66) Or la castration symbolique, loin d’impliquer la mutilation émasculante telle que l’interprètent à tort les personnes homosexuelles et transgenres, est la nécessaire séparation de soi avec sa propre image narcissique : « Représentation et castration sont la même chose : une lame-rasoir. » (Jean Gillibert, « L’Acteur, médian sexuel », Bisexualité et différence des sexes (1973), p. 99) Elle est la reconnaissance et la réconciliation avec la Réalité, avec ses propres limites, et avec la sexualité en général.

 

Couverture d'un n° de la revue gay espagnole "Zero"

Couverture d’un n° de la revue gay espagnole Zero

 

Le sentiment d’impuissance ou de la castration, qui impulse parfois un sentiment homosexuel, peut s’originer dans un dysfonctionnement physique (phimosis, éjaculation précoce, problème anatomique, etc.). Mais, pour le psychanalyste Alfred Adler, « Un phimosis ou un clitoris hypertrophié n’est jamais un facteur déterminant de l’homosexualité. Cette anomalie peut, par contre, avoir son importance pour créer chez le sujet une opinion erronée sur son état sexuel selon laquelle il serait mal conçu pour pouvoir suivre la norme. » (Philippe Simonnot dans son essai Le Rose et le Brun (2015), p. 198)
 
 

c) L’homosexualité en tant que peur de la sexualité :

Souvent, on constate que les personnes homosexuelles, par orgueil ou par des peurs infantiles remontant à l’enfance, ont une vision ultra-violente de la génitalité, pleine de dégoût (celui-ci est dû en général à l’ignorance) : « Dans les rapports filles-garçons, je n’étais pas très en avance pour mon âge. » (Jean-Claude Brialy, Le Ruisseau des singes (2000), p. 59) ; « Dans les romans de Carson McCullers, le sexe est presque toujours lié à la honte, à la répulsion, à la noirceur, à la violence. » (Josyane Savigneau, Carson McCullers (1995), p. 99) ; « À la suite de cette dépression nerveuse, le médecin de la famille, un être jeune, aimable et profondément humain, s’intéressa à moi, me confessa et finit par découvrir que ma vie sexuelle était reléguée à l’arrière-plan de mon existence. » (Jean-Luc, 27 ans, homosexuel, dans l’essai Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970) de Jean-Louis Chardans, p. 81) ; « Une autre fois, ma mère dut s’absenter quelques jours pour se rendre au chevet de sa mère malade. J’ignorais tout à cette époque de la vie que pouvait mener mon père. Un soir, entrant dans la chambre de mes parents, que je croyais vide, j’eus la surprise d’y trouver mon père tenant dans ses bras notre cuisinière à demi dévêtue… Mon père m’administra un soufflet, pour me punir d’être entré sans frapper ; c’était la première fois qu’il me giflait… » (idem, p. 79) ; « Comme Chouaïb, je ne mélangeais pas Dieu et le sexe. Le pur et l’impur. » (Abdellah Taïa, Une Mélancolie arabe (2008), p. 26) ; « À leur peur archaïque du phallus, du ‘viol de la pénétration’, les femmes d’aujourd’hui répondent par un malsain désir du même, une immense tentation lesbienne. » (Éric Zemmour, Le Premier Sexe (2006), p. 22) ; « Ce sont les impressions de l’enfance qui marquent l’individu au point de vue sexuel. Si elles ont été désastreuses, l’individu cherche souvent refuge dans l’homosexualité. C’est l’histoire banale des foyers désunis, où la mère, malheureuse et terrorisée par un père brutal, étouffe son enfant sous des manifestations d’affection anxieuse. Elle le retient dans son développement et tend à le conserver pour elle, comme un bébé. L’enfant, dans ces circonstances, témoin d’un rapport sexuel entre ses parents, l’interprète comme une attaque contre sa mère, une brutalité. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 48) ; « Je faisais croire que j’étais branché sur les filles ! En réalité, elles me faisaient très peur. Dès qu’elles étaient trop proches, je reculais. » (Brahim Naït-Balk, Un Homo dans la cité (2009), pp. 29-30) ; « Sur le plan de l’amitié, je m’entends très bien avec les femmes. Je les considère comme des êtres précieux, intouchables, c’est le cas de le dire en ce qui me concerne. Un je-ne-sais-quoi en elles me fait peur, je ne sais pas comment m’y prendre et je sens bien que je ne les rendrai pas heureuses, et que je ne serai pas à la hauteur. » (idem, p. 41) ; etc. Je vous renvoie au choix du titre qu’a fait le réalisateur homosexuel Pascal Alex-Vincent pour illustrer son premier court-métrage le film « Tchernobyl » (2009) représentant un simple coït entre un adolescent et une adolescente dans une forêt : pas besoin de vous faire un dessin sur sa vision de la génitalité !

 

B.D. "Kang" de Copi

B.D. « Kang » de Copi


 

Il est fort possible qu’elles aient vu leurs parents biologiques, et surtout cinématographiques, « faire l’amour » sans Amour, ou bien sans Le dire… et cela a pu blesser durablement leurs représentations intimes de la sexualité : « Chez nous, le sexe n’existait pas. Ah ! Nous étions loin des leçons d’éducation sexuelle. » (Denis Daniel, Mon théâtre à corps perdu (2006), p. 20) ; « Le sexe n’existait pas pour moi quand j’étais petite puisqu’il n’était jamais nommé. » (Paula Dumont, Mauvais Genre (2009), p. 108) ; « En raison non seulement de la télévision qui me dérangeait mais surtout de la peur de dormir seul, je me rendais plusieurs fois par semaine devant la chambre de mes parents, l’une des rares pièces de la maison dotée d’une porte. Je n’entrais pas tout de suite, j’attendais devant l’entrée qu’ils terminent. D’une manière générale, j’avais pris cette habitude (et cela jusqu’à dix ans). » (Eddy Bellegueule dans son autobiographie En finir avec Eddy Bellegueule (2014), p. 80) « J’attendais qu’ils aient terminé pour rentrer. Je savais qu’à un moment ou à un autre mon père pousserait un cri puissant et sonore. Je savais que ce cri était une espèce de signal, la possibilité de pénétrer dans la chambre. Les ressorts du lit cessaient de grincer. Le silence qui suivait faisait partie du cri, alors je patientais encore quelques minutes, quelques secondes, je retardais l’ouverture de la porte. Dans la chambre flottait l’odeur du cri de mon père. Aujourd’hui encore quand je sens cette odeur je ne peux m’empêcher de penser à ces séquences répétées de mon enfance. » (idem, p. 82) ; etc. Ainsi, certaines s’estiment injustement exclues de la scène primitive de leur conception, ou au contraire trop partie prenante : « La psychanalyse a mis en évidence le fantasme commun de la ‘scène primitive’, c’est-à-dire la scène de ma création, dont je suis nécessairement exclu. » (Jean-Pierre Winter, Homoparenté (2010), p. 96) Je vous renvoie bien évidemment au code « Personnage homosexuel empêchant l’union femme-homme » de mon Dictionnaire des Codes homosexuels). Cette angoisse de ne pas assurer au lit les poursuit parfois à l’âge adulte. Beaucoup de personnes homosexuelles sont tétanisées à l’idée de ne pas bander ou à l’idée de trop bander, et par voie de conséquence, de violer les filles au lit : « Je suis sorti il y a un mois avec une fille. Mais elle n’a pas aimé ma manière de faire l’amour. Ce qui m’a interpellé, c’est qu’elle me disait que dans la relation sexuelle avec des hommes, elle voulait faire plaisir mais pas se faire plaisir et elle a toujours eu des douleurs d’inflammation vaginale qui rendent difficile le rapport. Comme si je l’avais violée dans son être, elle me disait que y’a eu aucune douceur comparé aux autres garçons et que je ne pensais qu’à moi, comme si le fait de la sauter était primordial. Il est vrai que lors de la relation, je bande mais j’ai pas l’impression que ça devrait être à son maximum et je peux débander très vite. Je considère l’acte sexuel comme violent, et s’il y a pas de la violence (de la force, de la puissance dans l’acte), eh bien ça me fait débander, et du coup je suis pas présent dans l’acte. Comme si je me concentrais sur ma bite qui va bander ou pas. Ça, en gros, c’est ma situation actuelle. » (cf. le mail d’un ami homo, Pierre-Adrien, 30 ans, reçu en juin 2014)

 

Ce n’est pas tant la différence des sexes que la génitalité dans sa globalité, qui effraie le sujet homo, puisque même son angoisse du pénis (ou du phallus dans le cas lesbien comme dans le cas gay) perdure avec ses semblables sexués : « J’aurais le goût de rencontrer quelqu’un, mais je suis incapable de me libérer de cette idée de l’abus, de la peur de la sexualité. » (Jean-Philippe, témoin homosexuel cité dans l’essai Ça arrive aussi aux garçons (1997) de Michel Dorais, p. 86) ; « ce sexe brandissant sous mes yeux, écarquillés de peur » (Berthrand Nguyen Matoko face à l’un de ses amants d’une nuit, dans son autobiographie Le Flamant noir (2004), p. 71) ; etc.

 
 

d) Le pont comme métaphore homosexuelle d’une génitalité cassée, bouchée :

À différentes reprises dans la fantasmagorie homosexuelle, le lieu du passage qui représente le mieux la génitalité, c’est le pont. Ce symbole a été parfois repris par la communauté homosexuelle (est-ce un hasard que la ville homosexuelle la plus célèbre au monde, San Francisco, ait aussi le pont le plus célèbre du monde, le Golden Gate Bridge ?). Par exemple, le groupe expressionniste homosexuel Die Brücke (traduction : « le pont ») fut créé en 1905 à Dresde, en Allemagne. Et ce n’est pas un hasard que dans l’imaginaire collectif homosexuel, le pont soit montré cassé ou obstrué. Il montre combien les actes homosexuels sont une impasse de stérilité : « Torture terrifiante qui m’incendiait de partout, son sexe sans pitié qui me ravageait par des tamponnements secs et violents. » (Berthrand Nguyen Matoko, op. cit., p. 68)

 
 

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Code n°167 – Talons aiguilles (sous-code : Talons aiguilles rouges)

Actrice-traîtresseTalons Aiguilles

 

 

NOTICE EXPLICATIVE :

 
 

La « quenelle » dieudonnéenne, mais version homosexuelle

 

Film "Talons Aiguilles" de Pedro Almodovar

Film « Talons Aiguilles » de Pedro Almodóvar


 

Les talons aiguilles, en ce moment, c’est un peu le révolver queer des idéologues du Gender refusant les castrations symboliques pourtant salutaires.

 

Toutes les femmes réelles ne chaussent pas des talons hauts. En général, quand les talons aiguilles deviennent une habitude, c’est mauvais signe pour celle (ou celui) qui les porte. Cela veut dire qu’elle s’élève pour s’exposer en vitrine (comme un objet), qu’elle force sa féminité pour la rendre agressive et conquérante, qu’elle désire changer de sexes (c’est une féminité d’accessoire), qu’elle se prend pour un dieu surélevé, qu’elle va agresser d’une manière ou d’une autre (les talons aiguilles font partie de l’attirail sadomasochiste, du déguisement de la femme phallique – l’icône du danger sexuel machiste dont les prostitué(e)s sont les dignes représentant(e)s), qu’elle désire violer (le talon aiguille est un pénis artificiel) et être violé (le talon aiguille artificiel appelle à son remplacement par le pénis réel). Les talons aiguilles ne respectent pas la femme, ne sont pas connectés au Réel (les randonnées sur pavés ou en montagnes, je déconseille). Je veux bien croire qu’ils excitent érotiquement certains esprits souffrants en mal de domination/soumission/identité… mais très vite, ils font vivre trop haut et trop penché (ou en diagonale), font mal au dos, font perdre l’équilibre, donnent une identité de pacotille qui appelle à la violence.

 

Pièce "Les Amazones 3 ans après..." de Jean-Marie Chevret

Pièce Les Amazones 3 ans après… de Jean-Marie Chevret


 
 

N.B. : Je vous renvoie également aux codes « Femme fellinienne géante et Pantin », « Carmen », « Reine », « Bergère », « Destruction des femmes », « Putain béatifiée », « Prostitution », « Bourgeoise », « Actrice-Traîtresse », « Amant diabolique », « Tante-objet ou Maman-objet », « Symboles phalliques », « Un Petit Poisson Un Petit Oiseau », « Icare », « Femme allongée », « Se prendre pour le diable », « Adeptes des pratiques SM », « S’homosexualiser par le matriarcat », à la partie « Travestissement » du code « Substitut d’identité », à la partie « Catwoman » du code « Femme-Araignée », et à la partie « Pied cassé » du code « Se prendre pour Dieu », dans mon Dictionnaire des Codes homosexuels.

 

 

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FICTION

 

a) La fascination fétichiste homosexuelle pour les talons aiguilles :

Dans les fictions homo-érotiques, les talons aiguilles de la femme-objet surélevée fascinent le personnage homosexuel : cf. le film « A Family Affair » (2003) d’Helen Lesnick, la pièce Les Homos préfèrent les blondes (2007) d’Eleni Laiou et Franck Le Hen, la pièce Burlingue (2008) de Gérard Levoyer, le spectacle-cabaret Dietrich Hotel (2008) de Michel Hermon (avec les talons aiguilles noirs posés sur le piano), la pièce « Die Bitteren Tränen Der Petra Von Kant » (« Les Larmes amères de Petra von Kant », 1972) de Rainer Werner Fassbinder, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec la chaussure de Cendrillon, fétiche du désir), la pièce On vous rappellera (2010) de François Rimbau (avec le téléphone en forme de talons aiguilles), la pièce L’Émule du Pape (2014) de Michel Heim, le one-woman-show Mâle Matériau (2014) d’Isabelle Côte Willems (avec la femme et ses « hautes bottes »), etc.

 
talons aiguilles love
 

Les talons aiguilles, c’est l’accessoire par excellence de la femme-objet cinématographique déifiée, qui descend sur scène du haut de son grand escalier en forme de chaussure : cf. l’album « Music » de Madonna, la pochette de l’album « Mes courants électriques » d’Alizée (ainsi que la chanson « J’ai pas 20 ans »), le film « Priscilla, folle du désert » (1995) de Stephan Elliott (avec le toboggan en forme de talons aiguilles), etc. Par exemple, dans le one-man-show Au sol et en vol (2014) de Jean-Philippe Janssens, Jeanfi, le steward homo, fait sembler de rouler les mécaniques pour marcher comme un hétéro, puis trahit son identité d’homosexuel en se foulant le « talon ».

 

TALONS Alizée
 

Les talons aiguilles aident le héros homosexuel à se sentir plus en confiance avec lui-même, à se vieillir, à décupler son pouvoir narcissique et phallique, à se consoler d’avoir (ou de manquer d’)un pénis puisqu’ils servent de pénis artificiels : cf. le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, le film « Mon fils à moi » (2006) de Martial Fougeron, etc. « Et puis au début il était juste fétichiste des talons aiguilles, soit, mais il a commencé à les porter. » (la femme parlant de son ex-compagnon Jean-Luc, converti à l’homosexualité, dans la pièce La Fesse cachée (2011) de Jérémy Patinier) ; « Ma marraine Janine, c’est ce que j’appelle ‘mes chaussures du pouvoir’. » (Vincent Nadal dans sa pièce Des Lear, 2009) ; « Mes talons hauts me donnent confiance. » (cf. la chanson « Sur un fil » de Jenifer) ; « Et mes talons aiguilles, un talent de fille, mélodie du vent. » (cf. la chanson « J’ai pas 20 ans » d’Alizée) ; « J’ai toujours été folle des chaussures. Avec des paillettes. » (Zize, le travesti M to F, dans le one-(wo)man-show Zize 100% Marseillaise (2012) de Thierry Wilson) ; « Ce ne sont pas des chaussures pour un garçon de ton âge. » (Laurent Spielvogel imitant sa mère lui parlant, dans son one-man-show Les Bijoux de famille, 2015) ; « Je les aime bien ces chères chaussures… » (Laurent Spielvogel se retirant les talons aiguilles, idem) ; « J’aime surtout les talons hauts. » (Laurent Spielvogel imitant sa mère, idem) ; « Excuse-moi mais je suis une vilaine fille à talons. Une vilaine fille ! Il faut que le monde entier soit au courant ! » (Éric le héros homo, dans l’épisode 5 de la saison 1 de la série Sex Education (2019) de Laurie Nunn) ; etc.

 

Par exemple, dans le film « La Niña De Tus Ojos » (« La Fille de tes rêves », 1998) de Fernando Trueba, Castillo, le personnage homosexuel, se propose de retirer à Blas ses bottes ; celui-ci ne le supporte pas et l’éjecte, comme si le fait de se faire déchausser revenait à faire un coming out.

 

 

b) L’ange déchu qui tombe de ses chaussures :

En règle générale, les talons aiguilles sont l’attribut de la femme fatale, de la tigresse phallique qui viole les hommes avec son faux pénis (= le talon) pour ne pas être violée en retour, de la mère incestueuse qui homosexualise son fils et le pousse à la prostitution, de l’amant homosexuel qui sodomise sauvagement : cf. la pièce Les Amazones 3 ans après… (2007) de Jean-Marie Chevret, le film « Tacones Lejanos » (« Talons aiguilles », 1991) de Pedro Almodóvar (avec le talon-flingue), la nouvelle « L’Encre » (2003) d’un ami homosexuel angevin, le film « Blue Velvet » (1986) de David Lynch, la pièce La Belle et la Bière (2010) d’Emmanuel Pallas (avec Garance, la lesbienne prostituée aux talons aiguilles), le vidéo-clip de la chanson « Je suis gay » de Samy Messaoud, la nouvelle « Les vieux travelos » (1978) de Copi (avec les deux paires de bottes à talons aiguilles), etc.

 

Par exemple, dans le roman The Girl On The Stairs (La Fille dans l’escalier, 2012) de Louise Welsh, les talons aiguilles symbolise le fantasme d’être une prostituée, d’être violé : « Anna s’habille comme une pute. […] Je crois qu’elle aimerait bien. Son maquillage, ses talons hauts qu’elle adore ; ce sont des choses que porterait une prostituée. » (Maria, la prostituée, décrivant la jeune Anna, p. 165) ; « Ils arrivaient dans leur propre rue. Jane [l’héroïne lesbienne] remarqua deux prostituées à l’angle, portant des bottes à talons hauts, des shorts moulants et des corsages encore plus ajustés. » (p. 37) Anna, l’adolescente de 13 ans, essaie de suivre le chemin de sa mère prostituée professionnelle en portant des talons aiguilles, en se déguisant en l’adulte pour couvrir les abus sexuels de son père sur elle. Dans la pièce Ma belle-mère, mon ex et moi (2015) de Bruno Druart et Erwin Zirmi, Solange, la machiavélique belle-mère en pantalon panthère, porte des talons aiguilles rouges.
 
 

L. – « Si papa savait ce que tu es devenue, il en mourrait une deuxième fois !

Mère – Et s’il savait que c’est toi qui l’a tué, il en mourrait une troisième fois !

L. – Tu sais très bien que je n’ai pas tué papa ! Pourquoi est-ce que j’aurais tué papa ?

Mère – Parce qu’il te sodomisait ! Je t’ai vu l’assommer à coups de talon aiguille avant de l’étrangler avec des bas de soie ! »

(Copi, Le Frigo, 1983)

 

 

« La semaine suivante, Varia est arrivée en cours avant le professeur Gritchov, et accompagnée d’une camarade que je n’avais jamais vue. C’était une brune très maquillée, habillée tout en similicuir. Elle avait l’air encore plus diabolique que Varia. […] [Elle et sa copine] Je les aurais tuées. […] La nuit, Varia revenait me hanter. Je la voyais marcher vers moi, depuis l’extrémité d’un couloir interminable, percé de portes plus noires que des trappes, perchée sur ses talons qui perforaient le carrelage. Elle avançait, un fouet à la main, toute de blanc vêtue, la chevelure souple et ondoyante, les lèvres rouges et serrées. À quelques pas de moi, elle ouvrait sa bouche pour me sourire. Je découvrais alors des canines de vampire, maculées de sang. » (Jason, le héros homosexuel parlant de la vénéneuse Varia Andreïevskaïa, dans le roman L’Hystéricon (2010) de Christophe Bigot, pp. 58-59) ; « Je me suis mis à chercher Groucha dans tous les bâtiments. J’ai fini par la trouver assise dans un couloir, avec sa minijupe blanche remontée jusqu’en haut des cuisses, et ses talons aiguilles plantés dans le carrelage. » (Yvon en parlant de Groucha, idem, pp. 261-262) ; « Votre pied a-t-il résisté à mon talon ? » (Mathilde, l’amante lesbienne ayant marché sur le pied de la narratrice, dans le roman Mathilde, je l’ai rencontrée dans un train (2005) de Cy Jung, p. 13) ; « Ma mère a essayé de me finir à coups de talons aiguilles dans la face. » (David Forgit, le travesti M to F, dans le one-(wo)-man show Désespérément fabuleuses : One Travelo And Schizo Show, 2013) ; etc.

 

"Le Livre blanc" de Copi

Le Livre blanc de Copi


 

Par exemple, dans le film « Reflection In A Goldeneye » (« Reflets dans un œil d’or », 1967) de John Huston, Leonora (Liz Taylor), la femme machiste, pénètre symboliquement sa bonne car cette dernière n’arrive pas à lui retirer ses bottes. Dans la pièce Des bobards à maman (2011) de Rémi Deval, la chaussure, et spécialement la botte, est souvent utilisée comme un instrument de torture : « Tu préfères recevoir un de ces fatals coups de bottes ? […] Sinon, je sors ma botte. » (Fred menaçant son amant Max) Dans la comédie musical Amor, Amor, En Buenos Aires (2011) de Stéphane Druet, le père de Yolanda la prostituée transgenre M to F a été « assassiné à coups de talons aiguilles ». Dans la pièce La Mort vous remercie d’avoir choisi sa compagnie (2010) de Philippe Cassand, la psychanalyste est parodiée en femme SM, avec talons aiguilles rouges, perruque verte et fouet. Dans la pièce Doris Darling (2012) de Ben Elton, Doris, l’héroïne lesbienne machiavélique, descend un escalier en forme de talons aiguilles rouges, et décide de nuire à tout son entourage, par sadisme et mégalomanie : « J’ai planté bien profond mes talons aiguilles ! » Dans la pièce Les Paravents (1961) de Jean Genet, Saïd force sa mère à porter des talons aiguilles (« Vous ne voulez pas mettre vos souliers ? Je ne vous ai jamais vue avec des souliers à talons hauts. […] Mettez vos souliers à talons hauts. […] EN-FI-LEZ vos souliers ! […] Vous êtes belle, là-dessus. Gardez-les. Et dansez ! Dansez ! ») ; elle riposte faiblement puis exécute l’ordre filial (« Mais, mon petit, j’ai encore trois kilomètres. J’aurai mal et je risque de casser les talons. »). Le spectateur découvre que c’est finalement elle qui prend le dessus et qui achève son fils : « Ma Mère qui danse, ma Mère qui vous piétine sue à grosses rigoles… Les rigoles de sueur qui dégoulinent de vos temps sur vos joues, de vos joues à vos nichons, nichons à votre ventre… Et toi, poussière, regarde donc ma Mère, comme elle est belle et fière sous la sueur et sur ses hauts talons !… […] Dans ma vie, je les ai mis deux fois. La première, c’est le jour de l’enterrement de ton père. […] La deuxième fois que je les ai mis, c’est quand j’ai dû recevoir l’huissier qui voulait saisir la cabane. » (Saïd) Dans le film « Mine Vaganti » (« Le Premier qui l’a dit », 2010) de Ferzan Ozpetek, Alba chausse ses talons aiguilles rouges et raye avec une clé une belle jaguar noire. Dans le film « Pédale douce » (1996) de Gabriel Aghion, Rambo, l’un des personnages gays, cherche à déguiser son pote Adrien en vraie traînée, et lui tend une paire de talons aiguilles rouges.

 

Les talons aiguilles sont le symbole de la prétention diabolique du héros homosexuel à vouloir être quelqu’un d’autre, à être hautain. C’est la raison pour laquelle ils sont souvent rouges : cf. le film « Anatomie de l’enfer » (2002) de Catherine Breillat (avec Amira Casar), la comédie musicale Panique à bord (2008) de Stéphane Laporte (avec les escarpins rouges de Joséphine), le film « Mommy » (2014) de Xavier Dolan (avec Diane, la mère-traîtresse aux chaussures compensées rouges), la pièce Gothic Lolitas (2014) de Delphine Thelliez (avec Kanojo, une des héroïnes lesbiennes), la pièce L’Amant (2007) de Boris Van Overtveldt (avec Sarah), le film « Je t’aime toi » (2004) d’Olga Stolpovskay et Dmitry Troitsky (avec Vera), la chanson « Les Démons de minuit » du groupe Image, le téléfilm « Sa Raison d’être » (2008) de Renaud Bertrand, la pièce Jupe obligatoire (2008) de Nathalie Vierne (avec les talons aiguilles rouges de Sharon la lesbienne), la pièce Une Souris verte (2008) de Douglas Carter Beane, le conte Les Chaussons rouges d’Hans Christian Andersen, le film « Les Chaussons rouges » (1948) de Powell et Pressburger, le film « Devil Wears Prada » (« Le Diable s’habille en Prada », 2005) de David Frankel, la pièce Les Fugueuses (2007) de Pierre Palmade et Christophe Duthuron, la pièce Confidences entre frères (2008) de Kevin Champenois, la pièce La Estupidez (2008) de Rafael Spregelburd, le roman Riches, cruels et fardés (2002) d’Hervé Claude, la pièce Qui aime bien trahit bien ! (2008) de Vincent Delboy (avec Stéphanie), le film « Les Amours imaginaires » (2010) de Xavier Dolan (avec Marie), le one-man-show Petit cours d’éducation sexuelle (2009) de Samuel Ganes, le film « Birth 3 » (2010) d’Antony Hickling, la comédie musicale La Nuit d’Elliot Fall (2010) de Vincent Daenen (avec Scarlett, la danseuse du cabaret Au Cochon stupéfiant), la pièce Une Heure à tuer ! (2011) de Adeline Blais et Anne-Lise Prat (avec Joséphine), la pièce musicale Rosa La Rouge (2010) de Marcial di Fonzo Bo et Claire Diterzi, le roman La Vie est un tango (1979) de Copi (avec Arlette en sur scène), la pièce Et Dieu créa les folles (2009) de Corinne Natali (avec Heïdi, une des héroïnes lesbiennes), le film « Bettlejuice » (1988) de Tim Burton (avec Otho, le héros homo), la pièce Nationale 666 (2009) de Lilian Lloyd, le one-man-show Les Histoires d’amour finissent mal (2009) de Jérôme Loïc, le spectacle musical Une Étoile et moi (2009) d’Isabelle Georges et Frédéric Steenbrink, le one-woman-show lesbien Betty Speaks (2009) de Louise de Ville, la pièce Golgota Picnic (2012) de Rodrigo Garcia, le film « Judas Kiss » (2011) de J.T. Tepnapa et Carlos Pedraza (avec Abbey, la « fille à pédés »), la pièce Brigitte, directeur d’agence (2013) de Virginie Lemoine (avec Damien, l’homme travesti M to F), la pièce La Famille est dans le pré (2014) de Franck Le Hen (avec les talons aiguilles rouges de Graziella, la présentatrice-télé psychopathe), etc. « J’ai peint en rouge un de mes souliers. » (le narrateur homosexuel du roman L’Uruguayen (1972) de Copi, p. 40)

 

Le motif de la botte revient relativement fréquemment dans la fantasmagorie homosexuelle. Il renvoie au satanisme et à la monstruosité. « Le chauffeur maquisard a un visage terrible, d’assassin. […] C’est un boiteux ; un de ses souliers a une semelle très haute, avec un talon bizarre, en argent. » (Molina, le héros homosexuel du roman El Beso De La Mujer-Araña, Le Baiser de la Femme-Araignée (1979) de Manuel Puig, p. 52)

 

"The butch Manual" de Clark Henley

The Butch Manual de Clark Henley


 

Le pire, c’est que les talons aiguilles, qui constituent l’arme du crime (symbolique) de la femme-objet (ultra-féminisée et virilisée dans le même mouvement) vont être reniés et même détruits quand celle-ci finit par se rendre compte de leur caricature, de leur faux pouvoir, de sa propre prétention. « Ne jamais porter de talons ! » (Emory, le héros homosexuel très efféminé, dans le film « The Boys In The Band », « Les Garçons de la bande » (1970) de William Friedkin) ; « Laisse mes talons aiguilles faire de moi une fille sans me regarder comme un objet. » (cf. la chanson « Être une femme » d’Anggun) ; « Je pourchasse impitoyablement le maquillage, les talons hauts, les fioritures en tout genre, et cela avec de moins en moins de tolérance. » (Suzanne, l’héroïne lesbienne du roman Journal de Suzanne (1991) d’Hélène de Monferrand, p. 223) ; etc. Il n’est pas rare de voir (surtout chez les héroïnes lesbiennes) la scène de destruction des bottes ou des talons aiguilles par le héros homosexuel : cf. le film « Benzina » (« Gazoline », 2001) de Monica Stambrini (les bottes cramées au briquet), le film « Shortbus » (2005) de James Cameron Mitchell, le film « Lesby Nenosi Vysoké Podpatky » (« Les Lesbiennes ne portent pas de talons hauts », 2009) de Viktoria Dzurenkova, le film « Morrer Como Um Homen » (« Mourir comme un homme », 2009) de João Pedro Rodrigues (avec les talons aiguilles plongés dans l’aquarium), etc. Les talons aiguilles sont les masques et au fond les révélateurs du viol. Par exemple, dans la comédie musicale Se Dice De Mí En Buenos Aires (2010) de Stéphane Druet, Octavia la Blanca, le transsexuel M to F, pour cacher qu’il vient de se faire violer, simule un problème de chaussures : « Non non, rien… Je me suis cassée un talon. »

 

 

FRONTIÈRE À FRANCHIR AVEC PRÉCAUTION

 
 

PARFOIS RÉALITÉ

 
 

La fiction peut renvoyer à une certaine réalité, même si ce n’est pas automatique :

 
 

a) La fascination fétichiste homosexuelle pour les talons aiguilles :

B.D. "Femme assise" de Copi

B.D. « Femme assise » de Copi


 

Il y a un lien entre pied et désir. Pas seulement parce qu’il serait une zone érogène. Mais parce que le pied nous connecte avec la Terre, avec le Réel, avec la plupart de nos actions. Par exemple, bien des théologiens nous expliquent que la foi vient d’abord par les pieds ; et je suis une des personnes convaincues que beaucoup de nos bonnes idées viennent en marchant. L’arrivée des talons aiguilles dans la vie des filles, puis dans la vie de certains hommes, symboliquement, nous indique une baisse du désir, de l’action, de la marche (ils ne sont pas faits pour la marche, d’ailleurs). Mais dans un premier temps, ce catapultage dans l’irréalité de l’artifice fascine, envoûte, ravit, fait paillettes et Jet Set.

 

« En 1913, Havelok Ellis, dans son étude Inversion sexo-esthétique : Ellis pense qu’il s’agit là d’une forme de symbolisme érotique, d’ailleurs souvent accompagnée de fétichisme du soulier, du corset, etc. et ayant des rapports de similitude avec le fétichisme érotique et avec le narcissisme. » (Jean-Louis Chardans, Histoire et anthologie de l’homosexualité (1970), p. 302) ; « Je portais une longue robe mauve […], des bottes noires qui me rendaient fortes. » (Joan Nestle, citée dans l’essai Attirances : Lesbiennes fems, Lesbiennes butchs (2001) de Christine Lemoine et Ingrid Renard, p. 25) ; « Depuis longtemps, Lita avait délaissé les chaussons de danse pour les talons aiguilles. Elle avait toujours détesté les chaussons qui la tassaient, qui la rendaient un peu naine. C’est la raison pour laquelle tous les rôles de son répertoire post-professionnel furent dansés sur les talons aiguilles et non les pointes. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), pp. 295-296) ; « Il portait des chaussures différentes, des espadrilles vertes simples et très jolies. Je les ai tout de suite adorées. Je voulais les mêmes. […] Je voulais de toute façon avoir exactement les mêmes espadrilles que lui. » (Abdellah Taïa parlant de son domestique Karabiino, dans son autobiographie Une Mélancolie arabe (2008), p. 76) ; « La Chola [homme travesti M to F] avait caché ses courbes dans une serviette et avait formé avec une autre un énorme turban. Celle qui enveloppait son corps était trop petite et l’autre, immense, lui donnait une apparence de géante. Elle portait, matin et soir, des talons aiguilles, toujours pailletés. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), pp. 187-188) ; « Son casse-tête, ce sont les chaussures. » (la voix-off par rapport à Laura, homme M to F, dans l’émission Zone interdite spéciale « Être fille ou garçon, le dilemme des transgenres » diffusée le 12 novembre 2017 sur la chaîne M6) ; etc.

 

Dessin "Shoes" d'Andy Warhol

Dessin Shoes d’Andy Warhol


 

Les chaussures à semelle compensée ou les talons hauts de la femme-objet surélevée fascinent bien des personnes homosexuelles : je pense à Pedro Almodóvar, Yves Saint-Laurent, Andy Warhol (il a d’ailleurs fait des publicités pour les chaussures : Shoes en 1955), Néstor Perlongher (qui a écrit un texte sur « el deseo de pie »), Claude Cahun (cf. son dessin Elles s’aiment en 1929), Mika (lors de son concert à Paris-Bercy en avril 2010, sur la chanson « Big Girl »), Steven Cohen (toujours perché sur ses échasses, avec des talons aiguilles en crânes), etc. Je vous renvoie au logo de l’association MiddleGender. Je pense aussi au chorégraphe homosexuel Yanis Marshall de la saison 2022 de l’émission Star Academy, qui est spécialisé dans les danses en talons hauts et qui fait même danser ses élèves garçons sur ces derniers : le danseur a expliqué que son rêve d’enfant serait de « monter un spectacle permanent, comme un petit Crazy Horse, où les hommes danseraient en talons ». Moi-même, très tôt dans mon enfance, j’avoue avoir été attiré par ce drôle de fétichisme des pieds (même si je n’ai jamais tenté l’expérience de chausser des talons aiguilles) : quand j’étais en grande section de maternelle, je dessinais déjà des femmes avec des talons aiguilles ; et quand j’ai, à l’adolescence, vue les chaussures écrase-merde improbables des chanteuses comme les Spice Girls, je reconnais les avoir enviées.

 

Spice Girls

Spice Girls

 
 

b) Les talons anguilles

Quand on se surélève, gare à la chute et à l’atterrissage ! Bien des artistes transgenres ou homosexuels, dans leur mise en scène, parodient la Miss France qui tombe de ses talons hauts parce qu’elle est enserrée par les carcans de sa féminité d’accessoire : Thierry Le Luron, Bruno Bisaro, David Forgit, Zize, etc. « Est-ce moi qui tangue comme une ombre sur les talons d’une reine en cavale ? » (cf. la chanson « Les Enfants de l’aube » de Bruno Bisaro)

 

Concert d'Alizée

Concert d’Alizée en 2004


 

« La Chola [homme travesti M to F] avançait d’un pas décidé, malgré le déséquilibre que provoquaient ses talons aiguilles qui s’enfonçaient dans le chemin de terre battue. Sur son passage, flottait un délicieux parfum douceâtre. Ses formes étaient exaltées par un tailleur blanc moulant et une petite ceinture rouge. La Chola s’arrêta devant une maison basse, peinte à la chaux et surmontée d’un énorme écriteau où l’on pouvait lire ‘Église scientifique’. De part et d’autre de la porte étaient peints deux angelots assis chacun sur son nuage. Elle frappa. » (Alfredo Arias, Folies-Fantômes (1997), p. 233)

 

TALONS SM
 

Les talons aiguilles sont le symbole de la prétention diabolique de l’individu homosexuel à vouloir être quelqu’un d’autre, à être hautain, à ne pas reconnaître ses limites, à vouloir se transformer en objet ou en prostitué : cf. les clichés du « Christ homosexuel » en talons aiguilles (1999) de la photographe lesbienne Élisabeth Olsson. « Entre la fin de l’été et l’âge du grand pas (16 ans), je suis obsédé par une seule chose. Les talons aiguilles. Dès que je croise une femme dans la rue qui en porte, je la poursuis dans l’espoir qu’elle me remarque, et que nous fassions l’amour. […] J’enfilais les talons aiguilles de ma mère, nous avions la même taille, et je m’observais dans la grande glace de la chambre à coucher de mes parents. Je fus émerveillée de voir mes jambes mises en valeur. Le plaisir des bas sur la peau donnait le frisson, et la hauteur des talons, me rendait narcissique en regardant mes jambes. Ce n’était plus moi, garçon dans la glace, mais les jambes d’une superbe garce. » (Cf. un texte d’un homme travesti du Québec, Vanessa, consulté en juin 2005) C’est la raison pour laquelle ils sont souvent rouges : cf. le documentaire « Des filles entre elles » (2010) de Jeanne Broyon et Anne Gintzburger (avec les talons aiguilles rouges dans le magasin de sextoys). Par exemple, dans le documentaire « Et ta sœur » (2011) de Sylvie Leroy et Nicolas Barachin, les talons aiguilles rouges sont filmés par terre, renversés sur un plancher.

 

Le port du talon-aiguille est un clin d’œil voilé à la sodomie.

 

Chorégraphie de Yanis Marshall

Chorégraphie de Yanis Marshall


 
 

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